‹ Fragments littéraires (volume 2)Chapitre 55 sur 62 · CARACTERE DE MADAME DE LONGUEVILLE · texte numérisé non relu

CARACTERE DE MADAME DE LONGUEVILLE

a C'était une chose à étudier que la manière dont madame de Longueville conversoit avec le monde.

On y pouvoit remarquer ces qualités également esti-

mables selon Dieu et selon le monde : elle ne médisoit jamais de personne, et elle témoignoit toujours quelque peine quand on parloit librement des défauts des autres, quoique avec vérité.

Elle ne disôit jamais rien à son avantage, cela étoit sans exception ; elle prenoit autant qu^elle pouvoit sans affectation toutes les occasions qu'elle trou voit de s^humilier.

Elle disoit si bien tout ce qu'elle disoit qu'il auroit été diffîcille de le mieux dire, quelque étude qu'on y apportât

Il y avoit plus de choses vives et rares dans ce que disoit M. de Tréville ' ; mais il y avoit plus de délicatese et autant d'esprit et de bon sens dans la manière dont madame de Lon(jueville s'exprimoit.

Elle parloit sérieusement, modestement, charitablement et sans passion; on ne remarquoit jamais dans ses discours de mauvais raisonnements. Elle écoutoit beaucoup, n'interrompoit jamais, et ne témoiçnoit point d'empressement de parler.

L'air qui lui revenoit le moins étoit l'air décisif et scientifique, et je sais des personnes, \rès-estimables d'ailleurs, qu'elle n'a jamais goûtées, parce qu'elles avoient quelque chose de cet air.

C'étoit au contraire faire sa cour auprès d'elle que de parler de tout le monde avec équité et sans passion, et d'estimer en eux tout ce qu'ils pouvoient avoir de bon.

Enfin, tout son extérieur, sa voix, son visage, ses gestes, étaient une musique parfaite, et son esprit et son corps la servoient si bien pour exprimer tout ce qu'elle voulait

« Sur le comte de Tréville ou Troisville, voyez rartîcle de Morëri et les sources auxquelles il renvoie. A ces sources ajoutez madame de Sévignê (édition Monlmer.jué ) , t. 1, p. 287 ; 11, 27^; VIII, 160, 193; IX, 42; X, 81, 110.

faire entendre, que e'étoit la plus parfaite actrice du inonde.

Cependant, quoique je sois |)ersuadé qu'elle étoit un excellent modèle d'une conversation sa^e , chrétienne et agréable, je ne laisse pas de croire que l'état d'une personne qui n'auroit rien de tout cela, et qui seroit sans esprit et sans agrément, mais qui sauroit bien se passer de la conversation du monde et se tenir en silence devant Dieu en s'occupant de quelque petit travail, est beaucoup plus heureux et plus souhaitable que celui-là, parce qu'il est moins exposé à la vanité, et moins tenté par le spectacle des jugements favorables qu'on attire par les belles qualités, o

Kant^ Fauteur du grand mouvement philosophique de l'Allemagne contemporaine , a eu tant de biographes, même de son vivant, qu'on ferait une collection nombreuse des ouvrages consacra à sa mémoire. Il y en a de toutes les sortes. Les uns sont des biographies complètes , d'une étendue considérable; les autres ne renferment que des portions souvent assez courtes de sa vie : ceux-ci s'attachent plus particulièrement au philosophe, ceux-là se bornent à faire connaître l'homme. Quiconque l'avait approché s'est empressé de mettre le public dans la confidence de ses relations avec lui. Tout ce qui rappelait par quelque endroit le père de l'Allemagne nouvelle a été curieusement recherché et avidement accueilli.

Parmi cette multitude d'écrits, il en est deux que le mérite d'une fidélité scrupuleuse a tirés d'abord de la foule et soutenus dans l'estime publique, quoiqu'ils embrassent seulement quelques années de la vie deKant, et même les dernières années, celles où, parvenu au terme de sa longue car-

KANT DANS LES DERNIJhES ANNÉES DE SA VIE. 567

rière et touchant à quatre-vingts ans, l'auteur de la Critique de ta raison spéculative et de la raison fra^ tique m'était guère plus qu'une ombre de lui-même. Mais les lueurs qui brillaient encore par intervalle dans les ténèbres et les misères de la vieillesse, sont autant de révélations précieuses sur cette grande et forte nature mise à nu par l'âge et réduite à son propre fond. Nous nous proposons de les recueillir. Nous avons pensé qu'avec le goût du. temps pour les détails historiques et pour les tableaux de chevalet en tous genres, le lecteur français voudrait bien nous suivre un moment à Kœnigsberg dans l'intérieur d'un grand homme qui finit, dans son cabinet d'étude, à sa table et à son lit de mort. A défaut de grandeur et d'un vif intérêt, nous promettons du moins une vérité parfaite. Les deux écrits sur lesquels nous nous appuierons ont une autorité incontestée» Ils ont été imprimés l'année même de la mort de Kant, et à Kœnigsberg , où la plus légère infidélité , le plus léger charlatanisme eût été à l'instant reconnu et démasqué. Leurs auteurs sont deux hommes honnêtes et consciencieux qui ont vécu dans l'intimité de Kant pendant les dernières années de sa vie, et qui déclarent ne rapporter que ce qu'ils ont vu et entendu eux-

mêmes.

L'un est M. Hasse, collègue de Kant à l'Université de Kœnigsberg» où il professait avec distinct

368 kaNt

tion les langues orientales. Il est connu par plusieurs ouvrages estimés, surtout par une grammaire comparée des langues sémitiques , où il a fait preuve d'une sagacité rare qui plus d'une fois dégénère en subtilité et le conduit à des chimères dans la route de Tétymologie. On en voit même quelques traces dans son écrit surKant. Cet écrit est intitulé : Letzte Aùsserungen Kani's von einem seiner Tîschgenossen^ c'est-à-dire Derniers propos de Kantj po/r un de ses commensauxy Joh. Gottf. Basse. Kœnigshergy 1804. L'autre ouvrage a pour titre : Immanuel Kant in seinen letzten Lehensjahren, ein Beylrag zur Kenntniss^ seines Character und haûssKchen LebenSy aus dem taglichem Vmgange mitihm,.. Immanuel Kant dans les dernières années de sa vie^ mémoire pour servir à la connaissance de son caractère et de sa vie domestique, d'après un commerce de tous les jours avec /m, par M. Wasianskiy diacre à l'église de Teagheimy à Kœnigsberg. Kœnigshergy 1804. Personne ne pouvait mieux que M. Wasianski nous faire connaître l'intérieur de Kant; car c'était le plus intime de ses amis, celui qu'il avait choisi sur la fin de sa vie pour gouverner sa maison et toutes ses affaires, et qu'il institua son exécuteur testamentaire. Les ouvrages de MM. Hasse et Wasianski sont deux journaux qui partout s'accordent, quelquefois se répètent, et se servent l'un à l'autre de commentaire et de développement. Celui de M. Wasianski est le

plus étendu et le plus important. M. Hasse, quoiqu'il fût le collègue de Kant depuis 1786, ne se lia intimement avec lui et ne devint un de ses commensaux habituels que dans les trois dernières années de la vie de Kant. Son journal ne contient donc que les souvenirs de ces trois années, a peu près de 1801 à 1804 ; et Kant, né le 22 avril 1724, ne se montre dans M. Hasse qu'à l'âge de 76 à 77 ans. Mais M. Wasianski avait été auditeur zélé de Kant en 1773 et 1774, et même son copiste, ama-nuensis. Après avftr cessé de le voir pendant une quinzaine d'années, depuis sa sortie de l'Université, il avait renoué avec lui en 1790 des relations qui devinrent de plus en plus intimes et qui n'ont fini qu'à la mort de Kant. Le récit de M. Wasianski remonte donc plus haut que celui de M. Hasse. Nous nous servirons de tous les deux; et des traits qiie nous emprunterons à l'un et à l'autre, sans nous permettre d'en altérer un seul et d'ajouter rien du nôtre, nous composerons une relation qui renfermera à peu près tout ce qu'on peut désirer de savoir sur les dernières années de Kant.

Commençons par faire connaître les lieux, c'està-dire la maison où Kant a passé la dernière partie de sa vie. Pour cela, nous prions le lecteur français de vouloir hien se transporter avec nous à

Kœnigsberg, petite ville de la Prusse orientale,

sur la Baltique, où Kant est ne, et où il est mon sans en être sorti une seule fois, comme Sôcràte, qui dans une vie de 70 ans ne sortit jamais du territoire d'\thènes : premier trait de ressemblance entre deux Lommes qui en ont tant d'autres. Dans un coin de cette petite tille^ il faut chercher une petite rue paisible, où les voitures ne passent point, et où se troute une maison assez vieille, attenante à des jardins et aux bâtiments de derrière de l'antique château de Kœnigsberg, avec ses tours, ses prisons et sêk hiboux. C'est là la demeure de notre philosophe. Un silence si j)rofond y règne, qu'au premier abord on la croirait inhabitée. En montant, à droite est une salle à manger très-modeste, à gauche une antichambre un peu enfumée qui conduit dans une grande pièce, laquelle représente le salon. Un sopha, quelques chaises avec des housses, une armoire vitrée avec quelques porcelaines, un secrétaire qui contient l'argenterie et l'argent courant: un thermomètre, une console avec un miroir ou un bilste dessus, tel est le mobilier de ce salon, dont les murailles ne sont que blanchies. C'est par là qu'une petite porte conduit dans un modeste cabinet. « Comme le cœur me battit, dit M. Hasse la première fois que je frappai à cette porte, et que j'entendis ce mot : Entrez! » Là tout respirait une simplicité philosophique. Deux tables communes,

DANS LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE. ÎSfti

tm sopha, cjuelques chaises, une commode avec un mjroir, un baromètre et un theriQomètre» et un fauteuil de bois, qui est le fauteuil de travail. lia plus grande magnificence de ce cabinet ëtait dès rideaux de soie verte attachés à des fenêtres à petits carreaux. A côté de ce cabinet est la chambre à coucher, toujours fermée, et d'où le jour et le feu sont bannis en toute saison. Telle est la ihaison. Voyons maintenant ce qui s*y fait et quels y ôont l'ordre et l'emploi de la journée.

Cinq minutes avant cinq heures du matin , étë ou hiver, le domestique de Kant , Martin hetûpë, ancien soldat prussien, entrait dans sa chambre à coucher avec la régularité militaire, et lui disait : n est temps. Sous aucun prétexte, quand même il n'avait point dormi , Kant ne différait pas d'un seul instant d'obéir a ce commandement. Souvent à table il demandait avec une sone d'orgueil à son domestique : Lempe, depuis trente ans, a-t-ilfallu m'éveiller deux fois? — Non, monsieur le professeur, était la réponse du vieux soldat. A cinq beurres précises. Kant s'asseyait k sa table à thé, prenait r.une ou deux tasses, fumait une pipe, à la manière allemande, pour tout le reste du jour, et avec une très-grande rapidité. Pendant ce temps , il repassait la disposition qu'il avait faite la veille de l'emploi de la journée. A sept heures, il sortait pour faire ses leçons, et, à son retour, se remettait

de suite au travail jusqu'à une heure. Depuis 1793, onze ans avant sa mort , il avait cessé de donner des leçons, et ne s'occupait plus que de la composition de ses derniers écrits pendant toute la matinée. A une heure moins un quart, la cuisinière, qui, avec Lempe, composait toute sa maison, venait lui dire : « Les trois quarts sont sonnés. » Il se levait de son bureau, se préparait, prenait un demi- verre de vin de Hongrie, ou du Rhin, ou de bischofF pour s'ouvrir l'appétit, et alors attendait la compagnie invitée à dîner, convenablement habillé; car il n'eût pas voulu se mettre à table, môme avec ses plus intimes amis, trop en n^ligé et en robe de chambre : Il ne faut pas faire le paresseux, disait-il. Le dîner durait dune heure à trois, et quelquefois davantage. Après dîner, Kant s'était fait une règle de santé de faire du mouvement. Il faisait donc chaque jour une petite promenade ; et il la faisait toujours seul. Il avait pour cela deux raisons : d'abord il désirait penser à son aise et se délasser du commerce des hommes et delà conversation dans la libre et paisible contemplation de la nature; ensuite il voulait respirer seulement par le nez et sans ouvrir la bouche, pour que l'air eût le temps de s'adoucir avant d'arriver à ses poumons. C'était un conseil d'hygiène qu'il donnait à tous ses amîs : il prétendait par là éviter Tenrouement , la toux, le rhume ; et peut-être n'avait-il pas lort, car

il avait très-rarement des incommodités. La promenade durait à peu près une heure. Il n'y manquait ni été ni hiver, à la pluie et dans la boue, pendant la neige et sur la glace. Dans cedernier cas, il se faisait accompagner de son domestique, et marchait avec toutes sortes de précautions, dont il a parle lui-même dans Técrit adressé à son ami le célèbre médecin Hufeland. A son retour, il lisait les journaux savants et les feuilles politiques. Il était si curieux de ces dernières, que souvent pour les lire il interrompait soa travail du matin , et se jetait avidement dessus. A six heures, il se ' mettait au travaiL du soir. C'était alors qu'il réfléchissait aux lectures importantes qu'il avait faites, ou à ses leçons du lendemain ou à ses écrits. Hiver ou été, il s'asseyait toujours au près du poêle , place d'où il pouvait voir à travers les fenêtres la tour du vieux château. Ses yeux s'y reposaient avec plaisir ; et quand, dans les derniers temps de sa vie, les peupliers d'un jardin voisin lui ôtcrent cette perspective, cela troubla les méditations du bon vieillard. Le propriétaire du jardin consentit , pour faire plaisir à Kant, à couper le haut de ses peupliers, de sorte que le^philosophe put revoir sa vieille tour, et reprendre en paix le cours de ses réflexions. Il écrivait sur de petits papiers les idéei; les plus remarquables qui lui venaient. Il terminait sa soirée par

Page 1