K.ANT
« avant sa mort» il embrassa sa sœur et moi, mais « sans paraître savoir ce qu'il Élisait. Je regardai « le mouvement de ses lèvres comme Tadieu de « Vamitië, et ce fut le dernier signe de connais- « sance qu'il donna. Tous les symptômes d'une <4 mort prochaine paraissaient. Je voulus assister « à sa mort comme j'avais assisté à une grande « partie de sa vie, et je restai près de son lit la « dernière nuit. Vers une heiu'e du matin , il re- H vint un peu à lui, et quand je lui présentai à a boire, il put approcher sa bouche du verre ; et « comme elle n'avait pas la force de garder la « boisson, il la tint fermée avec sa main jusqu'à « ce que tout fût avalé , et il me dit encore « intelligiblement : C'est bon. Ce fut son der- « nier mot. Bientôt les' extrémités devinrent « froides et le pouls intermittent. Le 12 février, « à quatre heures du matin , le pouls n'était déjà « plus sensible ni aux mains, ni aux pieds, ni « au cou. A dix heures son visage changea visi- « blement ; l'œil était fixe et éteint, et la pâleur « de la mort décolora son visage et ses lèvres. Vers « onze heuréâ^Ië moment iatal approcha. Sa sœur « était debout au pied de son lit, son neveu au « chevet, moi à genoux près de lui, essayaot de « surprendre encore quelque étincelle de vie « dans ses yeux. Je fis appeler son domestique « pour qu'il pût être témoin de la mort de son bon
« maître. Un de ses meilleurs amis, que j'avais « fait Invertir, arriva. La respiration devint de plus « en plus faible : on apercevait à peine un souffle « léger sur ses lèvres^ et sa mort fut une cfilÉation « de la vie, et non pas une crise. A onze heures « Kant avait cessé de vivre. »
La mort bien constatée, on lui rasa la tête, et M, le professeur Knorr se chargea de prendre §on masque, et même la forme entî^je de la tête pour la collection d^u docteur Gall. Le corps fut exposé quelques jours dans une chambre delà maison, et il n'y eut personne dans la ville qui ne s'empressât de profiter de cette dernière occasion de pouvoir dire qu'il avait vu Kant. Pendant plusieurs jours à toute heure, la maison était remplie d'une foule immense de persoiis^s de toutes conditions. H y en avait même qui revenaient deux ou trois fois, et plusieurs jours d'expositioh^lsuffirent à peine à la curiosité publique. L'état de maigreur auquel le corps était arrivé excitait l'étonnement général. Kant avait écttt lui-même quelques anpaes auparavant la manière dont il voulait être enseveli : il avait voulu que ce fût lêjpatin, dans un profond silence et accompagné seulement de ses commensaux. Sur quelques remarques de M. Wasianski qu'il avait chargé d'exécuter ses volontés dernières, « il ne. mit plus d'importance à ces dispositions et n*en reparla point : on fut donc libre à cet égard.
Le 28 février, à deux heures aprèâ midi , Un cortège immense, comjk)sé des premiers persoâiiages de la ville et des curieux, se réunit pour accotiipagner les restes de Kant à leur dernière demeure. Tous les étudiants suivaient le cottége, décetnment habillés et dans un profond recueillement; après eux venait une foule innombrable de gens à pied de toutes les classes. Sur le cercueil était cette inscription : Cineres Mrrtales immortalis Kantii. Le corps fut porté ainsi en grande pompe, au son de toutes les cloches, jusqu'à Téglise de l'université, qui était richement iUuminéc. Lk était dressé un superbe catafalque. Une cantate funèbre fut exécutée, et deux discours eiprimèrént les sentiments» qui remplissaient tous les cœUrs. Après la câ:é^ monie, les restes dé Kaût fiirient déposés dans lé caveau de l'université. On ensevelit avec lui et ôti plaça sôus sa tète un coussin sur lequel les étudiants lui avaient autrefois présenté des vers. Le 22 avril suivant^ anniversaire de sa naissancç, l'université lui fit dé nouveau des obsèques Solennelles, et son buste foi installé avec pompé dans là grande salle.
- À M. LE ratkCfe DE U CtStÈàNA*.
Moii GHSR AMI.
Le temps a presque emporté le souvenir de la courte révolution piëmontaisè de 1821, et cehri tiu personnage qui jdua dans cette rëvolutioti lé principal rôle» Cet oubli n'a rien d'injuste. Pour durer dans la mémoire des hommes^ il faut avoir fait des choses qui durent. Ce n'est point seulement par faiblesse, comme on le croit, que les hommes adorent le succès ; il est h leurs yeux 1er symbole des plus grandes vertus de l'âme, et de la première de toutes, je veux dire cette forte sagesse qui ne s'engage dans aucune entreprise ^As
t Cet écrit, comme on le verra, n'avait pas été destiné au public. Il avait été composé pour M. le prince de la Cisteroa, au plus fort d^une maladie, it laquelle M. Cousin est heureu^ment échappé. M. de la CisléfsM a cm accomplir un dernier devoir envers la mémoire de M. et Santa-Rosa en permettant de piiUier cet ^rit , auquel Tauteur n^a rien changé.
498 SAIiTA-ROSA.
&a, âToir pesé toutes les chances, et sans s'être assurée qu'elle ne cimient rien qui puisse rendre vaines la constance et l'énergie. Le plus brillant courage contre l'impossible touche peu, et les plus héroïques sacrifices perdent en quelque sorte leur prix au service de l'imprudence. Sans ||oute, le vrai but de la révolution ^émontaise n'avait pas été le brusque établissement d'un gouvernement constitutionnel, comme celui de l'Angleterre et de la France nouvelle, dans un pays qui en est encore au dix-septième siècle. Cette révolution n'était autre chose qu'un mouvement militaire destiné à arrêter l'Autriche au momeot où elle allait passer le Pô , étouffer le patiemment napohtain , et dominer l'Italie* La grande, l'inexcusablt^fitute des chefs de ce mouv6mej;it militaire est d'avoir mis sui* leur drapeau , par une condescendance mal entendue, la devise d'un libéralisme excessif et étranger , dont l'inévitable effet devait être de diviser les esprits, de mécontenter la noblesse , en qui résidaient la fortune et la puissance , et d'inquiéter la royauté. Et puis, le succès d'une prise d'armes de la maison de Savoie contre l'Autriche était à deux conditions : V que la France, si elle ne soutenait pas ouvertement ce mouvement , ne le contrarierait pas, et même le servirait sous main ; 2*" que l'armée napolitaine résisterait au moins quelques mois. Or, ces deux conditions devaient
SANTA-ftOSA. 429
manquer. Eu 1821^ le gouvemi^nieut français iii'cliuait déjà vers la rëactic^ fittale qui aboutit promptement au ministère de M. de Villèle, et plus tard aux ordonnances de juillet ; et tout ce qu'il y avait en Piémont de militaires expérimentés saiait bien qu'il était chimérique de compter sur l'armée napolitaine. La révolution piémontaise était donc condamnée à ne point réussir ; elle a fait le plus grand mal à ce petit pay^^ qui doit tout à la sagesse mêlée à l'audace^ et qui ne peut grandir et s'accroître que par les mêmes moyens qui depuis trois siècles l'ont fait ce qu'il est devenu. Placée entre l'Auttîche et la France, la maison de Savoie ne s'est élefée qu'en servant tour à tour l'une CQntre l'autre, et en n'ayant jamais qu'un seul èiinemi à la fois. La qj^narcbie piémontaise est l'ouvrage de la politique; la politise seule peut la maintenir. Peu s'en est fallu que la révolution de 1821 ne la détruisît. Un roi respecté abdiquant la couronne, l'héritier du trône compromis et pres- .que prisonnier, .lu fleur de la noblesse exilée, le premier général de l'Italie, l'orgueil et l'espoir de l'armée, le général Gifflenga, à jamais en disgrâce; vous, mon cher ami, destiné par votre naissance , votre fortune, et surtout par votre caractère et vos lumières, à représenter si utilement le Piémont à Paris ou à Londres , condamné à l'inaction poui: toute votre vie peut-être ; des officiers tels que
MSf • de Saint-Marsan^ de Iis|p pt de Gollegno réduits à briser leur épëe; enfin celui qui you» surpassait tous , permettez- moi de le dire , celui dont l'âme héroïque mieux dirigée , et le talent supérieur mûri par Fexpérience , auraient pu donner à la patrie piémontaise et à la maison de Savoie le ministre le plus capable de conduire ses destinées, M. de Santa-Rosa, proscrit, errant en Europe et allant mourir en Grèce dans un combat peu <Ugne de lui : tels sont les fruits amers de l'entreprise à la fois la plus noble et la plus imprudente. L'Europe se souvient à peine qu'il y a eu eu Piémont un n^ouvement libéral w 1821; ceux qui ont l'instinct du beau distinguèrent dans ce bruit passager quelques paroles qui révélaient une grande âme ; Iç nom ae Santa -Rosa retentit un moment ; xm peu plus tard, ce nom reparut dans les affaires de la Grèce, et on apprit que le même homme qui s'était montré avec une ombre de grandeur dans sa courte dictature de 1821, s'était fait tuer bravement en 1825 en défendant l'Ile de Sphactérie contre l'armée égyptienne; puis il s'est fait un profond silence, un silence éternel, et le souvenir de Santa- Rosa ne vit plus que dans quelques âmes dispersées à Turin, à Paris et à Londres.
Je suis une de ces âmes; mes relations avec Santa-Rosa ont été bien courtes, mais intimes. Plus d'une fojs j'ai été tenté d'écrire sa vie, cette
vi« à mpitië romwesque, à moitié béroïc|ue ; j'y «i renoncé. <fe ne viens poipt disputer à l'oubli le nom d'un homme qui i^ oianqué'sa destinée ^ mais plusieurs personnes , et vous en particulier, qui portez un intérêt pieux k sa mémoire, vous m'ay^t souvent demandé de vous raconter par quelk aventure moi, professeur de philoç^Qpl^^, entière^ mont étranger au:^ événements du Piémont, j'avais été lié si étroitement avec le chef de la révolution piémontaise, et quel^ o^t été me% rapport* véritables avec votre cher et in&rtuné compatriote. Je vien^ faire ce que vous désirer. Je m'abstiendrai de to|i|e3 ^onsid^radons générales, politiques et philQifpp]:4ques.Il ne Vagira qi^e de lui et d^ moi. Ce n'est point ici une comptosition historique, c'est un simple tableau d'intérieur tracé pour quelques amis fîdè^s, pour féyeiUer quelques sympathies, réchaufier quelques Souvenirs , et serviii de texte à quelques tristes conver^tions dans im cercle de jour en jour plus ressierré. Ijc public, je le sais, est indijBférent et doit l'être à ces détails tout à fait domestiques entre deux hommes dont l'un est depuis longtemps oublié et l'autre le sera bientôt : mais dam^ cette longue maladie q\ii me consume, et dans la soihbre inaction à laquelle elle me condamne, j'éptouvç un charme inélancohque k rQv^çnir sur ces jours à jamais évanouis ;
j'aime à r^ttacl^er mft. vie Up^uisgw^ à ce( épi«*
452 SAVTA-ROSA.
sode anime de ma jeunesse. J'évoqae un moment devant moi Tombre de notre ami ayant d'aller le ri^oindre : tristes pages écrites pour ainsi dire entre deux tombeaux et destinées eUes-mèmes à mourir entre vos mains.
Dans le mois d^x^tobre 1821, suspendu de mes kmcticms de professeur suppléant de l'histoire de la philosophie moderne à la Faculté des lettres, et menacé dans mon enseignement de l'école normale, qui elle-même fut bientôt supprimée, confiné dans une humble retraite située à côté du jardin du Luxembourg, j'avais été, pour surcroît de disgrâce," a la suite d'un travail opiilifttre sur les manuscrits inédits de Proclus, atteint d'un violent accès de cette maladie de poitrine qui pendant toute ma jeunesse effrayait ma famille et mes amis. J'étais à peu près dans l'état où vous mè voyez aujourd'hui. Je ne sais comment alors flme tomba sous la main une brochure intitulée : De la révolution piémontaise^ ayant pour épigraphe ce vers d'Alfieri : Sta la forza per luiy per me stà û vero. Mon voyage en Italie dans l'été et l'automne de 1820, mon attachement à la cause libérale européenne, le bruit des dernières affaires du Piémont et de Naples; m'intéressaient naturellement à cet écrit; et pourtatil malade, fuyant toute émotion vive, surtout toute émotion politique, je ne lus cette brochure que comme on lirait un roman.
sans y chercber autre chose qu'une distractioù à mes ennuis et le spectacle des passions humaines. y y trouvai en eflfet uir- véritable héros de roman dans le chef avoué de cette révolution, le comte de .Santa-Rosa. La figure de cet homme domine tellement les événements de ces trente jours, que seuleelle me frappa. Je le vis d'abord, partisan du système parlementaire anglais, ne demander pour son pays que le gouvernement constitutionnel, deux chambres, même une pairie héréditaire; puis, quajid le fatal exemple des Napolitains et l'adoption de la constitution espagnole eurent entraîné tous les esprits, ne plus s'occuper que d'une seule chose, la direction miHtaire delà révolution, et, porté par les circonstances à une véritable dictature, déployer une énergie que ses ennemis eux-mêmes ont admirée, sans s'écarter un sei4 moment de cet esprit de modération chevaleresque si rare dans les temps de révolution. Je me rapp^t$ encore et je veux reproduire ici Tordre du jo^r qu'il publia le 23 mars 1821, au moment même où la cause constitutionnelle semblait dé-
sesperee :
« Charles-Albert de Savoie, prince de Garignan, revêtu par sa majesté Victor-Emmanuel de.J'autorité de régent, m'a nommé, par son décret du 21 de ce mois, régent du çiinistère de la guerre et de la marine.
a Je suis donc une autorité légitimement constituée, et
irouye U |)a|niç, de faife ^tgp^re à me; C8»Bagiif)|)s dliariiies la voix d'un f ujet affectionné à soa roj e( 4'w loyal Piémontais.
« Le prince régent a abandonné la capitale la nfiit du SI an as d« ce mois, sans en prévenir la junte nationale ni MU prppm n^Ristres.
« Qii'aucfm |^j^qpf|if |i><;pi}9^ \^ imepticu^a d-po
i|alieni|e oi}t été jusqu'ici I^espoir de tous le^ gep$ ^ç bieg. Ou petit nombre d'hommes, déserteurs de la patjrie et serviteurs de V Autriche, ont sans doute trompé, par un odieux tissu de mensoqj^es, un jeiine prince qui n'a ppint l'erpër}^ncQ dq^ temps (hi^^ux.
|( Une décl^fatipp, ^ig^ée pa^ U VQÏ Charles-Félix, a paf u en Piéipont ; mais un ^p| piçfPgnfais ^^ fflîli^U àf^ autrichiens, nos inévitables ennemis, e|t un rq^ cap^|f : rien de ce qu'il dit ne peut ni ne doit être regardé copime venant de lui. Qu'il nous parle sur un sol libre, et nous lut prouverons alors que nous sommes ses enfants.
() Sqldats piémontais^ gardes nationales, voulez-vous }| guerre civile? vqulez-you$ Tini^asipa des ctrangters, la dévastation de yps campagi^oij^ l'ijacepdig, 1^ p^ms^ <|ç ^9^ villes et de vos villages? Voul^z-voi^s per(|f*e votre gloire, souiller vos enseignes? Continuez. Que des Pjémontais armés se lèvent contre des Piémontais armés? que des poitrines de frères heurtent des poitrines de frères ?
« Commandants des corps, officient sous-officiers et «Qldats, il n'y a plus qu'un moyen.de salut: ralliez-vous k vos drapeaux, entourez-les, saisissez-les, et courez les planter sur les rives du Tésin et du Pô. Le pays des Lombards vous attend, ce territoire qui dévorera ses ennemis à ^aspect de votre avant-garde. Malheur à cekd que des
SANTA-AOâA. im
^pinionf différtfules sur les insdtatioiis dd sen pays âov* ggfBafçal dfi çelfe f§§eli^ti€||| qéP^sffiMre! il ne méritfpa|<
ea porter le uom. . .; ^
a Compag^nons d'ari|i|es, cette époque est enropé^nf. Nous ne sommes point abandonnés : la Èràncé autq sq^ lave s^ tête tr<)p humiliée sous le joug du cabinet autrifbîtni |11q va bous tendre une lÉftin puissante.
iifl^iref exjgept ^pk rçspl^tifiji^ ^trA9r<MMim- 8i 1RI9| bésitez,plus de patrie, plus 4'hpnnçiirj ip^% ^^x p^^ Pensez-y, et faites votre devoiç. là jugte (Bf Içs iftiniffly feront le leur. Votre énerg^ie rimcrra son premier co^iragf à Charles-Albert, et le roi Gharles-F^ix vous remerciera liai jour de lui avoir conservé son trône. »
Ëofin^ quand tout fîit perdà, Santa-Rosa nëgofna avec M. le comte de Mocenigo, minière d# Rilteie auprès de la cour de Turin, pour (détenir Inie* -pacification générale, k la condition d^une «iMÛatie et de quelqiies améliorations intérieurea, oftanii k ce prix, de renoncer a Tamnistie pour Jui-méme çt pour les autres chefs constitutionnels, et de {e ]>annir volontairement, pour mieux assuf«F la paix et le bonheur de la patrie.
Cette noble conduite me frappa vivement, et pendant fju^ques jours je répétais k tous me^ amis : Messieurs, il y avait un homme à Turin! Mon admiration redoubla quand on m*apprit que le këres de ce livre en était aussi Fauteur, Je ne
436 SAHTA-ROSA.
pus me défendre d'un semimNit de respect en iroyant dans le danseur d'nne révolution madheoreuse cette absence de tout esprit de partie cette lojaiitié magnanime ijm rend j ustice à toutes les intentionSy et dans les douleursles p|of poignantesde l'exil ne laisse percer ni récriminations injustes^ ni amers ressentiments. L'enthousiasme poùrune noble cause porté jusqu^au dernier sacrifice, et en même temps une modération pleine de dignité, sans parler du rare talent mar^é à toutes les pages de cet écrit, composaient à nies yeux im de ces beaux caractères cent fois plus intéressants à mes yeux que les deux révolutions de Naples et du Piémont ;car si en moi le philosophe cherche dans les événements contemporains le mouvement des principes éternels et leur manifestation visible, l'homme aussi ne cherche pas avec moins d'ardeur l'humanité dans les choses humaihes. Et quel trait plus admirable d'un caractère humain que l'union de la modération et de l'énergîe ! Cet idéal que j'avais tant rêvé semblait se présenter à* moi dans M. de Santa-Rosa. On me dit qti'il était à Paris; je voulus le connaître, et un de mes amis d'Italie me l'amena un matin. Je venais de cracher du sang, et les premières paroles qtie je lui dis furent celles-ci : « Monsieur, vous êtes le seul homme que, dans mon état, je désire connaître encore. » Combien de fois depuis nous sonimes-
nous rappelé cette première ^trevue» moi mouvant, lui condamné à mort, Mché sous un nom ^lÈanger, sans ressources et presque sans pain! Sans insister sur les détûls de noire conversation! il, me sufiîra de vous dire que je trouvai plus encore que je n^avais attendu.'^A sa mine, à sa démarche, dans toutes ses paroles, je reconnus aisément le fetf^et l'énergie* de Tauteur de la proclamation du 23 mars, et en même temps ma triste santé parut lui inspirer une compassion affectueuse qui se marquait à tout moment par les soins les plus lâttiables. En tne voyant dans cet état critique, il s'oublia lui-même et ne pensa plus qu'à moi. Notre longue conversation, dont il fit tous les frais, m'ayant laissé ému et très-faible, le soir il revint savoir de mes nouvelles, puis il revint le lendemain, puis le lendemain encore, et, au bout de^ quelques jours, nous étions Tun pour l'autre comme si nous avions passé toute notre vie ensemble. Le nom qu'il avait pris était celui de Conti; il était logé tout près de moi, i*ue des Franct^Bourgeois^Saint-Michel , vis-à-vis la rue Racine, dans une ^lambre garnie bien près des toits, avec un de ses amis de Turin qui, sans avoir pris aucune part à la révolution et sans être compromis, avait quitté volontairement son pays pour le suivre. Quel est donc cet homme avec lequel on f&éteve l'exil aux douceurs de la patrie et
4M SàSkiJt^mosà.
de la Êimille? H est impossible é'étphner lé charme de son commerce. C^ charflse étàifF poitf moi, je le rqpète, daa» l'onion de la force et de kl bonté. Je k Tojais loii)OHrft prei^ à ki iammàai lueur d'espérancei k » engager dansk» entrepmei les plus périDeusesi el je W senléis héureta de passer obsemoDient su Hm à nipmr un a»i toufl&ami Scm cceur était un fb jer i^épuisabléJe fiehthncnls afectuenx. Il était bon jusqu'à la tetHlrcsse-péttr tout le monde. Bencontrait-il dans la rue, en Te^ nant chez moi^ quelque malheiereux? il partageait airec lui le denier dn ^u¥re. Son hôtesseï une vieille femme que yo yois encore^ éiàit-elle un peil malade? il là soignaiMomme s'il eût été de sa Ùl» mille. Qudqu'on aTait-il besoin de ses consuls? il les prodiguait, et tout cela par un instinct irrésistible dont il n'avait pas même la conscienco. Aussi était-il impossible de le connaître §ans Tai-^ mer. Je doute que jamais ^a^éature humaine > même une femme, ait été amant aimée. H arait à Turin un ami auquel il avait pu Confier sa fenune et ses coifants, et un autre l'avait accompagné dans l'exil. Voici du sentimenti*. qu'il inspirait une preuve bien frappante. Autrefois, tout enfant, sel>^ vant à l'armée des Alpes, dans le régiment de son père, on lui avait donné pour camarade un enfant de son pays , qui depuis avait quitté l'armée et le Piémont et avait perdu de vue son jeimè
màttré; mak il lui en ëtàit rgité iifi ^Siitétîir ^i^ ftrid, it tiii jdùr, dânS son g^niet 3e là rde dH Ftaric^Bourgeois, lé iloblë fcdriitc; tôteBé dans IS nffeëré; âràit Tii hrrltëf tout à fcoti^ le jpâttVFS B0s»i> liiHohâaieFà Paris, ^và a^àlii: a|>prl« pF igl jduthàiix leâ à^éntiï^ es sdB fètliié bflikiëf , ti'R- Vàît pè éli éê fèpài 4tni n'^llf âëcoii^m SS 00^ lîîéufe, et il "fëiiâit lui offrît sesl économie^: PKàl tard,' *ë6fhbien 3ë Ibis, en mé rendit le mutin h}à prison de Saîita-Rosa, n'aî-je pas itôtivé k la porté dé la salIè Sâint-BIaftin Bbssi où ka femme àvéé lin paiiief de frti^, atténdâttt des Hèiîrés éntiêrêS qu'on léiir àùtïlt la porte, se ^lii^nt àf éc irlôi H remettant leur offrande au j^i«bùtiièr àtéc lè i-éfc pèctd'tin ancieid liervitëur et la tcildrëteè d'un tfr rîtable ami !
Dfepuià ïa^fiiî d'octobre 1821 jusqii'àii 1^ jân- ^éf 18ââ, noiis vëcûmés ensemble dàiis là plui douce et la plus profonde intimité. Pendant tottf le ]bi\t, jùsc^ù'à cinq dû sii hèureô dÙ soir, il réstsHt dansTsa petite cbambre de la l-ue dëà Fi^aûcS- BourgéÔis, occupe à lire et ati^^i k préparer un Ôiîtràgë stit les gouvërdëifaenté fcônstittitiorinels aii Ax-nëtiriènlè Siècle. Apres son dîner et la nuit venne, il Sortait de sa cellule, gagnait la rue d'Eftfer, où je déinéursas, et passait ïa soirée avec in6î jusqu'à diïzè îiédtés ôti tiitiùit. Dé inôn côté, fâ-
nu àrriAgé ma m â peu p» kmm ha : je pu^
sais la journée dass les mëdicaments et dans Pla-* ton ; le soir je fermais mes livres et recevais mes amis. Santa-Rosa avait la passion de la conversation, et il causait à merveille; mais j'étais si languissant et si faible^ que je ne pouvais supporter T'ëaergie de sa parole. Elle me donnait la fièvre et une excitation nerveuse qui se terminait par des abattements et presque des défaillances. Alors l'homme énergique, à la voix açdente> faisait jpdldce à la créature la plus affectueuse. Combien de nuits n'a-t-il pas passé au chevet de mon lit avec ma vieille gouvernante ! Dès que j'étais mieux, il ^e jetait tout habillé sur un sofa, et malgré ses chagrins^ avec sa bonne conscience et une santé incomparable, il s'endormait]! en quelques minutes jusqu'à la pointe du jour.
. Je dois faire ici son portrait. Santa-Rosa avait à peu près quarante ans ; il était d'une taille moyenne, environ cinq pieds deux pouqes. Sa tête était forte, le front chauve, la lèvre et le nez un peu trop gi'os, et il portait ordinairement deslu^ nettes . Riend' élégant dans les manières; un ton mâle et viril sous des formes d'ailleurs infiniment polies. Il était loin d'être beau ; mais sa figure, quand t^ s'animait, et il était toujours animé, avait quelque chose de si passionné, qu'elle eii devenait intéressante. Ce qu'il y avait de plus remarquable en lui était une fiyrce de cprps extraoprdinaire. Ni grand
santa-bosâ. 441
ni petit, ni gras ni maigre, c'était «n véritable lion pour la vigueur et pour Pagilité. Pour peu qu'il cessât de s'observer, il ne marcbait pas, il bondissait. Il avait des ittuscles d'acier, et sa main était un étau où il encbaînait les plus robustes. Je l'ai vu lever, presque sans effort, les tables les plus pesantes. U était capable de supporter les plus longues fatigues, et il semblait ndpour les travaux de la guerre. Il aimait passionnément ce métier. Il avait été capitaine de. grenadiers, et personne n'avait plus reçu que lui de la nature, au physique comme au moral, ce qui fait le vrai soldat. Son geste était animé,^nMiis sérieux ; toute sa personne et son seul aspect donnaient l'idée de la force.
Je n'ai jamais vu de plus touchant spectacle que celui de cet homme si fort, qui avait tant besoin d'air pour dilater sa poitrine, de mouvement pour exercer ses membfes robustes et son inépuissile 2ietivité, se métamorphosant en ime véritable sœur de charité, tantôt silencieux, tantôt gai , retenant sa parole et presque son souffle pour ne pas ébranler la frêle créature à laquelle il s'intéressait. La bonté de la faiblesse n'est guère séduisante, car on se dit : C'est peut-être de la faiblesse encore ; mais la tendressode la force a un charme presque divin.
Nous avioij^ au fond les mêmes opinicms , et il n'a pas peu contsîbué à sa'aQferxoir ,jdans mes
441 SAMTÂ-ftOâl.
bonne» crdyancA. Ooiiimé iiibi , il ëtâlt pit)fefidement cottstittltiorihél ^ ni dëlrilè tti dëitidci'âtéi sau entië et sans ifasdleii(;e. Il il' avait aiictibé »m^ bition ni de fdrtuti^ ni dé rad^, et llS^ bien-étHf màiériel lui ë'tàit indifféreht; taâiè il atait l'ambition de la gloire. De ibêtne ëli morale il chëriiisait allieèrcimeiit le Tèrèu ; il avait le culte du dètoir; itials àiissi ié béâèih d'aitilëf et d'étré aiinë ; et FâitioUr bU une amitié tendre était néeeSsaiflf^à è<^ coéiii*. En religiod^ il passait en Italie fiSùr iifi bédlihé d'uiie grande piété ^ et, en éÉkiy il était plein de i*éspect potii* le ëhristianiâ^é , dânt il dVâit fait ùtie élude attentive^ 1^ était ifaêtiié ttfi peu tliéologietl. II ine rdbtiiitillt tjti'en Stiiséë U àl*gtihiéntait fcontre leà théologiens protestants , et défendait le csltholicisme ; mais sà foi n'était pài celle dé Mahzôni , et fU ii'ai guère vîi dtt fôfià dé son côéùr pliis que là foi du vicaire èàvoyard; Avide de comprendre et de savoir, d'ailleurs rattachant tout à là pblitîcjùe, il dévorait àatiÈ méS livres tout ce qui tenjiit à la morale et à la pratique. Quoique libéral , ou plutôt parce qu'il l'était véritablemetit , il i-eddutait ririflUéncé dès déclamations J)rétendues libérales, et eh yojàtit là foi religieuse s'affaîÉSîr dniik là société européenne, il sentait d'autant plus le be^iofiii d'ùiii philosophie ihorâk!, iiôBlfe ef élevée; If jprissédait lUHWréllëmeht là Il6nne métàpjâi^iiê âafift uûé
SANTÂ-ROSA. 4tt
âme généreuse bien cuItiTée. Personne au mondé ne m'a tailt eiicoûragé et soutenu dans ma carrière philosophi^ueé Mes desseihs étaient devenus \éà siens ^ et s'jjH fût reèté en France , il aurait donne à la bonne ëause philosophique ^ dans ses appli>^ éatioDs morales et politiques^ un excellent écrivain de plui) ilh organe ferme ^ élevé > persuasif:
Sans doute sofet esprit n'était pas celui d'uA HSmmede lettres ni 4^'un philosophe ^ mais d%n militaire et d*iin politique. Il avait Tesprît jnété et droit conÉne le cœur; il détestait les |iarad0:féll) et dans les nfatières graves, les opinions hdsardées^ arbitraires, persdlmélles , lui inspiraient une pré- ^ndé répugnance, lime gourmandait souvent sùi? plusieurs dé mes opinions, et me ràniehaH Mm 4ease des sentiers étroits et périlleux des théories i^ersëhhelles à la grande route du sens commun et de la conscience Universelle. H n'avait ni étendue ni origiiialité dans la pensée > mais il sentait avec piiéfondeur et énergie, et il s'exprimait, parlait i écrivait avec gravité et avec émotion. Son ouvrage sur la révolution piémontaise a des pages véritablement belleSé Et c'était là son coup d'essai ! qiie n'eût-il pas fait, s'il eût vécu?
En politique, ce prétendu révolutionnaire était éinne modération telle que, s'il eût été en France à là chambre des députés i*k cette époque j à la fia de 182^; » eût sié^ entre M. Ëoye^O>llârd ék
44é SAMTA-ftOSA.
M. Laine. Mes amis et moi nous étions alors assez msl traités par le ministère de M. de Richelieu, et nous n'étions pas toujours justes envers lui. Santa-Rosa , avec sa gravité accoutumée , réprimait mes vivacités et s'étonnait de celles de mes plus sages amis. Je me souviens qu'un soir, étant chez moi avec M. Humann et M. Royer-GoUard , il assista à une discussion sérieuse sur ce qu'il fidlait Êdre dans les circonstances présentes^ sll fallait laisser vivre le ministère KicheliaUy que défendaient M. Pasquier^ M. Laine, m. DessoUes, ou s'il fallait le détruire en s'alliàm avec le cdté droit , conduit par MM. Corbière et Yillèle. M. Royer-Gollard pensait que si MM. Corbière et de ViUèle arrivaient aux afl^es, ils n'en auraient pas pour six mois ; et le ministère Richelieu renversé , il voyait derrière MM. de ViUèle et Corbière le prompt triomphe de la cause libérale. C'était là une perspective bien déduisante pour un proscrit comme Santa-Rosa. Dans six mois^ après un pouvoir violent et éphémère , un ministère libéral qui eût au moins adouci l'exil des réfugiés piémontais , et , en me tirant de disgrâce moi et mes amis , ouvert à Santa-Rosa ua avenir en France ! Avec quel respect n'entendis*je pas le noble proscrit m'invita à m'opposer de toutes mes forces à une manœuvre de parti qu'il quali- ^it sévèrement : — Ne prenez pas garde -^ moi,
SANTArBOSA. 4A5
me disait-il, je deviendrai ce que je pourrai; vous, faites votre devoir : votre devoir de bon citoyen est de ne pas combattre un minfatère .<|i|i est votre dernière ressource contre la faoûon ei^ nemie de tout progrès et de toute lumière! Il n'est pas permis de faire le mi4 dans l'espérance du bien; vous n'êtes pas sûr de renverser plus tard MM. de Gorbièse et Villèle, et vous êtes sûr de faire le mal en leur livrant le pouvoir. Pour moi, si j'éti^s député, j'essaierai&^^^la donner de la force au ministère Richelieu contre la cpur et le côté droi^,— ^ Mon opinion était celle de Santa- Rosa. Elle ne prévalut ptfs^ et ce jour-là il fut commis une faute qui a pesé sept ans sur la ^ France. Le ministère Richelieu fut renversé , MM. de Corbière et Villèle arrivèrent au pouvoir, et ils y demeurèrent jusqu'en 1827.
Mais les mauvais jours s'avançaient pour la France. Quand le ministère de M. de Villèle eut jpemplacé celui de M. de Richelieu, la fstction qui occupait le pouvoir , en même temps qu'elle attaquait en France , une à une, toutes les libertés et toutes les garanties, resserrait de plus en plus avec l'étranger son ancienne alliance, et les polices de Piémont et de France s'entendirent pour poursuivre et tourmenter les réfugiés. Ils étaient à Paris sous des noms supposés^^ et en général ils vivaient tranquilles et retirés. La nouvelle police , dirigée
piMit BfBL Praachelet de Laveau, se fit une religîea àe êziîsbixm les ressemn^enls el les peurs de la gqur de Turin ; au lieu de surveillcF ^ ce qui élak sen devofi et son droit, elle persécuta. Santa-Boaa ieçut l'avis que la polieeélail sur ses traces et qu^es Mulait larréter. Une fois arrête, il peuvait être lir wwé au Fiémont, et la sentence de minrt rendue eentre lui et ses amis pouvait être eiAécùtée. Je pensai qu'il fallait laisser passer le premier erage, et je ménageai à Santa-Rosa une retraite à Auteuil, dans la maison de campagne d'un de mes amis , M. Viguier. Nous nousy établîmes tousses devis, et y vécûmes pendant les premiers mois de 1832, ae recevant presque aucuqe visite , et ne sortant pas même de l'enceinte du jardin. Je continuais ma traduction de Platon , lui ses recherches sur les gouvernements constitutionnels. G'est^lk^ dans œs longues causeries des soirées d'hiver , que Santa-Rosa me raconta toute sa vie extérieure et inférieure, et la parfinite vérité» ou, si Pea peut s^exprimer ainsi , le dessous des cartes de la fèvelution piomontaise.
11 était né le 18 novembre 1783 , à Savighano, ville du Piémont méridional, dHine bonne iamiDe, mais dont la noblesse était récente. Son père, le comte lie Santa-Rosa, était un militaire qui fit les premières guerres du Piémont contre la révoluticm firtnçaise, et emmena avec lui à Tannée sen fils
§kmfip^ï^t(i 9 dès Tige de neuf à dix ass. Si le père ^ùi^écUf la carrière du fils était dëoidët; mais le 9St(f^%e de SA|ita-:Rosa fut tué à la bataîHeds Mon-» ^oyi, ^ la ;ét|g dif régiment fie Sardaigne, dont il ||ai( pplpQel, etplm ta^^loi'irictiirts de Napoléon et la $ouqiiiiMi|l du Piémont mirent fin à la cat-^ fi'^fe milimvQ du jeune ^^nctorre. Il se mUm ^ans sia fj){k^ille» à Savigliano^ et^ «titié dans cette Yille, mQÎtié dans Turin, il fi( de très-bonnes ^fide^ çU^si^ues. avec plusieurs eondisciples, depuis fort connus dans les lettres, sous le célèbre nbbé Valliersga de Caluso. Le nom de sa famille ^ait si respecté dans sa pnivince, et lui-même le partait si bien, qu'à l'âge de vingln^yatre ans il i[ut élu par ses cQn(^loyeq|^ maire de Savigliano, et il passa plusieurs aiuiées de sa jeunesse dans ces fonctions, où il accfuit Thâl^tude des a&ires civiles. Mais ce n'était pas là une carrière pour u|i homme s^ns fortuite. On lui persuada dqnc, mal- ^é ses sepugnancesy d'entrée dans l'administralion fiiançaise, qui gouvernait alors le Piémont; il Ittt fait sous-préfet delà Spezia, état de Oénes, et il fWUE^ça ces fonctions pendant les années 1812, 1813 e| 1814 jusqu'à la Restaura tiott'/fbnta-rBosa salua avec enthousiasme le setour de la maison de Savoie, et, en 1815, croyant que l'arrivée de Napoléon àParis, pendantles cent jours, susciterait une longue guerx^y il quitta le service civil pour le ser?
448 SAIfTA-ROSA.
yice miliuire, 41 fit ht très-petite campagne [dt 1815 comme capitaine éauis les grenadiers de h garde royale» Pnis, tout étant rentré dans k repos après la chute de Napoléon, il quitta encore une fois la carrière des araes pour en prendre une oè ses connaissances militaires et crtiles se combinaient heureusement, celle de radminkcratkm militaire. H entra au ministère de la goerre, et j fut chaîné de fonctions assez élerées. C'est alors, je crois, qu'il se maria avecrune personne qui a^ait plus de naissance que de fortune. De ce mariage il eut plusieurs en&nts. Il était ivès-consîdâ^, fort bien en cour, et destiné à une carrière brillame, quand éclata la révolution napoUtaine, que r Autriche entreprit d'étouffer yiolenmient, affectant ainsi ouvertement fat domination de lltalie. Je dois m'imposer à moi-mémç un silenbe religieux sur les confidences que l'amitié de Santa- Rosa déposa dans mon sein ; mais je puis, mais je dois dire une chose, c'est que dans la profonde solitude où nous vivions, parlant à un ami dont les opinions politiques étaient au moins aussi prononcées que les siennes, vingt fois Santa-Bosa m'assura que se| amis et lui n'avaient eu de rappOTt avec les sociétés secrètes que fort tard, à la dernière extrémité, lorsqu'il leur fut démontré que le gouvernement piémontais était sans force pour résister lui-même à l'Autriche, qu'un mou-
vement militaire serait impui^3ant| s'il ne s'appuyait sur un mouven^eot civile et que pour un mouvement civil le concours des sociétés secrètes était indispensable. Il déplorait cetie nécessité^ et il accusait la noblesse et les propriétaires piémontais (gli possidenli) d'avoir perdu le pays et eux* mêmes, en ne faisant pas leur devoir, en n'avertissant pas hautement le Roi des périls du Piémont, et en forçant le patriotisme à recourir à des trames occultes. Sa loyauté répugnait à tout mystère, et, sans qu'il me le dit, je voyais clairement qu'il éprouvait dans sa chevalerie une sorte de honte intérieure d'avoir été peu à peu poussé jusqu'à cette extrémité. Sans cesse il me répétait : Les sociétés secrètes sont la peste de lIEtalie; mais comment faire pour se passer d'elles, quand il n'y a aucune publicité, aucun moyen légal d'exprimer impunément son opinion? H me racontait que longtemps il s'était arrêté à la pensée de ne participer à aucune société, de s'abstenir de toute action, et de se borner à de grandes publications morales et politiques, capables d'influer sur l'opinion et de régénérer l'Italie. C'était ce qu'il appe» lait une conspkation littéraire. Assurément elle eût été ptte utile que la triste prise d'armes de 1821. Son rêve était de recommencer cette conspiration littéraire du sein de la France ; sa consolation était
de n'avoir rien fait pour lui-même, et de n'avoir
450 sAirrA-ftosA.
pensé qu'à son pays. Sa bonne cdnscîeiibe H éàn énergie naturelle réuniéi lui cômpôsâiéht, dans notre solitude d*Auteuil, une vie tran({iiiUê et presque heureuse.
Ma mauvaise santé et son imprudente àïnitié , avec le lâche acharnement de la j^olice finani^ise, l'arrachèrent de cette soHtude et le perdirent à jamais. S'il fût resté avec moi, il eût refait i^a dèstiaée ; il eût passé tout le temps de la restâtlf atioh dans des travaux honorables qui auraient jétë dé l'éclat sur son nom ; il eût atteint la révolution de juillet, et alors il n'avait qu'à choisit, ou II rentrer en Piémont comme MM. de Saint-Marsan et lisio, ou comme M. de GoUegno, à entrer au sëMcê dé la France; et, dans ce dernicir cas, ime iniménsé carrière était devant lui, si toutefois cette âmeàïtière, dédaigneuse de la bonne comme de la mauvaise fortune, eût jamais consenti à avoir une autre patrie que celle qu'il avait voulu servir, et que seè malheurs même lui avaient rendue plus ckère et plus sacrée. Hélas ! tout cet avenir a été perdu en un jour. Un jour, l'état de ma poitrine eflTraya tellement Santa-Rosa, qu'il me conjura de venir chercher quelques secours à Paris. Je cédai, je revins au Luxembourg ; Santa-Rosa inquiet ne put tenir à Auteuil, et le soir je le vis paraître au chevet de mon lit. Au lieu de rester chezmoiyil voulut aller passer la nuit dans son ancien loge-
SANTA-flÔSA. 4SI
ment^ et > avant à(s rentrer^ il eut ^ifbprudence d'entrer dans un café de là place de fOdéon , pour y lire les journaux* A peine en sortait-il que sur la place même de l'Odéon il fut saisi par sept ou huit agents de police, terrassé, conduit à la préfecture et jeté en prison. Il parait qu'il avait été reconnu à la barrière, où il était signalé depuis IcHsgtemps.
Dans la nuit même de son arrestation, il avdùl été interrogé par le préfet de police. Dès ce premier interrogatoire, Santa-Rosa avait reconnu son vrai nom et exprimé des sentiments qui avaieal fait une vive impression sur le fanatique, mate honnête M. de Laveau. Il avait repoussé avec indignation l'accusation d'être «mêlé à des machina-^ tions contre le gouvernement français; il avait déclaré qu'il était absolument étranger à tout ce qui se passait en France, et que son tert unique et involontaire était d'être à Paris sous un autre nom que le sien. Interrogé sur ses relations à Paris, il m'avait nommé comme le seul ami qu'il y eût; il avait demandé comme une grâce qu'on ne me mêlât point à celte affaire, et qu'on m'épargnât une visite domiciliaire qui pouvait être funeste à ma sidftté, offrant lui-même tous les renseignements qui lui seraient demandés, et même toutes les réparations l^es plus sévères plutôt que d'exposer celui qui Im avait êbnné Phospitahté. Le mot d'exiara-
dition ayant été prononcé, Santa-Rosa avait paru accepter son sort avec cette fiertë simple qui ne manque jamais son eflfet. Il n'avait paru inquiet que d'une seule chose, 1«6 suites que toute cette aJSaire pourrait avoir sur ma santé.
Pendant que ceci se passait à la préfecture de police, j'étais dans mon lit, couvert de sangsues, et dans le plus triste état. Le lendemain, entre quatre et cinq heures du matin , j'entends sonner avec force à ma porte, et tout à coup se précipitent dans ma chambre cinq ou six gendarmes d^uisés, ayant à leur tête un commissaire de police qui, montrant son écharpe, me signifia, cm nom du Roi, qu'il avait l'ordre de faire une perquisition dans mes papiers. Je ne sus pas d'abord ce que cela voulait dire, et ce fut seulement à la fin de la perquisition, dont tout le résultat fut de leur faire , découvrir des notes sur Proclus et sur Platon, que le commissaire m'apprit que j'étais recherché à cause de Santa-Rosa, arrêté la veille en sortant de chez moi. Frappé de cette nouvelle comme d'un coup de foudre, je me transportai immédiatement chez M. de Laveau^et jelui demandai pourquoi, s'il accusait de complot contre le gouvernement finançais un homme qui ne connaissait que moi à Paris, il ne m'avait pas mis moi-même en arreiïtation, ou, s'il n'osait aussi m'accuser de conspiration, pourqiloi il s'en pre-
nait à un homme qui n'avait rien pu que par moi et avec moi. Si, au fond, il ne s'agissait pas de complot contre la France, je lui montrai ce qu'il y avait de peu noble à poursuivre un proscrit, parce qu^il était sous un autre nom que le sien, quand d'ailleurs ce proscrit était un galant homme et vivait inofFensif, et je lui demandai à voir surle-champ Santa-Rosa. M. deLaveau était homme de parti, comme M. Franchet ; c'était un esprit étroit et soupçonneux, mais c'était un homme honnête; il venait d'interroger une seconde fois Santa- Rosa; il venait de lire le rapport du commissaire de police sur les résultats de la perquisition faite chez moi, et il commençait à reconnaître que l'accusation de complot contre le gouvernement français était dépoiu'vue de tout fondement. Ma visite, en lui prouvant que nous n'avions pas peur et que nous ne craignions pas un procès, acheva de le persuader. Toutefois, il crut devoir affecter encore des doutes, et m'annonça que le procès aurait lieu. Je demandai à y paraître comme témoin, et, quelques jours après, je fus mandé en effet devant le juge d'instruction M. Debelleyme, depuis préfet de police, et aujourd'hui membre de la chambre des députés. L'instruction fut courte et détaillée; M. Debelleyme y montra une impartialité et une modération parfaite. Il prit, dans ses rapports avec le prisonnier, une haute idée de sa
4^é SANTA-AÛfiâ.
moralité, et il me parla toujours da 1» ^¥Qt pect et bienveillance* Ce procès ridîeiile jboatit à une ordonnance déclacant qu'il n'y avmkpas lieu à suivre sur la prévention de complot, la seule qui eût motivé Tarrestation^. Quant à l'afiaire du passeport, sous un nom étranger, le tort du prisonnier étaitreconnu, mais dans les termes les |^«s honorables pour lui* Il était fait mention de la loyauté et de la franchise de ses aveux^ Cette or* donnance de non4ieu n'intervint qu'au bout de deux mois, et, pendant tout ce temps, le pauvre Santa-Rosa demeura en prison à la préfectqiyi. de police, dans une des chan^i;es de la salle Saint- Martin. Les premiers jours de l'arrestatiop passés, j'avais obtenu la permission de le visiter tous les jours, et quelques autres personnes obtinrent enfuite la même permission. Ce fut dans cette circonstance que j'appris encore mieux à connaître le caractère et l'âme de Santa-Rosa.
Dans le premier moment , il avait eu deux craintes : la première, d'être livré au Piémont, c'est-à-dire à l'échafaud; la seconde, que l'émotion de toute cette aflfaire et de la visite de la police ne portât un coup funeste à ma santé et ne m'achevât. Quand il me vit entrer dans sa prison, peut-être mieux qu'à l'ordinaire, sa sérénité d'âme lui revint, et pendant les deux mois entiers qu'il demeura à la salle Saint-Martin, je ne l'ai entendu
^ |il^4re ni 4u sort ni de personne. H se prëpap|i à })iQ|i mom:^ s'il était livré au Piémont, et ne lut plus que la Bible. Puisj^ quand cette crainte fut passée» son attention $g porta sur tous les dét£^ils (le la procédure suivie contre lui. Il était touché des égards qu'on lui témoignait, et pénétré de respect pour l'excellence de la loi française et pour l'indép^i|dance de la magistrature. Jï fallait voif §antarRpsa dans sa prison. C'était une chambçe assez bonne, aérée, salubre; il n'y ét;^itpas mal, et s'y trouvait à merveille. Ije geôlier, qui faisait ce métier depuis longtemps, et qui avait appris à $e connaître en liommes, avait bientôt vu à qui il avait à f^ire, et il ne Je traitait pas comme un prisonnier ordinaire Y II l'appelait toujours monsieur Iq çoQxte, et cel^ ne déplaisait pas à Santa-Rosa, ^ui lui parlait avec bonté, et finit par se l'attacher ai:^ point que ce geôlier avait tout à fait l'air d'un ancien serviteur de sa maison. Santa-Rosa s'était enqijûi de sa position de fortune, de sa famille, de fes eBi%nts; l'autre le coç^sultait; Santa-Rosa don-? nait soïi avis avec douceyir, mais avec autorité. Ou aurait dit qu'il était encore à Savigliano, k la mairiejj parlant à un de ses employés. Quand il quitta la prison, le geôlier me dit qu'il perdait beaucoup. H en était de même dans ma maison. Ma gouvernante l'aipiait plus ^ue moi-même,, et encore au- )0iu*d'hi4f après vingt années, elle ne parle de lui
qu'avec attendrissement. Ce fat dans cette prison que je rencontrai Tancien domestique de Santa- Rosa à l'armée des Alpes, Bossi, mauvaise tête et bon cœur, qui ne savait pas conduire ses affaires, mais qui aurait volontiers donné tout ce qu'il avait k son ancien maître.
Il n'est pas besoin de dire que ces deux mois, pendant lesquels je passais chaque jour trois ou quatre heures à la salle Saint-Martin, nous lièrent de plus en plus.
Il semble, après Tordonnance de non-lieu rendue par M. le juge d'instruction Debelleyme, que le résultat de cette tracasserie devait être au moins de laisser "Santa-Rosa tranquille à Paris : il n'en fut rien. D'abord il y eut une première opposition de la police. Il fallut que la cour royale intervint, et prononçât formellement la mise en liberté, si nulle autre cause d'arrestation ne se rencontrait. Les ombrages de la police de M. de Corbière s'opposèrent même à l'exécution de ce second jugement, et, après que Santa-Rosa eut été déclaré enfin par la justice au-dessus de toute prévention, et par conséquent libre, M. de Corbière, par un arrêté ministériel, décida que M. de Santa-Rosa et quelques-uns de ses compatriotes , arrêtés comme lui, seraient relégués en province sous la surveillance de la police. Âlênçon fut la prison, un peu plus vaste que la salle Saint-Martin, à la-
quelle Santa-Rosa fut condamne par M. le ministre de Tintérieur et de la police. Cet acte lâche et méchant envers un homme évidemment inoffensify et qui ne pouvait trouver de consolaticm qu'à Paris^ auprès d'un ami dont on connaissait à la fois les opinions libérales et la vie bien tranquille, puisqu'il la passait presque tout entière dans son lit^ cet acte qui perdit Sauta-Rosa en le séparant de Paris et de moi, lui causa, par son inutile rigueur, une véritable irritation. Il pro^ testa, demanda la permission de rester à Paris ou des passeports ppiu* l'Angleterre. On ne lui fit au* cune réponse, et il fut transféré à Alencon.
Voici des fragments de quelques-unes de ses lettres d'Alençon, qui font connaître la vie qu'il y menait; ses sentiments et ses travaux,
Alençou, 19 mai 1822.
« Nous voilà arrivés depuis hier à Alencon ; les ordres du ministre nous soumettent à la surveillance de Tautorité locale, et cette surveillance s'cacercera dé cette manière-ci : tous les jours, d'une heure à deux, nous devons nous présenter au maire et sig^ner dans son registre; voilà tout. J'ai déclaré hien doucement, hien simplement, mais en termes bien clairs et bien significatifs, ma position au maire. Il n'avait pas de bonnes raisons à médire, je ne lui en demandais ni de bonnes ni de mauvaises: aussi l'entretien ne fût-il pas vif; mais il fbt poli, ce l^ui lie laissait pas d'être un assez grand point pour votre débonnaire ami. Au reste, j'aime les
^^f SAITTA-BOSA,
maires et pour cause. Celui-ci est un bon YieiUyrd, W%9^t une petite voix fort honnête; son adjoint, dont le nom finit en ière et qui marche droit comme un i, ne nous a pas ri^s aussi bien. Je me suis bien promis que si jamais je ffdevisQ» syndic de ma chère ville, je me garderai de don» fiar de iiiauvais moments aux pauvres diables qu'oui m V mènera. Je vais mener une vie d'ermite^ cela me consor lera de n'être plus dans ma prison de Paris. L'indignation que me cause l'injustice que j'éprouve n'a pas diminué, ttais je ne la laisserai pas troubler mon repos. Cest assez |Miiier de moi. J'arrive à un sujet que je ne saurais plus qiuitter. Songez que vous êtes réellement mieu|[ quVn ao- ¥#mbre dernier; ce mieux doit vous donner nu commto* cément de courage, parce que c'est un i^ommeoe^piiigt d'espérance. Réfléchissez un peu auplafisir, au yit^ h IHqconcevable plaisir de redevenir vous-même, et au miex^ de Tous voir dans la plénitude de votre puissance d'esprit et ie travail. »
Alençon , 2 juin.
■ « Je suis logé, mon cher ami, dans la rue aux Cieux, chez M. Chapelain, tapissier. J'ai deux chambres assez grandes et assez propres ; mais une triste vue sur la rue et sur une petite vilaine cour, a remplacé le lac^ les A}pes, Vevey et Clarens, que j'avais sous ma fenêtre il y a un au* T^i voulu hier voir les environs. J'ai rencontré la Sartbe croupissante et des champs peu fertiles. A force de cherr cher j'ai trouvé un peu d'ombre à l'abri de quelques pom? mi^rs. La ville est très-mal bâtie; elle a un jardin public passabl^i un assez grand nombre de propriétaires aisés. A en juger sur quelques indices fort vagues, les Alençonnai^ sont de bonnes gens, un peu curieux, mai$ fort înnoçein*
m^nlk Je ne les crois pas plaideurs, tout Normands qii'ds sont, car leur palais de justice n'est qu'à moitié eonstrifiit. La cathédrale est grande, à yitraux peints; mais l'intérieiir #5t moitié gothique, moitié mauvais grec. J'y ai entendu un prêtre faisant un sermon à des enfants. Il criait assas fort; mais je n'ai pas entendu un seul mot de son beau dif-' «ours : c'était cependant du français, mais débité selon U coutume de Normandie.
« Je suis énamouré de Paris ; il y a une bonne pafti# 4f moi-même dans cette ville que j'ai toujours voulu haïr at que j'ai fini par aimer cTamour.
li Je n'ai pas reçu de réponse du ministre, et je m'y at*tendais bien. Je ne cesserai pas de me plaindre, quand ce tm serait que pouiç leur rappeler lêv injustice* Ou aim^ assez à voir résignés et silencieux eetxx qu'on persécute : je ne leur donnerai pas ce plaisir-là.
ti Outre les livres dont nous sommes convenus , je vpin 4pnande, i^^M. de BonaldyLégisUuîon primitive; 2** M. de La Mennais, deV Indifférence; 3** Chateaubriand, delaifçh narchie selon La Charte*
AlèDçon, 1S juio.
(i Hier, vos deux lettres, celle du 3 et celle du 9, me sont arrivées à 4a fois; j'en avais. htsoin. L'inquiétude que j'é» prouvais en ne recevant aucune nouvelle de votre chère personne, commençait à devenir de 1 -anxiété; il y aurait eu de la folie à vous mettre en chemin parla chaleur qu'il fait. Ne vous étonnez pas des livres que je vous demande; il faut que vous sachiez que rien ne réveille plus en moi If puissance de raisonner et surtout de sentir viuemmU nm idées que la lecture d'ouvrages qui combattent la vérité avec une certaine force. D'ailleura, dans ceux qfm je vous
demande, on trouve des choses vraies et fortes à côté des sophismes les plus déplorables. En un mot, Bonald et La Mennais m'obli(];erontde me lever de ma chaise, le feu au visag[e et de me promener dans ma chambre, assailli d'une foule d'idées vives et grandes. Je sens plus ce que je suis véritablement en lisant les écrits de nos adversaires qu'en lisant ceux de nos amis ; car, dans nos amis que de choses me troublent, me cha^jrinent! Il n'y a que l'homme indigné qui soit vrai et fort, lorsque l'indignation n'a rien de personnel. J'ai fini hier V Esprit des Lois; les derniers livres qui m'avaient presque ennuyé à vingt ans et même à trente, m'ont singulièrement plu cette foi-ci. J'y ai trouvé l'explication de bien des choses, et entre autres de mon séjour à Alençon. Qu'il faut de temps, pour adieverune émancipation! Je cède à la nécessité, mon ami; mais Alençon est une des plus tristes nécessités des quatre-vingtquatre départements'du royaume. Je suis si seul! Mais, me dites-vous, malheureux, n'est-ce pas la solitude qu'il voas faut? Oui, mais pas celle-ci. Celle-ci ne me vaut rien ; je me connais, et je sens que cette rélégation à Alençon est un effroyable malheur pour moi. Ce qu'il me fallait, c'était précisément cet Auteuil de douce mémoire, cette solitude à la porte de Paris ; il n'y a que cela pour travailler. Mais voilà ma dernière complainte, vous n'en aurez plus. Que nepuisje finir par un capitolo in terza rima à la louanl^ de notre cher Paris ! — Je vous garde votre chambre, vous choisirez de l'appartement du nord ou de celui du midi ; j'habite le nord et je couche au midi ; je suis grand seigneur, comme vous voyez. Ainsi, féal ami, venez, vous et votre Platon, vous serez bien reçus. Mais vous ne viendrez que lorsque le vdyage pourra vous faire du bien, m'entendezvous, du bien; code non altrimenti, O mon ami, j'ai dans Tesprit que votre philosophie, dans l'état où#n sont les
choses, ferait un ^and bien aux hommes. N'étes-vous pas effrayé de voir en Europe les grandes vérités religieuses et morales abandonnées presque sans défense aux coups de deux sortes d'hommes également funestes à Tordre et aa bonheur des sociétés ? Ne voyez-vous pas que la victoire, qu'elle se fixe dans un camp ou dans l'autre, ne sera exploitée que contre la libierté véritable, dont Talliance avec la morale est une loi impérissable de l'ordre éternel ! Cher ami, dans cette lutte du mal contre le bien, dans ce combat entre les deux principes (mais non; le mal n'est point un principe^ ce n'est qu'un fait), c'est un devoir de faire
entendre sa voix quand on a la conscience de sa force
Cette^ édition de Proclus et même cette traduction de Platon sont venues à la traverse de votre véritable carrière.... Moi, mon ami, j'ai de la santé, un cœur tendre qui se passionne, une imagination faite pour ce cœur; j'ai l'esprit juste, mais nulle profondeur, et j'ai une instruction si incomplète, ou, pour mieux dire, je suis si ignorant sàr un grand nombre de points importants, que cela devient un obstacle presque insurmontable à la plupart des travaux que je pourrais entreprendre. J'ai sans doute une certaine pratique et une connaissance du matériel des affaires qui est rarement réunie à une imagination ardente ; voilà ce qui peut faire de moi un citoyen propre à servir mon pays pendant l'orage et après l'orage. Mais c'est d'une manière bien autrement élevée que vous pouvez servir la société humaine. Moi qui ai la conscîeDce d'un prolongement indé£ni de mon existence morale, de mon existence de volonté et de liberté, qui l'ai pour vous et poiBr moi, je désire vivement que votre passage sur la terre soit marqué par votre influence sur le bonheur des autres passagers, nul grand bien n'étant sans grande récompense. Vous voyez , mon ami , que je vous aime tout .de bon , et comme uif vrai dévot que je suis.
MUgm joi^iM. Tmm ywBKs ee ^H y s de ^^^^m'iwii : je^émê en fi
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« A4k«, mon dbcr ami, je tcmis m*mmÊez^ parce que tous êtes platonidcB, et pnce q«f rmi^ été» Pmêieft, et pins eneore par une rasoB occote ffoi rinn nrieux qœ toutes les autres parce ipi'clle ne steprifiie pas. Je Tai senti en recerant hier tos deux lettres après qadqoes jours d'attente. »
Aleoçoo, 7 înfllet.
« Vous me conseillez «n commentaire et une réfuta tion du Contrat social : c'est une belle idee^ je l'avoue; mais je eriffis que Pexëcution ne soit au-dessns de mes forces. Je préfère suivre mon travail commencé sur les gouvernemifnts. Jl9 sais occupé à lire Daunou sur les garanties. Cet oavrage a deux parties distinctes. Dans la première^ l'auteur examine ce qœ c'est que la liberté* ou les garanties; il les earactérise, ||s décompose, les circonscrit; tout cela me
SANtÂ-!hOSJl. à6t
psif*att en çënëral Inen conçu et bien fait. Dans la second^ pftHîé, on recherclie comment les divers gouvérneméii!t$ acèÉMrâent ou délimitent ces g^aranties. Jci, Daunou n^est M a^dez étendu ni assez profond. Dans mon ouvragé, je liltirai cette seconde partie sous un point de vue plus pratique que théorique, et j'entrerai dans des détails faute desquels l'ouvrage de l'oratorien ressemble à un livre de g'éométrie plutôt que de politique. Peut-être commenicerai-je par publier un morceau de mon travafl, par exemple la conciliation des garanties que réclame la liberté avec celles que réclame la force, «"estr^irê l!#rgam$âti0Q militaire, dans lin gouvernement libre. Ce n'est qu'un point, il est vrai ; mais ne croyez-vous pas, mon ami, que Yexr ploitation soignée d'une partie du territoire en friche est j^ns utile h, Fava^tement de la science qu'une grande entreprise de culture dont les résultats suaient teoertilnst Il y a 89ns doute des génies d'une vigueur imfllienst qciî peuvent tout saisir, comme Montesquieu ; mais je ne sw pas de ces génies-là. D'ailleurs le temps de la culture parchaire est le nôtre. Nous sommes trop avancés pout qtf tme vasiè entreprise, si elle est superficielle, puisse étï^ âdlé^ et peut-être ne sonimes-neus pérà mtùrs entott pouf mue grande entnq»rise profondément imaginée et parfair tement exécutée. Si je pouvais bien cultiver mon Um^ mon cher ami, j'aurais bien mérité de mes semblables, et pbtenu assez de reptation piour assurer ,et embellir mon existence. — J'ai aussi formé le projet d'un ouvrage de circonstance; mais je ne crois pas pouvoir f exécuter ici. -^ J'ai en de mauvais Jours à !a ftn de jultt. Savez-votfs (fae ma tête se refuse quelquefois ajB travail? J'ai «nssi vm sang ^m a une fâcheuse tenda^/e à pranser cmà pa^ivre icervelle. Malheur à moi, si je ne fais pas beaucoup d'exerpp^ J'ai eu une jeunesse si active! et je suis encore un peu
jeune. Je crois qae je le serai longtemps par la tendresse du. cœur et les enchantements de Fimagination. Gonça dans le sein d'une femme de treize ans, il y a quelque chose en moi qui se ressent de celte extrême jeunesse de maternité ; je sens que je suis jeune, et que je ne suis pas fini. Il n'y a que le cœur de hien achevé...
tt Vous ai-je dit que Sismondi m'a écrit une lettre remplie d'amitié? «Tai reçu aussi une lettre de Fabvier, dont je vous parierai une autre fois et pour cause. »
Cette lettre de Fabvier, Tennui qui gagnait visiblement le pauvre prisonnier, et surtout le besoin de le révoir, me décidèrent à aller le rejoindre, malgré ma détestable santé et les ordres positifs de mon médecin, M. Laenneck. Je ne fis part de ma résolution à personne, je pris la diligence et fis les cinquante lieues jour et nuit^ j'arrivai dans le plus pitoyable état, mais enfin j'arrivai. J'occupid une des deux chambres de Santa-Bosa, et nous vécûmes ainsi pendant un mois dans une intimité firaiternelle. J'ai été souvent malade; plus d'une fois, de tendres soins m'ont été prodigués : jamais je n'en ai connu de pareils. H serait impossible de décrire la tendf esse qu'il me témoigna, et désormais je n'en parlerai plus. Ce mois p%ssé ensemble dans une absolue solitude acheva de nous unir; je pus lire dans son âme, et lui dans la mienne, ce qu'il y avait d^e plus caché. Là s'accomplirent les dernières confidences, et les secrets les plus in-*
times de notre vie nous échappèrent l^un k Tautre dans ces moments d'abandon où les âmes les plus fermes, comme endormies par la confiance et ne veillant plus sur elles-mêmes, ne contiennent plus leurs peines et livrent à l'amitié jusqu'aux secrets de rhonneur. Dès lors notre intimité ne put plus s'accroître et prit un caractère de douceur à la fois et de virilité qu'elle a toujours conservé, même pendant les longues années de notre séparation.
Ce fut pendant ce mois que je composai l'argument du Phédon sur l'immortalité de l'âme. Santa- Rosa aurait désiré que je visse aussi clair que luimême dans les ténèbres de cette redoutable question. Sa foi, aussi vive que sincère^ allait plus loin que celle de Socrate et de Platon; les nuages que j'apercevais encore sur les détails de la destinée de Famé, après la dissolution du corps, pesaient douloureusement sur son cœur, et il ne reprenait sa sérénité, après nos discussions de la journée, que le soir à la promenade, lorsque ensemble, errant à l'aventure autour d'Alençon, nous assistions au coucher du soleil, et confondions nos espérances pour cette vie et pour l'autre dans un hymne de foi muette et profonde à la divine providence.
Santa-Bosa n'écrivait qu'à un très-petit nombre de personnes, et vivait, comme on le voit, d'une manière qui ne pouvait guère inquiéter rautorité. Cependant, soit que ses compagnons d'exil fus-
466 sÂNtA^ftio^.
ietit moinfi prudents que lui, sditpar tout âutrè raison, les ombrages du gouvernement redoublé^ rent. Ma visite à Alençon, dans l'état de ma santë» troubla la police; ce qui n'était qu'uii élan du cœur parut une bravade ou même un complot, et l'impatience d'une pareille existence entra dans l'Ame de santa-Bosa. Il me fit* part de la lettre que lui avait écrite le colonel Fabvier, un de nos com* muns amis. Fabvier lui annonçait que sa sûreté était menacée, qu^une eictradition ou du moins qu'un nouvel emprisonnement était possible; il l'engageait à fuir en Angleterre, et il s'offrait i kii en fournir les moyens. A tel jour et à telle heure, tme chaise de poste devait se trouver à une demiiieue d'Alençon avec quelques amis dévoués, et transporter Santa-Rosa déguisé vers un port de mer où les moyens de passer immédiatement eh Angleterre auraient été ménagés. Nous reconnûmes dans cette proposition le cœur de celui qui la faisait; mais nous la rejetâmes sur le champ. S'enfuir, pour Santa-Rosa, eût été presque avouer qu'il doutait de son droit; c'eût été déshonorer le jugement de non lieu rendu par la justice française et méchamment suspendu par Ja police de M. de Corbière. Là dessus, Santa-Rosa et moi, nous n'eûmes pas même à délibérer. Mais Santa- Rosa voyait arriver avec effroi le moment où je Iretournerais à Paris et où il dÀtteurerâit seul à
Aleûçon, safis ftmis, sans iitres,safi$ seédnrs pour ilùn cœur etpout* ses études.
Sur ces entrefaites, il y eut à la chambre des députes une vive discussion, où plusieurs membres de l'opposition, s'étant plaints des tracasseries de la police française enveri les réfugiés italiens, M. de Corbière, ministre de Fintérieur et de la police, prétendit que les réfugiés n'étaient pûi du même avis que leurs défenseurs, et qu'ils étaient reconnaissants de la conduite du gouvernement français à leur égard. Santa-Rosa trouva les inroles du ministre aussi déloyales que sa conduite avait été injuste, et il crut devoir à son honneur et à celui de ses compagnons d'infortune de publier la lettre suivante en réponse au discours de M. de Corbière :
Monseigneur^
u Un membre de la chambre des dépatës, en s'ëlevant| dans la séance du 7 de ce mois, contre les abus de yadmi«nistration, a jugé convenable de signaler le traitement qiM 1«8 réfugiés piëmontais reçoivent en France. 11 a plu à votre excellence de dire, dans sa réponse, que ces étratifers . se montraknt reconnaissants à la pi-otection du gouverna ment français et à la bienDcillance du roi, et elle s'est récriée sur Finjustice de pareilles réclamations» Telles soiit l6t expressions consignées dan^ le Moniteur du 10 août* D'autres journaux, moins exacts sans doute^ ont fait parler vdtre excellence avec une dureté qui ne aurait étte daot •6» CMPOQlèreii
us
par flMs principes affiircs île tost aatir teaâfren paia qae leçMiTi pistôt que et dercair Toccasioa J*!
liû^iae Mi sein de la dnfldbrr. L» Immmms «fai, ■MPÎ, fcntcot tome Icfcndiie de ksr iofortuie ci de celle de leur patrie, n'aiment pas a Caire parler d'enx; aui^ monar^nenr, les paroles qne t<nis aTez lait reienlir, et qui se répandent dans tootenEnrope. me forrcnt à rompec le silence. Mmmnaitre des bienfaits, désavnaer nn protecfenr, c'est «Tnn lâdie : soollirir qn\m lîons aitrîliney qn*on nons impose de la reconnaissance, lors^ae le sentiment de rifljostice qoi nous opprime pèse sur notre oarar, c'est encore noe lâcheté. I^es proscrits italiens^ monseiçoeor, n'y descendront jamais : on poorra les diasser, les emprisonner, les accabler de persécntîons; ils nVmblieront pas ce qo'îL doivent â leur propre caractère, et à cette patrie si cbère et si malheorense, dont Testime est leor premier besoin. Je FaTone. il m^côt été doux dëpronver la bienveillaoce du g^ooTeroement français, de Tîvre sous la protection de l'antenr de la Charte française par qui la libertés'est lait jour en Europe aprèsquatoneansd^un ohni- ▼ement opposé. D'autres rois et France proti^èrent des Italiens proscrits pour la même cause, et lesdemicrs défenseurs de la liberté de F\oren<x et de Sienne trouvèrent en France une seconde patrie, h l'ombre du trône de François I et de Henri II.
a Voici ce qui m'est arrivé en France : je «uis venu avec un passeport suisse et avec nn nom emprunté, dans la £iusso croyance que cette précaution m'assurerait un pni-
sible séjonr à Paris. J'habitai cette ville et la campagne pendant quatre mois ; j'étais tranquille, et ne devais- je pat Fètre avec une conduite sans reproche? Le a3 mars dernier, je fus saisi par les agents de Tautorité, sur une place publique de Paris, et conduit à la préfecture de police, où je lus, sur le mandat d'amener qui me fut présenté, ces propre mots : Prévenu (F intentions séditieuses. Je demandai à être conduit auprès du préfet de police, et je lui déclarai sur-le-champ mon véritable nom. Après un long interrogatoire, je fus écroué à la prison de la salle Saint- Martin, et mon affaire commença tout de suite. Il faut que les magistrats aient trouvé dans ma conduite et dans mes papiers une absence bien complète d'indices de culpabilité en matière politique, puisque la procédure se réduit à irrégularité du passeport. Je m'attendais à être ^ jugé et condamné sur ce dernier point : je connaissais mon tort, j'étais résigné à en subir la peine. Je n'avais commis qu'une faute matérielle, il est vrai; rien de plus pur que mes intentions, mais c'était toujours une contravention aux lois, et il n'en est point d'entièrement justifiable à mes yeux. La magistrature française ne crut point devoir s'arrêter à une rigoureuse et littérale application de la loi ; elle dédaigna de faire plier, sous des considérations quelconques, ses hautes maximes d'équité. Le tribunal de première instance de Paris déclara qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre. Le ministère public forma opposition à ce premier jugement. La cour royale prononça un second jugement favorable, et ordonna ma mise en liberté dans la forme accoutumée. Je demandai alors à votre excellence de pouvoir jouir de l'hospitalité française, c'est-à-dire de pouvoir vivre en France sous la protection des lois du royaume. Je croyais que le gouvernement devait me dédommager par ce bien- Aiit de tout ce ^ue d'injustes inquiétudes sur ma conduite
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^ 14HU$Um»fitf moounfpnenr^ je demande si nons aTOiis MirnU^^ mi ¥fnnm avec ja»cice ou avec înjasdce,aTce \f\mi¥fM\ntU'ii OUI ave^; malveillance; si nous y sommet pr^H/g^ //M *i fioii# (k>mnries opprimés? Nous n'avons pas M Pin^tf^h k VMitihuà dressé k Tntfn pour les aotenn Ai* U rAvoltiMofi Ai*, mnn %%%î\ jamais un ministre n'oso» nSi fféutnltr un» paftittt Mesura ^ h signature dhm fila
46 Henri IV, Mais nous sommes retenus en France malgré nous, nous sommes prives de notre liberté? insilffsé notre innocence solennellemçilt reconnue par les tribli»naux du royaume ; en un mot, ce n^est pas Thospitalitlp qui cous est accordée, c'est une prison. Il faudrait que nous l'eussions demandée, monsej{]^neur; alors seulement les Picoles de votre excellence seraient irréprochables. Ppur moi, ce que j'ai demandé, ce que je demande encore, ce sont des passeports ou l'hospitalité sans conditions odieuses, et je le demande publiquement, dans l'intérêt de la vérité et dans celui de ma dignité personnelle. Il faut que l'on sache qu'il n'est pas vrai qu'elle nous inspire de la reconnaissance. Monseigneur, quand l'Europe nous serait fermée, nous irions dans un autre hémisphère plutôt que de nous résigner à un asile aussi peu honorable; mais nous n'en sommes point réduits à cette extrémité. Plusieurs de nos malheureux compatriotes vivent en paix sous la protection de la vieille Angleterre, et un plus grand nombre a trouvé au delà des Pyrénées une nation généreuse qui, oubliant en quelque sorte ses propres calamités, les a comblés de ses bienfaits,
u D'après tout ce que je viens de dire, monseigntlir, l'on pourra juger si la France est un asile pour l^ malheur; et je n'aurais rien à ajouter si votre excellence ne n^us avait appliqué l'expression de malheur mérité. Le nom de l'illustre citoyen qui a proclamé le premier la maxime à laquelle votre excellence fait allusion, sera toujours prononcé avec respect par les gens de bien de tous les pays; mais l'application ne saurait nous rqjarder; elle ne r^parde point des hommes qui n'ont pris les armes que dans l'espoir, maUMWreasemenf déçu, d'assurer l'indépenclmnce de h couronne et de l^patiie, et de légitimer par des iostitiiiioDs politi^pes 1« ipoTemament d'une familW
8ANTA-R0&à. 473
senti sa ptrsence dans mon cœur. J'ai appelé sur toi toutes les bénédictions du ciel ; qu'il te protège, qu'il te donne la force 4e supporter le bonheur comme le malheur ; tont vient de lai, tu le sais bien. — Écris-moi deux mots de Laenneck et de Platon ; si le premier n'est pas trop mécontent de ton état, tant mieux; s'il faisait la çvïmace, souviens-toi qu'il n'est qu'un homme: espère et surfont e^re en toK Homme si aimé par tes 3mis, tu offenses Dieu si tu contemples ton existence d'un œil sombre ; il est de cruelles, d*amères douleurs que tu ne connais pas et et qui font l'effet d'un poison lent. L'or(]^anisation de mon corps ne s'en cst^^pas ressentie: elle est si forte! mais Fâme Mais il vaut mieux parler d'autre chose et revenir au matériel de la vie. Voici la lettre à M. de Corbière; elle est un peu forte, mais la vérité est la vérité. L'original partira demain par la voie du préfet à qui je le remettrai moi-même.
u Ma pensée est trop occupée des suites de ma démarche pour me permettre de continuer tranquillement mes études. L'orgueilleux La Mennais ne me fait aucun bien; j'aime mieux ma chère église catholique, quand je la défends au nom de la xaison, non pas contre la bonne philosophie, mais contre la mauvaise. Ce superbe sceptique me repousse au lieu de m'attirer. Bonald est un tout autre homme ; c'est une tète très-pensapjte, mais il pousse ses idées systématiques jusqu'à l'extravagance, et tient très-peu de compte des faits, quoiqu'il les cite beaucoup. »
Alençon, 20 août.
u Je suis très-satisfait d'avoir fait mon devoir et
j'en attends les résultats avec une tranquillité parfaite. Si quelque journal ministériel ou ultra faisait quelque article contre moi ou sur ma lettre, réponds toi-même si tu le
é74 ftANXAr]|Q9A.
juf et convtn^hl», et comme tu le jugeras conv^^able* 4» cas que tu vom^ u» nuage sérieux se former sur ma tête, je suis prêt à passer en Angleterre à la minute; règle -toi en conséquence et dis-le à Fabvier. |^i$ si, com|i|e je l'espère, on prend le^ii^e parti de recevoir mes démentis en silence, je resterai diîns potre chère France, qui, toute coupable qu'elle «$1, m'ittacbe par je ne sais quel charme.
« Hier j'ai été faire une petite promenade autour 4'Alençon ; j'ai salué le soleil couchant pour toi. O cher ami, tu me manques bien! Quelle divinité nous a réunis? Je t'ai vu, je t'ai tiioé; et que jie lai bien senti le jour de ton départ d'ici l Te sQUviens-tu avec quelle JS9pi<lité s'est formée notre si confias^ amitié? il faut qu'elle nous doqne df beaux jours. J'aurais besoin de te savoir heureux, tranquille, serein. J'ai de la £01 en toi; aussi, je te désire heu* reux,'un peu piur égoisjme. Heureux, tu t'occuperas avec plus de succès d'adoucir*mes profonds chagrins. Neva pas, |)ar une coupable pitié, diwnuer d'un seul degré, du iQ^indre degré, cet «abandon si Vif et si vr^ (gae tu as avec moi. Je ne m'y tptmperais pas, et cela i^ tiendrait réellement malheureux. Tu es mon dernier attachement de CQBUr P
Alençon, 2^ août.
u Mon travail avance, tout le plan du livre est arrêté; le titre sera : De la Liberté et de ses rapports avec les formes de gouvernement. Bientôt je mettrai la main à l'œuvre; mais à présent, je ne pense qu'au congrès de Vérone. Tu vois qu'il n'est plus douteux. C'est un devoir pour moi de signaler à l'Europe ce que va faire ce nouveau congrès pordculièrçment en ce qui regarde l'Italie. »
tANTA*ROSA. 47&
« Eh bien i me voici à Bourg;es. CoiniDèen èê voyage m'a été péniye! mais je veux m'effoFcer de n'y plus penser. Le préfet, comte de Joigne, m'a reçu avec politesse, mais m'a avoue qu'il avait des instructions très-sévères sur moi, et il m'a renvoyé au maire, qui m'a témoigàé tt^rec 1)«MI* coup d'honnêteté son désir d'adoucir ma situation. En venant au fait, j'ai été très-mécontent de sa proposition: « Je compte avoir votre parole d'honneur comme eelle de ce« messieurs. » Car j'ai trouvé ici quatre auti^ réfugiés, MM. de Saint-Michel, deBaroniSj^de Palmà et Garda $ sans quoi il me dit qu'il serait obligé detne donner la ville pour prison , à la lettre, de mè feiré l^urveiller sans cesse, de me gêner, de m'inlerti ire jusqu'aux promenades, parce qu'elles sont extra muros; en un mot, il m'arracha en quelque sorte cette parole d'honneur. Je la lui ai donnée pour dix jours, afin de pouvoir m'orienter un peu, après quoi je verrai. Ma situation est donc empirée, comme tu vois, et j'en suip ti regretter Alençon vingt fois par jour. — Enfin me voifà installé dans une chambre bien modeste, ayant un petit cabinet où je travaillerai, chez de brave» gebs bien tranquilles, à peu près dans le genihe ée mes hètes d' Alençon. — Que me conseilles-tu pour mon fils? j'ai bien envie de le faire venir. Si tu n'y vois pas d'objection sérieuse, envOÎe la lettre que je t'adressai d* Alençon pour ma femme. Mettons les choses au pis, et que je sois relégué dans une ville de Hongrie ou de Bohême; si mon fils veut me suivre, il pourra seul m'aider à supporter une horrible existence. Mon ami, envoie la lettre; mon cœur est ici dans une solitude déchirante. Oui, si tu n'a« pas dt raison grave à m'opposer, envoie ma lettre, et que je lié meure pas sans avoir encore un moment de bolRiéiiiu l*é^
SAfTA-ROSA. 477
dix ou douze minutes, et je Vais chercher une protnenade avec le cœur presque serein ; mais je ne trouve que des eaux dormantes, des champs pierreux, quelquefois un peu de (][azon sous une rangée de noyers, et alors je m*bssieds et je lis en m'interrompant souvent pour méditer ou pour rêver. Tu as hien emhelli ma promenade d'avant-hier. Je l'ai commencée en t'écrivant dans ma tête une lettre charmante. Il ne m'en est rien resté ou presque rien ; mais j'ai eu une heure qui m'a rappelé ma vie de dix -huit ans, et je te l'ai due, mon bon ami. Cela ne te fait-il pas plaisir, et n'aimcs-tu pas que je te le dise? '
« J'ai toujours le projet d'écrire sur le congrès de Vérone. En attendant, je continue mes lectures, et j'ai comp mencé à jeter sur le papier les idées fondamentales de l'ouvra(je qui est ma pensée habituelle. Plus j'avance, plus je pénètre, et plus je vois les ombres g;randir autour de moi. Bonald a des choses profondes et admirables; il en a d'autres qui font sourire de pitié ou qui excitent l'indïguation. Bonald et Tracy sont d'accord pour déprécier les anciens, ces anciens à qui nous «levons tant, et dont les reliques vénérables ont renouvelé la civilisation, qui avait péri. Le christianisme a peut-être empêché qu'elle ne s'abimàt tout à fait au milieu des barbares; mais sa renaissance est due aux anciens. Maintenant nous bafouons nos maîtres, et nous nous proclamons sa(>es, éclairés, grands, lorsqu'il se passe autour de nous tant de choses qui devraient nous humilier Il me paraît nécessaire, et d'ailleurs radicalement vrai, d'établir une différence essentielle entre l'utilité générale et l'utilité individuelle. L'utilité générale que j'appelle aussi, pour me l'expliquer a moimême, égalité de la liberté, doit être le but des lois. Cette utilité générale est aussi le bonheur, et le plus grand bonheur d# tous les individus. Le bonheur est de faire ce
suivre la route qu'on me prescrirait. Le préfet a répondu ce soir au ministre, et probablement^ dans cinq ou six jours, Tordre ou la permission de partir arrivera.
« Tu sens bien que je tié pouvais faire d'autre réffblijé honorable que celle que f ai faite. Je dirai donc adieh ft li France, à ton pays, ttwis je n'y renonce point. La sodéti ètiropéenne aura quelques années de calme. Peut-être i^nquiëtude qu'inspire si mal à propos ma personne à certains esprits s'évanouira-t-elle. Jç reviendrai alors t& Vbft, et probablement m'établir auprès de toi, dans là câpitaTê de l'Europe. J'ai besoin de cette espérance. — Tu le vois, tnon aihi, c'est la Providence qrii nre conduit par la lîiaîh eh Angleterre; il faut céder. J'ai le coeur tranquille, il n*^ à plus lieu à doute, à perplexité, et c'est le seul état qui tnt prive de la moitié de mes fùttes.,, »
Bourges, 27 septembre.
«... J'étais tout préparé pour mon hiver à Bourses ; mais je t'avoue que la pensée de ravoir ma liberté me touche infiniment! Je te prie de me procurer, si cela est en ton pouvoir, quelques lettres pour Londres . . .
« 0 mon ami, je vais en Angleterre avec le cœur trantjuille, parce que je m'y vois, pour ainsi dire, poussé par les circonstances où je me trouve, et où je me suis placé par tme conduite dont tu connais les détails. Mais je n'y vaift point avec le cœur gai : je t» laisse en France. Ton nom dans l£^)3a1ance l'eût toujours fait pencher de ce côtéci du détroit^ mais ma position est claj.re: ou libre en France et à Paris, par conséquent au comble de mes vœux, ou eh Angleterre. Il n'y a pas ^intermédiaire (>ossiblé ni cott- ^NNIable* f»
pour moi d'une amertume inexprimable cette heure fatale où il me sembla que je le perdais pour toujours. Nous échangeâmes à peine quelques paroles, et je le reconduisis silencieusement à la diligence qui l'emporta loin de moi. Bientôt il avait quitté la France pour laquelle il était fait, et il était comme perdu dans cet immense désert de Londres, sans fortune, sans ressource, sans un seul ami véritable, lui qui ne savait vivre que pour aimer ou pour agir. Après Jes premiers moments d'activité inquiète pour se créer une situation supportable, l'infortuné tomba bientôt dans une mélancolie profonde dont il sortait quelque temps pour y retomber bientôt, jusqu'à ce qu'enfin l'ennui de cette vie , ou solitaire ou dissipée, le conduisit à la résolution magnanime et funeste qui le ramena un moment avec quelque éclat sur la scène du monde avant qu'il en disparût à jamais.
Pendant le séjour de Santa-Rosa en Angleterre notre correspondance ne cessa pas d'être intime, ' sérieuse et tendre, comme elle l'avait toujours été; mais elle est nécessairement très-monotone, uniquement remplie de sentiments affectueux , de projets avortés, d'espérances déçues^ triste tableau que je veux m' épargner à moi-même ; aussi ne citerai-je que de rares fragments des lettres de Santâ Rosa pour donner une idée de sa situation intérieure,
4SS SANTA'^lOSA.
Londres, 26 norembre 1822.
u ... Il faut cependant que je te dise les raisons de mon silence, ou plutôt que je te prouve que je n'ai pas cessé de penser beaucoup à toi. La meilleure manière de le prouver serait de teùvûyer trois lettres cpie j^ai commencées et qiiej*aî ett- Mdtedéchiréesdans un mouTeraent, non d'impati^Eioe, Mais d'attliiié. Elles t'auraient réellement affligé. Je ^y parlas^ d*iiB ton si sombre de mon abattement et de ma tristesse intérieure, qu'il y aurait eu de la cruauté à te les envoyer, persuadé, comme je le suis, comme je le serai toujours, de la profondeur de ton sentiment pour moi... Ne va pas trop t^ilarmer, ou plutôt alarme-toi sériensanent, toi qpii sais et ifiii sens que toute la vie est dans Fesistenoe iflUërieme. J^ai eu des journées où je me sois cra réellement perda Bon Dieu! n'est-ce pas là se sentir mourir? Au fond, je n'ai rien à reprocher à l'Angleterre, mais à mon genre dé vie. Faire des visites, en recevoir; des courses insignifiantes d'un bout de la ville à Fautre; la nécessité d'apprendre l'anglais, et une répugnance décidée à m'en donâeir la peine ; un avenir inquiétant, si je ne me sers pas de m^ts ÊMniltés; des dépenses bien au-dessus de mes moyens, etc. Mon écrit sur le congrès de Vérone m'occupe presque continuellement la pensée, lorsque je peux penser. Ten ai déjà écrit bien des pages dans ma tète sur les trottoirs de Londres. J'espère que ce petit ouvrage sera utile. Jfe técrirai en français ; je le ft^ai traduire en anglais sans qa'é m^en coûte rien, et je le publierai ici; alors je t'enverrai une copie de mon manuscrit, en t'autorisant à retrancher m à modifier tout ce qui effraierait un libraire parisien. Malgré la modération qui guidera toujours ma plume, il est impossible que j'oublie en écrivant que je suis en Angleterre. Comme je mettrai mon nom à cet écrit, il|HMnt8;
s^il réussit, me donner un commencement de léputatiou qui suffira pour quadrupler le prix de mes travaux. Je vais mettre la main à l'œuvre aussitôt que le congrès de Vérone aura publié une déclaration. C'est nécessairement le point de départ. Je vais maintenant te parler des con>< naissances que f ai faites à Londres.
(( Je mets en première ligne M. James Mackintos^^ membre wbig du parlement, beau-frère de Sismondi e% de Jeffrey, principal rédacteur de la Revue dCEdunbaurg. Une instruction qui m'a paru immense, une pbiloaûphie politique très-ëclairée, caractérisent M. Mackintosh, si je puis en juçer. Au reste, sa réputation en Angleterre est très-avantageusement établie. Il parie le français plutôt bien que facilement; il connaît beaucoup Paris. Tu sais pcjjut-étre qu'il a défendu votre révolution contre Burke, et sa voix s'est constamment élevée dans le parlement en faveur de la cause de l'indépendance des nations et des améliorations sociales. M. Austin et sa famille, jeune avocat encore obscur, mais tête très-pensante, disciple de M. Bentham, que lui et sa femme connaissent particulièrement. Celle-ci est une personne d'un excellent caractère, prodigieusement instruite pour une femme, mais n'en étant pas moins aimable. Elle veut bien me donner quelques leçons d'anglais, dont je profite peu, malgré l'attrait que pourraient offrir les leçons d'une femme de vingtsept à vingt-huit ans, d'une figure très-agréable. C'est une connaissance intéressante que je eu Riverai avec soin, et voilà tout. Quant à M. Bentham, la bizarrerie de son caractère et la difficulté de l'approcher sont des choses connues ici. M. Bowring est son favori; mais j'ai encore trésf&A vu M. Bo^vvring. J'espère voir sous peu M. WilbeiCorce et M. fit>oi4ghani. J'ai reçu ipieiques invitadons de fijot* ^y»if^ radicaux; aiiat$ il «)e «convient pas de me mon-
trer dans un rapport trop intime avec le parti radical exalté »
10 décembre 1822.
M J'ai reçu des nouvelles de ma femme; elle et nos enfants se portent à merveille; mais mon aîné Tliéodore m'inquiète, il a besoin d'instruction, de surveillance; il a besoin de son père en un mot, et cependant il m'est impossible de l'appeler auprès de moi. Mes faibles ressources s'épuisent rapidement... »
25 décembre.
« .... Que je craignais avec raison l'An^^leterre! mais je ne l'en estime pas moins... »
12 février 1823.
M Je ne pense pas du tout au Portugal ni à l'Espagne, où Collegno est allé. Mes principes politiques ne m'y appellent nullement.
tt Tu me dis des douceurs, et je t'en remercie; je les aime beaucoup. Il y a juste un an que nous étions ensemble à Âuteuil. Quelle douce vie j'y menais ! Seulement si je ne t'avais pas vu souffrir. Mais peut-être ce que tu m'as coûté de douleurs sous ce rapport augmcnte-t-il mon sentiment pour toi. 11 ne finira qu'avec mon existence, et j'espère avec Socrate qu'elle ne finira pas de bien longtemps, n
U avril 1823.
tt II faut que je te gronde de ne m'avoir pas encore envoyé le premier volume de Platon. Je l'ai vu chez Bossange. Peu s'en est fallu que je n'aie délié ma bourse,
quoique si mince, et que je n'aie payé au libraire lo à 12 shel]ing;s pour emporter le livre dans ma poche et le dévorer à mon aise. Ce me semblait une espèce d'affront que de nq pas avoir en ma possession ce cher volume, dont j ai vu naître et croître la meilleure part. J'y ai un droit réel.
M J'espère bientôt aller à la campagne. Impossibilité absolue pour moi de travailler à Londres. Des visites à faire, à rendre, à recevoir; plusieurs dîners par semaine; la moitié du jour dans les rues de Londres, qui ne finissent point ; beaucoup de soirées à table à voir défiler des bouteilles auxquelles je ne touche pas ; bref, je ne fais que lire un peu, prendre des notes, et je ne travaille point. Mais je te jure que je ne continuerai pas cette sorte dévie, et que je m'ensevelirai plutôt dans un coin du pays de Galles.
u J'ai reçu et lu avec infiniment de plaisir la traduction de Manzoni par Fauriel ; elle est exquise. L'écrit de Manzoni sur les unités m'a paru parfait et m'a quasi converti. Adelchi me plaît moins que Carmagnola , dont le mérite croit à mes yeux toutes les fois que je le relis; mais les choeurs à' Adelchi sont d'une beauté ravissante.
« On vient d'imprimer à Barcelone une déclaration au nom du corps italien, mais sans signature, où je suis accusé avec une insigne mauvaise foi de n'avoir pas voulu prendre part à cette expédition par des raisons indignes de moi. Je ne crois pas devoir répondre k un écrit anonyme. Conviens que c'est fort triste. Je ne manquerais pas du genre de courage qu'il faut à un homme de bien contre la calomnie. Ce qui m'afflige, c'est le mal que cela fait à un parti que je ne préfère point à la patrie et que je ne confonds pas avec elle, mais auquel pourtant je suis attaché.... »
481 untà^hOBA.
S5 mai laCl
tt .... Non, je ne v«ux rien accepter de personne On ne peut avoir que son ami intime ponr patrcm , et fai dos la liste pour toujours. Tu y es inscrit le dernier, pour la date; mais quant à Faffection, tu ne peux pas être le second : mon cœur me le dit bien clairement* U est un très-petit nombre de personnes que j'aime autant que je faime, quoique pas de la même manière; il est sûr que je n'aime personne plus que toi. Tout ce que je te dois ne me coûte rien , absolument rien. Je crois que si tn avais un million de bien , je t'en demanderais la moitié sans balancer. — J'ai enfin quitté la vie dissipée de Londres, et je suis établi avec M. le comte Porro, dans une maisonnette, appelée ici cottage, à l'extrémité de la viUe, comme serait à Paris un logement à Montrouge ou à Ghaillot. G est absolument comme à la campagne : de ma fenêtre , j'ai la vue 4u Regent-Canal et des cottages bâtis sur la rive opposée. On croirait être à cent lieues d'une grande ville, et cependant, dans vingt minutes on peut être dans Oxford-Street ou dans Hyde-Park, au milieu des promeneurs les plus ël^ants. Notre cottage appartient à Foscolo; je l'aime beaucoup , mais Auteuil sera toujours mon favori. J'en ai gardé un souvenir, je puis dire tendre; il s'y mêle de la tristesse quand je me rappelle à quel point je t'y voyais souffrir. U est possible que je passe Tautomiif prochain et l'hiver même dans mon cottage ; il me faut de la retraite et du travail. Si je puis gagner de quoi vivre, j'appellerai ma famille auprès de moi. Avec les ressources de ma femme et ce que je puis gagner iei en travaillant, notre ménage ira bien. Si mes espérances me trompent sur me$ moyens de ifagner de l'ai^eat, alors il fandit nous établir dans le Wurtemberg, puisque la Swse ndm est fennée. »
L août 1 823.
il Je n'ai pas de bonnes nouvelles à te donner de moi, et je ne puis t*en dire les raisons; ce sera le premier sujet de nos entretiens si tu viens ici. Que de choses j'ai à te dire, que de choses à te demander ! »
10 septembre 18S^.
« Je travaille avec suite, mais sans goi^t. Bien me facile qu'il faut que j'écrive des articles de journaux, ils m'empécberont d'exécuter des ouvrages plus sérieux. Grande objection, je le conçois; mais premièrement le besoin dç gagner quelque argent est impérieux pour moi, et les ar-? ticles de journaux sont le seul moyen d'en gagner qui soit entre mes mains. En second lieu, il me parait que, lorsque je serai un peu exercé, ce travail ne prendra que la moitié de mon temps, et que je pourrai donner l'autre à mes anciens projets.
(c Je t'ai écrit que je ne plaisais guère aux Anglais, et en général c'est assez vrai; mais il y a cependant quelques personnes sur Famitié desquelles je crois pouvoir compter. Je connais, entre autres, une famille de quakers^ la famille Fry, qui est dans le commerce, riche, et dont un des membres, la mère de famille Catherine Fry est connue en Angleterre par les soins qu'elle donne aux prisonniers de New-Gate. J'ai passé quelques jours avec eux à la campagne, et cette femille a fait sur moi une impression profonde.
({ J'ai relu trpi^ fois le Par^a de Elercbet } la troisième partie est un jd^f'^d'œuvre. Dans le reste, il y a des longueurs, et cependant il y inanque des détails intéressants çi lA^cess^ires. Bercbet vi^nt de publier deux romancei
iuHennes; la première est écrite avec beaoccmp de venre et de grâce, mais la seconde a un caractère plas sérieoz : c'est un morceau de poésie d'une beauté achevée.
u As-tu lu Las-Cases? En vérité, il faudrait avoir perdu la mémoire pour prêter quelque foi à tout ce que Napoléon nous va disant de ses beaux projets libéraux. 11 a vu que la tendance de notre époque était à la liberté depuis i8i4; et s'il a joué gauchement son nouveau rôle en i8]5, cela ne Tempéche pas, dans le manifeste qu'il adresse h la postérité par Las-Cases, de nous faire de la poésie sur ce qu'il voulait, sur ce qu'il allait entreprendre pour la liberté. Mais ce qui me raccommode avec Napoléon, ce sont ses successeurs : ils travaillent nuit et jour k la réputation de l'homme qu'ils ont renversé. »
18 septembre.
u Je me porte bien et continue à travailler. Cher ami, il faut que je pense au désir que j'ai de te plaire, en faisant mon devoir, pour surmonter mon dégoût. — J'ai reçu de Turin une lettre qui m'a fait du bien; j'en attends avec impatience de Villa Santa-Rosa. Je les appellerai auprès de moi le printemps prochain, ces pauvres créatures associées à ma malheureuse destinée. Tu les verras à leur passage à Paris. »
30 septembre.
» Je continue à travailler de la même manière, gagnant ma vie aux dépens de tous mes desseins. J'écris maintenant une esquisse de la littérature italienne. Le travail a grossi sous ma main. Le moyen de passer légèrement sur certains hommes et sur certaines époques? £n revoyant les vies aventureuses de Jordano Bruno, de Gampaaella^
et de quelques autres de cette trempe, j'ai beaucoup pensé à toi. Et ce platonisme florentin, d'où il est sorti une vaillante et généreuse jeunesse, qui aurait sauvé la patrie si elle eut pu Tètre; mais ils sauvèrent du moins Fhon*neur. Nous, Italiens du XIX' siècle, nous n'avons pas même eu ce triste avantage. Il y a, mon ami, des pensées qui poursuivent un homme toute sa vie; tu me comprends et tu dois me plaindre. Que de reproche je me fais, et à quel prix je voudrais racheter ces trente' jours de carrière politique marqués de tant d'erreurs !... Je vais avoir quarante ans ; j'ai beaucoup désiré le bonheur ; j'avais une immense faculté de le sentir. Mon amère destinée est ver nue à la traverse. J'ai cependant un avenir : j'ai des enfants, j'aime et j'estime leur mère; mes enfants me rendront heureux ou malheureux. Au reste, si je succombe à mes maux, je ne crains pas le vide, l'horribietnéant auquel je ne veux ni ne peux croire, et que je repousse dès à présent et à jamais par volonté, par instinct, à défaut de démon- /
stration positive. — Si j'écris, je mettrai ma conscience dans mes livres, et j'aurai aussi ma patrie devant les yeux; le souvenir de ma mère sera aussi une divinité qui me commandera plus d'un sacrifice. Ce sentiment est un des mobiles de mon existence intérieure. Bien ou mal, cela* est. Il m'est impossible d'appartenir tout entier aux nouvelles moeurs et à la nouvelle époque par cette raison toute puissante.
a Laisse-moi espérer sérieusement de te voir dans Tannée 1824* On ne te refusera pas obstinément un passeport. D'ici là, ou je me trompe, ou le gouvernement français sera devenu encore plus fort, ce qui ne peut manquer d'arriver, à moins qu'il ne fasse de grandes folies. Si on te surveille, on doit savoir que tu vis tout entier pour la philosophie. Ainsi on ne te refusera pas un passeport,
SANTA-BOSA. I9i
Ainsi s'ëcoiila Vmnée 1823. Celle de 1824 k trouya dans cet état, tantât de décotiragement^ tantôt d^exaltationque hii donnaient tour k tour et l'énergie de son âme et la misère de sa position* Dans les premiers mois de 1824, ses lettres devinrent successivement plus rares^ plus courtes et plus tristes ; il luttait contre une pauvreté toujours croissante^ se reprochant de demander des secours h sa famille, qui était elle-même très-génée , et ne pouvant suffire à ses besoins par un travail de journaliste pour lequel il n'était pas fait. Sa situation devint telle qu^il fallut prendre un parti décisif. Il se détermina à quitter Londres et à se retirer à Notthingham, où sous un autre nom que le sien, il gagna sa vie en donnant des leçons d'italien et dé français. Adieu ses projets de grands ouvrages, ses rêves d^honneur et de bonheur ! L^infortuné, à quarante ans, voyait sa vie s^anéantir dans une occupation honorable sans doute, mais sans terme et sans but. Il se découragea jusqu^à douter de l'avenir et de lui-même. Pendant quelque temps il ne m'écrivit plus. Il me fallut savoir par d'autres ce qu'il était devenu. Mais bientôt je fus entraîné moi-même dans les aventures les plus inattendues et les plus bizarres. Dans une grande circonstance, M"* la duchesse de Montebello, ne pouvant accompagner son fils aîné en Allemagne, me pria dé la remplacer. La noblç veuve du maréchal Lannef
492 SAMTA-ROSA.
ne pouvait s'adresser en vain à mon amitié , et d'ans le mois de septembre, je partis avec M. de Montebello pour Garlsbad. On sait ce qui arriva. Arrêté à Dresde, livré parla Saxe à la Prusse, jeté en prison à Berlin, mon refus de répondre à toute question venant d'un gouvernement étranger, avant que le gouvernement français eût intervenu, prolongea ma captivité, et je n^étais de retour à Paris que dans les premiers jours de mai 1825. Voici les deux lettres que j'y trouvai :
Notlingham , 26 août 1 82£.
« Si je ne t'ai pas écrit jusqu'à ce moment-ci, tu sais pourquoi. Je n'osais pas paraître devant toi. Tu es pour moi une espèce de conscience; peut-être, je tremble en te l'écrivant, mais il faut que je te dise toute la vérité, peut-être ne t'aurais-jc plus écrit et aurais-je renoncé à l'amitié de l'homme que j aime le plus sur la terre , et à qui je pense toutes les heures de ma vie , si je ne m'étais pas relevé du triste état où j'ai vécu depuis mon arrivée en Angleterre. Je ne m'en suis pas relevé par une résolution, mais hien par une action, par une action commencée et dont la suite ne dépend plus de moi. Mais quand cela n'ahou tirait à rien, j'aurais le cœur déchargé d'un grand poids, et j'aurais retrouvé l'énergie morale que j'avais perdue. Aussitôt que je saurai le résultat de ma démarche, je te l'écrirai. — Tout me condamne, je le sais; mais si je péris, ô mon ami! ce n'est pas de légères blés* sures. Mon cœur, avant l'époque de notre révolution, avait été cruellement déchiré; j'ignore ce que je serais devenu, si la fièvre italienne ne m'avait saisi. Je me ren-
drài cette justice à moi-même, que je n'ai pas connu un seul moment ni Fintéréfr, ni la peur, ni aucune passion dégradante. Mais je restai au-dessous des circonstances. A mesure que les événements s'éloig;nent de moi , le souvenir de mes fautes se présente à mon imagination avec plus de vivacité. Je pense toujours en frémissant à cette malheureuse affaire de Novarre, où l'armée constitutionnelle fut misesipromptementen déroute ; c'est la seconde blessure, l^ô mon ami! elle saignera toujours; elle me fait languir misérablement. Je sais tout ce que tu peux répondre aux reproches que je fais à ma vie politique. Je me suis dit, je me dis tous les jours, qu'il me reste de beaux et grands devoirs à remplir; mais si la force de les rem-, plir me manque, si la volonté, qui fait tout Thomme, vacille sans cesse, que ferai-je? Si mon âme est malade , doit-on lui demander les actions d'un être rempli de vigueur? Xai tenté le dernier remède. Si ma démarche a des suites, je redeviens moi-même, j'aurai un retour de jeunesse; si elle ncn a point, réhabilité à mes yeux, je lèverai la tête, je retrouverai la conscience de moimême.
« Qu'auras-tu pensé en apprenant que j étais devenu maître de langue à Nottingbam? Que veux-tu! je me suis vu près de manquer d'argent. Sentant que ma déj)ense d'une semaine à Londres imposait des sacrifices à ma famille pour des mois entiers, rougissant de demander de nouvelles sommes , ayant une répugnance insurmontable k écrire pour les journaux^ j'ai pensé qu'il fallait avoir du pain qui ne me coûtât ni honte, ni un travail antipathique. Quel triste métier que d'écrire des articles de journaux! J'en ai fait l'expérience. M. Bowring m'a demandé un article pour sa Revue de Westminster. Je l'ai fait, (i Bon, m'a-t-il dit, très-bon^ mais trop long. » Je l'ai
il ..r. J^pprends avec effroi que tu as de temps en teaips des retours de toa ancien mal de poitrine. O mon aaii ! je t'en conjure , vis assez pour me donner la plus douce récompense de mes sacrifices, ton estime, ton approbation , un mot d'éloge. Si tu meurs avant que j'aie fait le p:iemier pas dans ma noble carrî^, je m'arrêterai, je n'aurai plus la force d'avancer, je me laisserai tomber ; vis, je t'en supplie, tu as à répondre de nous deux, car si je laisse éteindre le feu qui est encore dans mon sein , vivraî-je? — Est-ce vivre que se lever chaque matin pour se fuir soi-même jusqu'au soir? — Adieu , je t'embrasse avec le cœur rempli d'espoir. Je suis sûr que tu me pard'Onneras mon long silence; Dieu m'est témoin que je m'entretiens avec toi tous les jours. Je t'écris dans ma tète, je te vois, je t'écoute. Que ne donnerais-je pas peur deux semaines passées avec toi! Comme je me retrace avec complaisance nos promenades d'Alençon, et oet adiem de dix minutes à Paris ! Adieu encore, aime-moi toujours, cmr je suis toujours le même. »
Londres, 31 octobre 18S^.
<t Demain, mon simi, je pars pour la Grèce avec Collegno. Si tu as reçu la lettre que je t'ai écrite il y a environ six semaines, et que le comte Piosasco a dû te remettre à son arrivée à Paris, tu ne seras pas étonné de ma résolution. Il fallait, mon ami, que je sortisse de mon engourdissement par un moyen extraordinaire. Mon inaptitude à travailler venait de ce que mon âme avait la conscience d'un devoir à remplir encore dans la vie active. — J'ignore si je pourrai être utile; je suis préparé à toute sorte de difficultés, résigné à toute espèce de désagréments. U le faut bien : songe que Bowring m'a dé-