ANTA-I10SA. M
d^Âthènes. Donne-tnoi tes ordres pour la patrie de tes maîtres et des miens.
« Tu me parleras de ta sanfé et avec détail, tu me diras que tu m'aimes toujours, que tu reconnais ton ami dans le sentiment qui lui a commandé ce voyage. Adieu, adieu. Personne sous le ciel ne t*aime plus que moi. >•
Quand je reçus ces deux lettres à la fois à mon retour de Berlin, et en apprenant en même temps que Santa-Rosa avait accompli sa re'solution , que Tarmée égyptienne était débarquée en Morée, et , que Sanla-Rosa était devant elle, je ne dis que ces mots à l'ami qui me remit ces deux lettres : « Il se fera tuer; Dieu veuille qu'à cette heure il soit encore vivant! » et a l'instant même je fis tout pour le sauver. J'écrivis immédiatement à M. Orlando, envoyé grec à Londres, qui avait été chargé par son gouvernement de négocier l'envoi en Grèce d'officiers européens, pour l'inviter à envoyer sur-le-champ une lettre de moi à Santa- Rosa partout où il se trouverait. Dans cette lettre je parlais à Santa-Rosa avec l'autorité d'un ami éprouvé, et lui donnais l'ordre formel de ne pas s'exposer inutilement, de faire son devoir et rien de plus. J'ai la certitude que, si cette lettre lui était pafvenue a temps, elle eût calmé l'exaltation de ses sentiments et de son courage. J'envoyai des douhles de cette lettre par huit ou dix occasions
différentes; j'ai la conscience de n'avoir négligé
m^adresser qu'à M. de Collegno, son compatriote et son ami, qui l'avait accompagné en Grèce. J'obtins de lui la note suivante, dont la scrupuleuse exactitude ne peut être contestée par quiconque a la moindre connaissance du caractère et de l'esprit de M. de Collegno.
M Santa^Rosa quitta Londres ]e i^'' novembre 18249 ^ \s% cotes d'Angleterre le 5.
u Le motif principal qui lui faisait quitter Nottingham parait avoir été l'état de nullité forcée à laquelle il se ▼oyait réduit. Santa-Rosa écrivait à cette époque à un de ses amis : Quando si ha un animo forte^ conviene opérant, aerivere, o niorire.
a II avait offert aux députés du gouvernement grec à Londres d'aller en Grèce comme militaire. Il demandait d^ commander un bataillon. On lui répondit que le gouvernement grec serait très-heureux de l'employer d'une manière bien autrement importante. On parlait de lui confier l'administration de la guerre ou l'administration des finances. Santa-Rosa partit porteur de lettres françaises et italiennes ouvertes, remplies d'expressions on ne saurait plus flatteuses pour lui, et d'autres lettres cax^hetées en grec. Des trois députés grecs qui se trouvaient àLoudreSy deux seulement favorisaient le voyage de Santa-Rosa. Le troisième, beau-frère du président Conduriotti, avait toujours paru s'y opposer.
u Quoi qu'il en soit, Santa-Rosa fut reçu froidement par le corps exécutif à son arrivée à Napolî de Romanie, le 10 décembre. Après quinze jours, il se présenta de nouveau au secrétaire-général du gouvernement, Rhodios, fmn 9»vo9r si, prenant eo considération les lettres de9
députes çrecs à Londres, on voulait remployer d*une manière quelconque. On lui répondit qu'on verrait.
u Le 2 janvier 1826, il quitta Napoli de Romanie, prévenant le (jouvernément qu'il attendrait ses ordres à Albènes. 11 visita Épidaure, File d'Égine, et le temple de Jupiter-Panlielléoien, débarqua le 5 au soir au Pyrée, et arriva h Athènes le 6. Il consacra quelques jours à visiter les monuments de cette ville. Ayant trouvé sur une colonne du temple de Thésée le nom du comte de Vidua, il écrivit le sitni à côté de celui de son ami, qui avait visité Athènes quelques années auparavant.
« Le i4 janvier, il entreprit une excui'siqn dans TAttique pour visiter Marathon et le cap Simium. Sur une colonne du temple de Minerve-Suniade. il écrivit son nom et celui de ses deux amis, Provana et Ornato, de Turin, comme monument de leur triple amitié. A son retour à Athènes, il eut quelques accès de fièvre tierce qui Taffaiblircnt beaucoup, et le confirmèrent dans l'idée de se fixer à Athènes plutôt que de retourner h Napoli de Roman ie, dont l'air malsain aurait aj^^gri-avé ou du moins prolongé sa maladie.
« Odysseus, qui paraissait d'intelligence^ivcc les Turcs, ayant menacé de s'emparer d'Athènes, Santa-Rosa contribua à en organiser la défense. Les Éphémérides d'Athènes parlèrent de son enthousiasme et de son activité ; mais son unportance cessa avec les menaces d'Odysseus, et Santa-Rosa quitta Athènes pour rejoindre ses amis à Napoli de Romanic.
« A cette époque, on se préparait à entreprendre le siège de Fatras. Santa-Rosa, n'ayant jamais eu aucune réponse du corps exécutif à ses premières offres de service, insista de nouveau pour faire partie de cette expédition. On lui répondit u que son nom, trop connu, pouvait
compromettre le (jouvernement grec auprès de la sainte alliance, et que s'il voulait continuer à rester en Grèce, on le priait de le faire sous un autre nom que le siçn », sans qu'on lui offrit pour cela aucun emploi civil ni militaire.
« Ce fut en vain que ses amis voulurent lui représenter qu'il avait plus que rempli toutes les obii(jations qu'il pouvait avoir contractées envers les députés du gouvernement grec à Londres, envers ses amis, envers lui-même; qu'il ne devait rien et ne pouvait rien devoir à une nation qui n'osait pas ouvertement avouer ses services. San(a-Rosa partit de Napoii le jo avril, habillé et arme en soldat grec, et sous le nom de De Hossi. 11 rejoignit le quartier* général à Tripolitza, et l'armée destinée à assiéger Patras s'étant portée au secours de Navarin, il suivit le président à Leondari. Lh, le prince Maurocordato se portant en avant pour reconnaître la position des armées et l'état de Navarin, Santa-Rosa demanda à le suivre. 11 prit part à l'affaire du 19 avril contre les troupes d Ibrahim-Pacha, et entra le 11 dans Navarin.
« Il avait constamment sur lui le portrait de ses enfants. Le 20, s'éiant aperçu que quelques goultes d'eau avaient pénétré entre le verre et la miniature, il l'ouvrit, et voulant Tessuycr, il effaça à moitié la figure de Théodore. Cet accident l'affligea amèrement. Il avoua à Collegno qu'il ne pouvait s'empêcher de considérer cela comme un mauvais présage, et le 21 il écrivait à Londres a un ami : Tu me riderai^ ma sento dopo di cio cli^o non devo piu rivedere i micî figli,
« Reste dans Navarin, où la faiblesse de la garnison empêchait de prendre l'offensive, il passa quinze jours à lire, à penser et à attendre la décision des événements. Ses dernières lectures furent Shakespeare, Davauzati, et les Chants de Tyrtée, de son ami Provana.
Ml SâNTA-BOSA.
k Cependant l*aniiëe grecque destinée à iatre lewer le siéçe sëtait débandée; la flotte grecque n^avait pu empêcher la flotte torque d aborder à Modon. Le siège, qui avait paru se ralentir les derniers jours d'avril, était repris avec l^us d'ardeur, la brècfae était ouverte et praticable, Tennemi logé à cent pas des murs. Les deux flottes combattaient tous les jours devant le port, qui était encore occupé par une escadre grecque. Le 7 au soir, le vent ayant poussé les Grecs au nord, on craignit que les Turcs ne cherchassent à s'emparer de Tile de Sphactérie qui couvre le port Elle était occupée par mille hommes et armée de quinze canons. On y envoya cent hommes de renfort. Santa-Rosa alla avec eux.
u Le 8, à neuf heures du matin, il écrivait à Goll^^no : Uno sbarco non mi parc impraticabite sul punto alla difesa del quale io mi trotfo, A onze heures Tîle fut attaquée, à midi les Turcs en étaient les paisibles possesseurs.
u De onze à douze c^tits hommes qui se trouvaient dans File, quelques-uns s'étaient sauvés en gagnant Pescadre qui était à l'ancre dans le port, et qui^ coupant ses câbles au moment de l'attaque, se fit jour au travers de la flotte turque. Deux vinrent à la nage depuis File jusqu'à la forteresse. Us disaient que le plus grand nombre avait traversé un gué au nord de File et s'était jeté dans Paleo Castro. €!e monceau de ruines fut pris parles Turcs le 10. On ignorait dans la place le sort des Grecs qui s'y trouvaient.
c( Navarin était au moment de manquer d'eau. On en distribuait depuis longtemps deux verres par jour à chaque homme. Les munitions de guerre étaient épuisées. Ibrahim fit proposer une capitulation, et demanda qu'on envoyât des parlementaires.
« CoUegno sortit de la place avec eux le 16 mai, pour tâcher de découvrir le sort de son ami, qu*il ne prévoyait
que trop. On lui désigna Soiiman-fiey comme ayant commandé l'attaque deTile. Il le trouva dans la tente du lieutenant d'Ibrahim, sous les murs de Modon. Soliman lui dit avoir examiné tous les prisonniers, cpi'il ne s'y était trouvé qu'un seul Européen, un Allemand qui avait été mis immédiatement en liberté, et se trouvait alors à bord d'un bâtiment autrichien. Au reste, Soliman fit appeler son lieutenant-colonel, lui expliqua en arabe le signalement de Santa-Rosa, que Collegno lui dictait en français, et lui ordonna de lui donner le lendemain les informations les plus exactes sur le sort de l'homme qu'on cherchait. Le nom de Santa-Rosa n'était pas ignoré des Turcs. Leur figure prit un air de tristesse lorsqu'ils surent qu'on craignait qu'il ne fût mort. Ils regardaient avec le silence de la compassion son ami qui venait le réclamer.
« Le 18, Soliman-Bey fit demander CoUegno aux avantpostes, et lui dit qu'un soldat de son régiment avait vu parmi les morts C homme dont il lui avait donné le signalement.
« Le 24, la garnison de Navarin fut débarquée à Calamata , où elle avait été transportée sur des bâtiments neutres d'après la capitulation. On y sut que la plus grande partie des Grecs qui s'étaient trouvés dans l'île de Sphactérie le 8, s'étaient retirés à Paleo-Gastro ; qu'ils y avaient capitulé le 10, et en étaient sortis sans armes, mais libres. Santa-Rosa n'était point avec eux. Il ne s'était pas non plus retiré à bord des bâtiments grecs qui se trouvaient dans le port. CoUegno a revu à Smyrne l'Allemand qui avait été pris à Sphactérie et dont SolimaH-Bey lui avait parlé; il n'avait pas vu Santa-Rosa parmi les prisonniers. »
Plus tard, ayant demandé à M. de Collegno s'il ne trouvait pas dans ses souvenirs quelque détail
exact et certain a ajouter à la note précédente,^ il me remit celle qui suit :
u Le 4 (iéccmbrc 1824, nous découv rimes les iiionta(jnes du Pcloponèse. Des six passagers qui étaient à bord de la Little Sally, cinq éprouvaient la joie naturelle à tout homme qui touche au terme d*un long voya^je de mer; trois surtout étaient impatients de toucher le sol sacré. Santa-Rosa seul, appuyé sur un canon, contemplait tristement le pays qui se présentait de plus en plus distinctement à notre vue. Le soir, il disait à Colleçno : « Je ne sais pourquoi je regrette que le voyage soit fini déjà; la Grèce ne répondra pas à Fidée que je m'en fais; qui sait comment nous y serons reçus, qui sait quel sort nous y attend? »
« Le 3i décembre, Santa-Rosa se trouvait chez le ministre de la justice (comte Théotoki ). On parlait de la froideur avec laquelle des étrangers dont les députés grecs à Londres répondaient, et qui ne demandaient qu'à être employés, étaient accueillis par le gouvernement. Le comte ïheotoki dit : « Que voulez-vous? Ce n'est pas d'hommes, ce n'est pas d'armes, de muintions, que nous avons besoin ; cestdarcjcut. » Le lendemain, 1*' janvier, M. Mason, Écossais qui s'était lié avec Santa-Rosa, lui dit qu'un Grec ami du comte Théotoki avait conseillé à lui, Mason, de ne pas fréquenter Santa-Rosa ni Collegno, comme étant suspects au gouvernement, Santa-Rosa quitta Napoli le lendemain.
« En partant d'Épidaure le 3 janvier au soir, un papas d'un aspect vénérable, mais couvert de haillons, demanda qu'on lui accordât de passer à Égine dans la barque que nous avions frétée. Interrogé par notre interprète, il nous fit répondre qu'il avait quitté la Thessalie, sa terre natale, pour échapper a la persécution des Turcs. Sa femme et
cinq enfants étaient réfu(];iés dans une des iles de PArchipel. Ils n'avaient tous d'autres moyens de subsistance que les aumônes que le père recueillait dans ses courses, en montrant des reliques aux Fidèles. La similitude déposition, la femme et les cinq enfants réduits à la misère^ émurent Santa-Rosa. Il donna au papas ce qu'il avait d'ar(^ent sur lui. Le surlendemain, comme nous partions pour Athènes, le papas descendait de la ville, comme autrefois les prêtres de Neptune, et de la place où était jadis le temple de ce dieu, il bénissait notre barque.
u Au commencement de mars, Santa-Rosa paraissait avoir renoncé à toute idée de s'établir en Grèce avec sa famille. Toutefois il ne voulait pas partir sans avoir du moins vu les ennemis. Un envoyé du comité pliilhellénique de Londres (M. Wliitcombe) arriva alors à Napoli de Romanie, porteur de plaintes de ce comité contre les députés Luriotli et Orlando, qui compromettaient, disait-on, le sort de la Grèce en y envoyant des hommes connus par leur opposition constante à la sainte-alliance. C'est à l'arrivée de M. Whitconibe que Santa-Rosa dut peut-être d'être réduit à faire la campagne comme simple soldat,
« Le i6 mai, lorsque Colleçno disait dans la tente du lieutenant d'Ibrahim-Pacha à Modon que Santa-Rosa était dans l'Ile de Sphactérie lorsque les É(jyptiens l'avaient attaquée, au moment où Soliman-Bey lui répondait que Santa-Rosa n'était point parmi les prisonniers, un vieillard turc à longue barbe d'argent s'approcha de Collegno, et lui dit en français : u Comment, Santa-Rosa était dans Tile de Sphactérie, et je ne l'ai pas su pour lui sauver la vie une seconde fois! m C'était Schultz, Polonais, colonel en France, à Naples, puis en Piémont en mars 1821, puis en Espagne sous les cortès, puis en Egypte. Il était autrefois arrivé à Savone au moment où des carabiniers^ royaux
506 ftAîiTA-ROSA.
«▼aioit artété Santa-Rosa. A U tête d'ane treataioe d*élii^ diaDts armés, il Tavait délivré de sa priscm, c'est-àt-dire de l'échafaud, et, quatre ans plus tard, il dirigeait en partie l'attaque dans laqueUe Santa-Rosa succomba ! n
Quelle tragédie, bon Dieu, dans la fin de cette lettre! Quel contraste que celui de Santa-Rosa mourant fidèle à une seule et même cause, et de cet aventurier errant de contrée en contrée, ici sauvant Santa-Rosa, là le massacrant peut-être, changeant de drapeau comme de religion, et, dans cette absence de toute vraie moralité, conservant encore une sorte de générosité naturelle et le res-^ pect du soldat pour le courage malheureux!
Un Français, M. Edouard Grasset, attaché au prince Maurocordato, et qui était venu avec lui pour observer l'état de défense de l'île de Sphactérie, qui venait en ce moment d'être attaquée par les Arabes, rencontra Santa-Rosa dans l'île, le 8 mai, à neuf heures et demie du matin, et eut avec lui une dernière entrevue, dont il m'a communiqué la relation suivante.
Ile de Sphactérie^ 8 mai, neuf heures et demie du matin.
Santa-Rosa « Tous nos amis du fort se portent bien; je suis venu ici avec le capitaine Simo,, parce qu'il faut défendre cette ile, d'où dépend le salut de la place. Je m^ repens bien d'avoir entrepris la vie de pallicare; je croyais savoir le grec, et je n'en comprends pas un mot,
la bogue du peuple étant tout à hit difiiérente de celle des gens instruits. En outre, le désordre qui règne dans TaTf mée grecque est affreux et ne laisse rien à espérer. » M. Edouard Grasset lui dît: a Venez à la batterie avec nous. » Santa-Rosa répondit: « Non, je resterai ici; je veux voir les Turcs de plus près, w A ces mots, ils se séparèrent.
Je n'ai pas rencontré un Grec ayant pris part à la campagne de 1825 qui ne m'ait parlé avec admiration de la conduite de Santa-Rosa. Je n'hésitai donc pas à écrire au gouvernement grec, dans la personne du prince Maurocordato, pour demander que le nom de Santa-Rosa fût donné i l'endroit de l'île de Sphactérie où il avait été tué; je demandai, en outre, qu'un tombeau modeste lui fût élevé dans le même lieu, et que le gouver^^ nement me permît de faire élever ce tombeau à mes frais, pour qu'au moins j'eusse la consolation d'avoir rendu ce dernier devoir à l'homme démon temps que j'avais le plus respecté et chéri. Je n'ai jamais reçu de réponse à cette demande; mais, en même temps que je m'adressais au gouvernent ent grec, j'eus le bon esprit d'écrire au colonel Fabvier, pour lui recommander la mémoire de notre ami. Celui-là était fait pour me comprendre. Aussi, dès que l'armée française, commandée par le maréchal Maison, eut délivré le Péloponèse et l'île de Sphactérie de l'invasion égyptienne, le co-
lonel Fabvier s'empressa d'acquitter notre dette commune en élevant à Santa-Rosa, au lieu même où il passe pour avoir été tué, à l'entrée d'une caverne située dans l'île, un monument avec cette inscription : « Au comte Sawctorre de Saîîta- RosA, TUÉ LE 9 MAI 1825. » Le gouvernement grec n'y prit aucune part ; mais le peuple et surtout les soldats français mirent l'empressement le plus vif à seconder le digne colonel dans cet hommage rendu à la mémoire d'unliomme de cœur.
Et moi aussi, jaloux de payer ma dette à une mémoire vénérée, n'ayant point d'autre monument à lui élever, j'ai voulu du moins attacher son nom à la partie la moins périssable de mes travaux, en lui dédiant un des volumes de ma traductien de Platon. Qu'il me soit permis de reproduire ici cette dédicace
A LA MÉMOIRE