‹ Fragments littéraires (volume 3)Chapitre 31 sur 59 · DB LA · texte numérisé non relu

DB LA

DOMINATION £GGI^£SIASTIQUE.

Messieurs^

Le mauvais état de ma santé devrait me faire éviter les émotions de la tribune , et peut-être même m'éloigner de cette enceinte; mais dans les graves circonstances où le pays se trouve engagé; quand les questions les plus redoutables sont livrées à la discussion des chambres^ j'ai pensé que toute considération personnelle devait être écartée, et j'ai voulu venir ici voter tout haut avec mes amis et prendre ma part de responsabilité dans les débats qui vont s'ouvrir.

Ce qui préoccupe aujourd'hui tous les esprits» ce sont nos affaires étrangères, si admirablement conduites par le ministère qu'après huit années d'efforts pour maintenir la paix nous touchons presque à la guerre, ou que du moins l'avenir est

couvert d'épaisses ténèbres^ et le repos du monde remis entre les mains du hasard. Devant ces grands objets tout autre intérêt languit, et les questions intérieures semblent indifférentes. Cependanty messieurs, je vous demande la permission d'arrêter un moment votre attention sur un point de la plus haute importance à mes yeux, sur un danger faible encore, je l'espère, mais qui, s'il n'était promptement conjuré et dissipé, pourrait devenir menaçant pour la tranquillité publique : je veux parler de la renaissance de la domination ecclésiastique.

Le sujet est si grave et si délicat que je n'ose l'approfondir. Je me bornerai à signaler le mal; je ne dirai que ce qu'il sera indispensable de dire pour avertir le gouvernement et pour m'absoudre moi-même. Je vous demande donc seulement, messieurs, quelques moments d'une attention bienveillante; je n'ai point assez de forces pour être tenté d'en abuser.

Je placerai d'abord mes paroles d'aujourd'hui sous la protection de ma conduite passée. Sous la restauration, inquiété, destitué, persécuté jusque sur une terre étrangère par une déplorable influence, peut-être n'a -t-on pas oublié comment, en 1830, je me suis souvenu de mes injures personnelles. Quand j'ai vu^ en 1830, la religion ainsi que la monarchie, ces deux fondements néces-

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saires de tout ordre, de toute vraie civilisation, menacées et attaquées, je n'ai plus senti qu'un besoin, celui de concourir à letlr défense, et je n'ai point hésité à jouer dans cette lutte pénible le peu de popularité qu'avaient pu me faire quinze années de travaux et de sacrifices. Grâce à Dieu, nous avons traversé, nou« avons surmonté les périls qai entouraient le berceau de la dynastie nouvelle ; notre rovauté nationale est sortie des émeutes et des complots révérée et puissante, si puissante, messieurs, qu'à vous dire toute ma pensée, je ne lui connais plus d'autres périls que ceux qu'il lui plairait de se créer à elle-même. La religion a eu le même sort que la monarchie. Dans la crise violente, mais salutaire, qui semblait l'avoir a jamais séparée des affaires politiques, retirée dans le sanctuaire, réduite à sa propre dignité, la religion n'en parut que plus imposante et plus sainte. En livrant la terre aux puissances de ce monde, et a leurs vicissitudes, en se contentant de montrer le ciel aux âmes égarées ou affligées , le clergé reconquit bien vite une considération méritée. C'est un fait honorable , pour la révolution de juillet, et c'est un fait incontestable que depuis longtemps les temples n'avaient vu autant de fidèles, et que jamais peut-être les ouvrages philosophiques et littéraires .n'avaient témoigné d'un retour plus désintéressé et plus vif au christia-

nisme. De son côtë^ le gouvernement s'empressait de payer k la religion en justes respects et en déférences légitimes le bien qu'elle faisait à la société. Pour me borner à rappeler ici ce qui s'est passé dans le département de l'instruction publique, c'est le gouvernement de juillet qui» dans une loi destinée à devenir la charte de l'éducation du peuple, a inscrit au premier rang des objets de l'instruction primaire, non-seulement la morale^ mais l'instruction religieuse. C'est le gouvernement de juillet qui, dans cette même loi de 1833, malgré une vive opposition, a fait intervenir de plein droit la puissance religieuse dans la surveillances des écoles populaires. La chambre n'a point oublié ces importantes discussions^ et je m'honorerai toujours d'avoir été à cette époque- son interprète çt celui du gouvernement ^. Enfin, s'il m'est permis d'entrer dans ce détail, quand des préjugés, qui chaque jour s'affaiblissent, proscrivaient les frères de la doctrine chrétienne, en dépit de la liberté d'enseignement, c'est encore le gouvernement de juillet qui les a défendus dans le cercle de la loi; et je suis fier aussi d'avoir, pour ma faible part, contribué à sauver d'une persécution aveugle ces bons religieux, dont les statuts ont été examinés et approuvés par le conseil

i Chambra des pairs, séances des 22 mai et %i juin 1833.

DE L4 ppyiN^^TION ECCLÉSIASTIQUE. ^7

d'état et par le c(^s^ de l'Univ^sité dé FËtajl^ire ^ ; renfermes tout entiers dans leurs modesiësl et saintes fonctions ; si dociles envers Tautoritë, ^ charitables envers le peut)le; dont ils partagôtit la pauvreté et les humbles habitudes.

Avec ime telle conduite de la part du gouver* nement et de la part du cl^gé, le bien se faisait en silence ; et sans avoir besoin de recourir à de» &veurs qui naguère l'avaient si mal sarvie i la puissance religieuse reprenait peu à peu parmi nôus; aux applaudissements de totis les gens de bien, Tautorité naturelle qui lui appartient*

Par quel mauvais gënie, au lieu de persévérer dans cette voie de progrès paisibles, reprend*elle depuis quelque temps le chemin qui a manqué la conduire à l'abîme? Je vous le demande, measieurs, je le demande à la notoriété, et à la conscience pubhque, n'est-il pas manifesté que depuis quelque temps la paix dont nous jouissions est de nouveau troublée par des actes nombreux et divers, attestant de toute part le retour d'une domination intolérante, qui recommence à lever la tête et à effrayer tous les vrais amis de la religion et du gouvernement de juillet: ?

* Décret impérial du 17 mars 1808, art. 109. « Les frères des écoles chrétiennes seront brevetés et encouragés par le grandmaitre, qui visera leurs statuts intérieurs, les admettra au serment, leur prescrira un habit partic<4ier, et feca surveiller leurs écoles. »

308 DISCOURS âUR LA RENAISSANCE

Là France entière a retenti des scandales de Glermont. Le cri de l'indignation publique a fini par entraîner le gouvernement lui-même ; le conseil d'Etat est saisi de l'affaire. Dans cette situation^ je sais quels ménagements me sont commandés, mais je sais aussi ce que je dois, ce que nous devons tous à une illustre mémoire, particulièrement confiée au respect et à la protection de la chambre des pairs. Il s'est donc rencontre une autorité religieuse en France pour refuser la sépulture ecclésiastique au chrétien intrépide qui, dans un temps où l'esprit de révolution mettait la main sur le christianisme et^ au lieu de notre vieille et glorieuse église gallicane , voulait nous faire un clergé civil, a trouvé les paroles les plus vmies et les plus éloquentes peut-être qui aient jamais été entendues à l'honneur de la religion et du clergé : « Vous voulez enlever aux évoques « leurs palais^ s'écriait à l'Assemblée constituante « M. le comte de Montlosier : ils iront dans les « chaumières ; vous leur ôtea leur croix d'or, ils « prendront une croix de bois. C'est une croix de « bois qui a sauvé le monde ! » Eh quoi ! ces paroles, qui ont été répétées avec transport d'un bouta Tautre de rEmx)pe chrétienne, n'ont pas plaidé pour lui à son heure suprême, et n'ont pu lui obtenir un peu de terre et quelques prières? Et nous, à notre tour, ne pourrions-nous pas dire

au clergé : Avez- vous donc oublié que cet homme, que vous rejetez, a été votre défenseur quand la plupart des vôtres vous abandonnaient? Hélas! j'ai vu tel évoque assez peu apostolique de cette époque, après une vie médiocrement édifiante, mourir environné dé toutes les pompes de l'Eglise; et celui qui , n'étant pas dans les ordres, ne devant au clergé que le respect, l'avait défendu avec une énergie désintéressée et par le seul enthousiasme d'une foi naïve et profonde, celui-là, après avoir persévéré pendant une longue carrière dans les mêmes sentiments, après les exemples de la vie la plus honorable, chrétien humble et fervent, ne parlant jamais, même dans cette assemblée, sans rappeler sans cesse et l'Evangile et les saints pères et les maximes de l'Eglise, celui-là, qui pourtant avait pu trouver un prêtre pour le confesser et poiu' l'absoudre, n'a pu trouver un curé, un évêque pour en obtenir la simple sépulture ecclésiastique ! Voilà bien du nouveau, messieurs ; et, sans faire ici de théologie, il est permis de trouver étrange que, lorsque qu'un prêtre non interdit, et par conséquent possédant, comme on ditcanoniquement, le pouvoir des clefs, le pouvoir de lier et de délier ; lorsqu'un prêtre a dit à l'âme fidèle : Allez, le ciel vous est ouvert; une autre autorité s'arroge le droit de refuser à la dépouille mortelle de cette âme un lieu béni pour y reposer !

Et pourquoi, Messieurs, cette persécution inouïe? pourquoi? Vous le savez ainsi que moi, ainsi que la France entière. Ce n'est pas qii^oû accusât l'illustre défunt de nourrir quelque opinion peu orthodoxe en matière de religion. Nori ; vous le savez, c'est parce qu'il n'a pas voulu rétràctei* l'acte le plus pieux de sa vie, le fameux Mémoire à consuUery cette pétition méinorablé adressée à la chamhre des pairs, pétition qui a eu poUr rapporteur favorable un des plus dignes magistrats, M. le comte Portalis, qui a été appuyée et défendue par un noble duc, que nos yeux cherclient en vain dans cette enceinte ; par M. de Bâtante, dont la modération est aussi connue que le talent; par ce vertueux citoyen, M. Laîné; enfin, par l'homme d'Etat éminent qui est aujourd'hui président de cette chambre et chanceher de France. C'est ce grand acte. Messieurs, qui avait entouré de tant d'éclat le nom de M. de Montlosier , c'est ce grand service, toujours présent à la reconnaissance du pays, qui avait appelé M. de Mbntlosier parmi vous : eh bien î c'est ce înême acte qui, s'il eût été compris, aurait sauvé a la fois et l'ancienne dynastie et le clergé de là Restauration, c'est cet acte qui Ta privé à son heure suprême des consolations de l'Église, et qui lui a fait réfuser la terre sainte ! Ainsi, Messieurs, la piété la mieux éprouvée ne suffit plus à protéger

DE tA DOMINATION ECCLÉSIASTIQUE. 211

iiotté derniète heure. Quelles qu'aient été notre vie et tiotre foî^ si nous né rétractons pas toutes les maximes de l'Eglise gallicane, si nous lie renioils J)as notre attachement aux lois , notre fidélité k l'Etat; nos derniers moments peuvent être privés de ces saintes cérémonies qui assureht et àaoudissent le passage à une ailtre vie. Où éh somiliesi-nous, Meissieurs? dans quel teirips vivoiis-noUs? et est-ce bien après la révoltition de juillet que je suis coiidamné à porter à cette trihune tme pareille plainte ?

Cette affaire est si triste que j ^éprouve le besoin d'en détourner les yeux. Malheureusement elle n'est point la seule. A Reims, à Lyon, des troubles éelàtent presque en même temps, provoqués par un zèle mal entendu; et voilà que le gouvernement lui-même se met à détruire de ses propres mains, et comme à plaisir, les barrières salutaires que là sagesse du grand législateur impérial avait posées à l'invasion du clergé dans renseignement public. D'étroites bienséances me sont ici plus particulièrement imposées ; mais il ne s^agit que de faits officiels, d'actes tombés dans le domaine public, et qui ont eu déjà le plus grand retentissement; de sorte que mon silence serait à la fois et inutile et coupable. Conseiller de l'Université, je dois au corps auquel j'appartiens; pair de France, je dois au gouvernemeixt du roi mon avis public

212 DISCOURS SUR Là RENAISSANCE

sur des actes qui anDoncent un système de conces-» sions aussi funestes au clergé qu'à FUniversite elle-même.

L'Université, Messieurs, repose tout entière sur les deux grands décrets de 1811 et de 1808, et particulièrement sur ce dernier qui contient les fondements de l'organisation universitaire. Ce décret est une loi ; c'est donc avec une douleur profonde que j^i lu dans le Moniteur du 1-9 août dernier^ une ordonnance royale, rendue sans le préavis du conseil de l'instruction publique, et comme échappée a un ministre dont je connais et respecte les intentions, laquelle ordonnance abolit plusieurs dispositions fondamentales de la loi de 1808, ou du moins en ajourne l'exécution jusqu'à l'an de grâce 1850.

Et quelles sont ces dispositions, Messieurs? Précisément celles qui établissent de sages conditions pour l'admission aux fonctioiis de l'enseignement dans les Facultés de théologie du royaume. Le décret de 1808, auquel avaient concouru pour la partie théologique les plus pieux et les plus savants eçcléisiastiques de l'Empire, dispose dans l'article 7 ^, en conformité avec tous les anciens

i Décret impérial du 17 mars 1808, titre II, art. 7. « L^évèque ou l'archevêque du chef-lieu de F Académie présentera au Grand- Maître les doet^trt «n théologie parmi lesquels les professeurs seront nommés. Chaque présentation sera.de trois sujets au. moins, entre

usages, que les candidats présentés pour les chaires des Facultés de théologie doivent être gradués et docteurs. Pourquoi cette disposition? Parce que nul ne peut obtenir les degrés en théologie, et entre autres celui de docteur , sans être obligé d'exprimer son adhésion formelle aux libertés de l'Eglise gallicane et à la célèbre déclaration de 1682. Vous concevez maintenant l'importance des grades. Malheureusement ils sont tombés dans la disgrâce de l'autorité ecclésiastique ; sans cesse on a demandé l'abolition de cette condition gênante ; sans cesse on a fait effort pour l'éluder, et on n'y a que trop souvent réussi. Du moins avec l'art. 7 du décret de 1808, nous résistions. Messieurs ; aujourd'hui nous voilà désarmés. Jusqu'ici il n'y avait eu que des violations furtives de la loi; aujourd'hui la loi elle-même disparaît dans un ajournement indéfini. Sans doute, en 1808, quand l'Université fut soudainement créée et des Facultés instituées, il était impossible, avant que ces Facultés eussent déjà conféré des grades, de les exiger pour devenir professeur ; aussi pour toutes les autres facultés, comme pour celles de théologie, il fallut nécessairement déroger aux dispositions du décret de 1808, en matière de grades. Il

lesquels sera établi le concours sur lequel il sera prononcé par les membres de la Faculté de théologie. »

^ià DISCOURS SUE LA RporA|^4NC|:

y fut donc d^rogë^ mais comment? par un décret ayant la même forcé légale que celui d^ 180^; /je yeux parler du décret du 17 septembre d<^ la mémp ai^née, qui ajourne la nécessité des grades ju^qu'à l'aniiée 1815, où toutes les Facultés y constituées et en plein exercice, pourrout avoir fait assez de docteurs pour que des docteurs seuls puissent être admis à ppseigner ^. Mais quand rUaiyersité Qxiste et vit depuis trente annéfss, n^ est-il pas étrange de proposer une nouvelle suspension des dispositions relatives aux grades , et cela seule- Uiept pour les Facultés de théologie , quand là surtout, par la raison que j'en ai donnée, les grades sont si nécessaires ? Enfin cette suspension privilégiée s'étend jusqu'à Tannée 1850. Debo^ne. foi, une aussi longue suspension n'équivaut-elle pas à l'abolition? Mais^ je regrette d'être torcé d^ le dire, ni l'abolition ni la suspension de l'art. 7 n'est légale, car elle est faite par une simple cffr donnance qui ne peut rapporter une loi ^.

1 Décret impérial du 1 7 septembre 1 808, titre II, art L a Pour la première formation seulement , il ne sera pas nécessaire qae tes membres ensieîgna^ts de l'Univepsilé soient gradués d^ni une Faculté ; ils ne seront tenus de Tètre qu^â dater du 1*^^ janviier 1 81 5. »

> On a dit qu'il avait bien fallu suspendre une seconde fois l'article? dudécretdelSOS, faute de docteurs, et qu'il n'y arait plus que trois docteurs de théologie dans toute la France. On se bornera à répondre que le 1 5 avril 1 837 il y avait k la seule Faculté de théologie de Paris cinq docteurs, trois de Tancienne Sorbonne , et deux qui avaient pris leurs grades depuis 1830, comme allaient le faire beau-

DE pi pQMmATION ]SCCLÉSI ASTIQUE. 915

Jjsf, méi^e orflonnapce crée des chaires de droit c^DOu daQs toutes les Facultés de théologie du royaume, toujours avec la dispense des grades; mais c'pst ici préciséiment que ces gT^ades sef ^^ej:^^ plus npcessaires encore, et qu'il eût été pipme coQvisnable, po]*r ce cas particulier, d'ajouter au^f priescriptions du décret de 1808. En effet, p'est surtout le professeur de droit canon qui doit étr^ docteur et ^vqir formellement et publiqueDqiei^t adhéré à la célèbre déclaration de 1682, qui fait en quelque sorte le droit public de FEgHse gallicane. Et comn^e le droit ecclésiastique touche de tout pôté au droit civil général, il eût fallu peup-étre exiger des candidats aux chaires nour yelleinent créées la preuve de quelques connaissances du droit pivil, par exemple le grade de ba* cheh^r ou mém0 celui de licencié en droit ^.

coup à^^ulTfs ecclésiastiques, si oii eût continué à exécuter la Ipi. Dans une autre Faculté^ celle d^Âiz, sous le précédent archevêque, le savant abbé Raillon, les anciens docteurs en avaient fait trois nouveaux; et tout rentrait peu à peu tous la règle, quand le gouvernemei^f lu^-mème la rejeta.

1 Je n'ai pas voulu parler de la suppression du concours institué formellement pour les chaires de Facultés de théologie par Fart 7 ci-dessus cité, et par d^autres articles qui, jusqu'à l'ordonnance du 29 août dernier, avaient été religieusement observés. Sous la Restauration même » le conseil royal de Pinstruction publique avait rendu un arrêté, du 9 décembre 18S8, portant règlement général fur les concours ouverts dans les Facultés de théologie. Ce règUment avait été proposé au conseil par un membre ecclésiastique

Un bruit se rëpand que Saint-Acheul se relève de ses cendres, et qu'il se forme depuis quelque temps à Paris même, au centre de l'autorité, un institution noviciat de jésuites. Ou ces maisons ne renferment qu'une sorte de congrégation, d'association religieuse, et alors je demande si ces maisons sont connues de M. le ministre de l'intérieur y et si elles sont autorisées par lui conformément aux lois ; ou bien dans ces maisons il y a un enseignement quelconque, il y a une école, et, alors, d'aprèsl'art. 2 du titre I«'du décret de 1808, qui, je le répète, est une loi, toute école,' tout établissement quelconque d'instruction doit être préalablement autorisé par le grand maître de l'Université. Cette autorisation se donne sur l'avis du conseil de l'Université ; il faut qu'une demande soit formée; il faut que le règlement intérieur d'étude et de discipline soit produit ; il faut que l'établissement en question se soumette à la surveillance des inspecteurs de l'Université. Or, aucune de ces conditions n'a été remplie par les établisments auxquels je fais allusion. Gomment donc

(M. l'abbé Nicole), et il avait reçu l'approbation de M. l'archevêque de Paris.

En 18S8, on n^aurait jamais souffert qu'une Faculté de théologie abandonnât l'auditoire universitaire, et, par un renversement com • plet de la règle, transportât ses cours dans le séminaire qui relève exclusivement de l'autorité épiscopale. C'est pourtant ce qui se fait aujourd'hui dans une grande Faculté de théologie.

ont-ils pu se former, comment ont-ils pu se soutenir un seul jour, sans que les lois sur les écoles clandestines leur aient été appliquées ^ ?

Sous la restauration, en 1828, une ordonnance a été rendue sur les petits séminaires à la suite des délibérations d'une commission dont faisaient partie des hommes aussi attachés, k la religion qu'aux lois, de graves jurisconsules, de pieux prélats. Je crois même que M. l'archevêque de Paris présidait cette commission ^. Eh hien ! cette ordonnance^ dont l'auteur est un de nos plus respectables collègues ici présent , cette ordonnance que certes on n'accusera pas d'avoir été rédigée à une époque et dans un esprit hostiles à la religion et à l'épiscopat, je le demande à la bonne foi de M. le garde-des-sceaux de 1837 et de 1838 : est-elle sérieusement exécutée ®?

Mais je m'arrête, messieurs; cette énumération m'entraînerait trop loin* Je supprime les faits les plus authentiques et les plus graves, qui se près-

i M. le garde des sceaux a répondu sur Saint-Acheul ; mais il a cru devoir garder un absolu silence sur le noviciat des jésuites.

* Elle était composée de MM. Parcfaevèque de Paris, Laîné, Séguier, Mounier, pairs de France ; le comte Alexis de Noailles, Labourdonnaye, Dupin aîné, députés; Pévéque de Beauvais; Courville, membre du conseil de PUniversité. Voy. Tordonnance royale du 22 janvier 1028, signée PoHalis.

' U ne peut être ici question du nombre des élèves que M. le garde des sceaux a rappelé, mais des conditions auxquelles ces élèves peuvent être admis, et ces conditions n^ sont point remplies.

2i$ DISCOimS SUE LA RESAISSANCE

sept dans ma mémoire ; j'ëcarte les réflexion^ qui se présentent d'elles-mêmes; je ne veux point aggraver le mal en le montrant dans toute son étendue; d'ailleurs^ je sens que mes &|:pes ne serviraient pas mon zèle. Mais qui donc pouvait ici élever la voix en faveur des lois et des règlements universitaires, et contre les empiétements toujours croissants de l'autorité ecclésiastique, si ce n'est un membre de l'Université, bien connu, je l'espère, pour ne pas être l'adversaire du clergé? Je ne triomphe pas ; loin de là, je m'afflige profondément des abus que je vous signale; le devoir même que je remplis me pèse ; et, pour rompre le silence sur une pareille matière, il ne m'a pas moins fallu que le cri impérieux 4q ma conscience. Non, l'Université n'est point l'ennemie de l'Eglise; elle en est l'amie, elle en est l'alliée; mais enfin elle n'est point l'Eglise. Depuis Gerson jusqu'à RoUin, elle s'est toujours honorée d'être gallicane; mais elle n'a jamais été, elle ne sa:a jamais jésuitique. L'université nouvelle connaît et sa situation et sa mission* Elle est de son siècle; elle ne demande ni privilèges injustes pour elle, ni proscription des écoles privées et rivales ; elle les appelle toutes , au contraire, à servir avec elle la grande cause , la cause sacrée de l'éducation de la jeunesse; elle ne réclame qu*une seule chose^ s^ sayoir l'^g^^ exécution des lois, et parti-

culièremem de telles do^t 1^ g^rde li4 est confiée. Puisse, messiçurs^ ce tableau, trop long sans doute, et pourtant bien abrégé et bien pâle, des concessions imprudentes récemment faites à la domination ecclésiastique, ne pas vous avoir été présenté en vain! Puisse cet appel à la justice et à U fermeté di; g^uyernement ^(r^ ent^^d^J et un prompt retour amc yraiep i^a^^z^fç^ d'état, une if^parti^le e^sj^çution dç la législgjtioi) e^istaiite, cailler l^s ^prits 4t|iy§ ^ 4î^ip^f le$ al^rqies des amis de la rpligbft çt 4§ V<^4^§ pul>Uç !

DOCUMENTS INEDITS

SDR DOMAT.

Domat est, par excellence, notre jurisconsulte philosophe. Gujas habite en quelque sorte avec l'antiquité romaine : ce qui l'occupe, c'est Tëdit du prêteur, la restitution et l'interprétation légitime du texte authentique. Dumoulin s'enfonce dans les coutumes et le droit canon, pour j disputer la raison et l'équité à la barbarie qui l'enveloppe lui-même. Domat a travaillé pour la société nouvelle que Richelieu et Louis XIV tiraient peu à peu du chaos du moyen âge^ C'est au profit du présent qu'il interroge le passé , les lois romaines et les couttimes, les soumettant les unes et les autres aux principes éternels de la justice et à l'esprit du christianisme. Il est incomparablement le plus grand jurisconsulte du dix-septième siècle; il a inspiré et presque formé d'Aguesseau; il a quelquefois prévenu Montesquieu, et frayé la route à cette réforme générale des lois entreprise et commencée parla révolution française et réalisée par l'empire. Les Lois civiles dans leur ordre naturel sont comme la préface du code Napoléon. La même législation pour la même société, sur le

fondement immuable de la justice et à la lumière de cette grande philosophie qu'on appelle le christianisme, tel est l'objet de l'ouvrage de Domat. Sa méthode est celle de la géométrie. G)mme la plupart de ses amis de Port-Royal et à l'exemple de Pascal, Domat avait étudié avec succès les mathématiques; il en transporta les habitudes dans la composition des Lois civiles. Il y part des maximes les plus générales pour arriver, de degré en degré et par un enchaînement rigoureux et lumineux, aux dispositions les plus particulières, imprimant ainsi à tous les détails des lois la grandeur de leurs premiers principes, et à l'édifice entier une simplicité austère et majestueuse. Le style de Domat n'est point, il est vrai, du premier ordre: il n'a ni l'énergie passionnée du style de Pascal, ni ces traits de grandeur qui éclatent de loin en loin dans la diction abondante et un peu diffuse d'Arnauld ; il n'a pas non plus l'élégance et l'aménité répandue dans les Essais de Nicole; mais il possède au moins les qualités essentielles de la belle prose du dix-septième siècle, le naturel, la correction, la clarté, l'ordre, la gravité.

A ces titres divers le nom de Domat est illustre mais sa vie est très-peu connue. Tandis que l'on compte plusieurs biographies étendues et savantes de Cujas, qui assurément mérite bien cet honneur, tandis que les éloges et les notices histori-

à22 DOCTIMENTS tNËDITS

queS fe'àccuiilulent chaque joiif Éxtt là Ètléiiiôîrt de Pôlhier, k peine quelques pages obscures ôtitelles été accordées à Doniàt, et noiis en sonihicfs eticore à ces belles paroles tant de fois répétées de a'Aguesseau, ddils ses ihstructiohs à son fils sur Tétude de là jurisprudence (OEûvires dé cC Aguesseaû, t. I, p. 273) : « Personne n'a mieUt approfondi qUe cet auteur le véritable principe dès lois, et ne Fa expliqué d'une manière plus digne d'un philosophe, d'un jurisconsulte et d'un chrétien. Après avoir remonté jusqu'au premier principe, il descend jusqu'aux dernières conséquences. Il les développe dans un Ordre presque géométrique: toutes les différentes espèces de lois y sont détaillées avec les caractères qiii les distinguent. C'est le plan général de la société civile le inieux fait et le plus achevé qui àît jamais paru, et je l'ai toujours regardé comme un ouvrage précieux que j'ai . vu croître et presque naître entre mes mains par l'amitié que l'auteur avait pour moi. Vous devez vous estimer heureux, iàiori cher fils, de trouver cet ouvrage fait avant que vous entriez dans l'étude de la jurisprudence. Tous y apporterez un esprit non-seulement de jurisconsulte mais de législateur, si vous le lisez avec l'attention qu'il tnérîte; et vous serez en état, par les principes qu'il vous donnera, de démêler de vousrnênië, dans toutes lois que vous lii'ez, ce qui ap-

paitiént à la justice naturelle et imihuilblë de de qui n'est qiie l'ôuvràgè d'une volonté positivé et arbitraire, de ne vous point laisser éblouir parles subtilités qui sont souvent répandues dans les jurisconsultes romains 9 et de puiser avec sûreté dans ce trésor de la raison bumàine et du sens commun..,» Et ailleurs (p. 276) 1 «Vous serei en état, après cela, de commencer à lire les Instituts de Justinien; et, quoique Tordre n'en soit pas vicieux, vous soubaiterez néanmoins plus d'une fois qu'il eût pu être tracé par M. î)omat au lieu de l'être par M. Tribonien. »

On connaît aussi la lettre de Boileau à Brossette, où il appelle Domat le restaurateur de la raiion dam la jurisprudence (OEumes de BmleaUy ëdit. de Sàint-Suriti, t. IV, p. 515).

Après ces hommages rendus à Domat jJar le poè'te de la raison et par l'illustre auteur des ordonnances de 1731 et de 1735, noUs rencontrons, parmi les Additions de Perrière à la nouvelle édition des Vies des plus célèbres jurisconsultes de Taisand (Paris 1737j p. 634-38), une notice biographique fort courte, mais puisée à de bonnes sources qui ne sont pas indiquées. Terrasson en a tiré la page unique qu'il accorde à Domât dans l'Histoire de la jurisprudence romjiine (Paris 1740, p. 482). Les deux derniers éditeurs de Domat, M. Carré (1"" édition in.8% Paris, 1822) et

f 24 DOCUMENTS INÉDITS

M. Rémy (Paris, 1835), ont ëtë encore plus brefs que Terrasson; ils déclarent l'un et l'autre que c'est dans ses ouvrages qu'il faut chercher Domat^ car ils sont^ pour ainsi dirCy sa vie entière ^. Enfin, la Biographie universelle (article Domat par M. Bernardi) est, s'il est possible, plus vide encore de tout renseignement historique.

Par une sorte de compensation, un article de cette même Biographie universelle sur Prévost de la Jannès nous apprend que ce maître et ce prédécesseur de Pothier à l'Université d'Orléans, qui s'était formé lui-même k la grande Jurisprudence dans les écrits de Dômat, avait laissé manuscrite « une Histoire de la vie et des ouvrages de Jean Domat,» qu'en 1742 il était dans l'intention de publier. Mais l'impression éprouva divers obstacles, dont le principal était l'opposition du censeur royal Hardion, qui, taxant, on ne sait trop sur quel fondement, l'ouvrage de jansénisîne, exigeait de nombreuses corrections qui l'eussent défiguré, et, par-dessus tout, le retranchement absolu de tout ce qui, dans cet écrit , avait trait à Pascal, compatriote et ami de Domat. Cet éloge, réuni à deux ouvrages inédits de Prévost, faisait partie de la bibliothèque publique delà ville d'Orléans. Ce

» M. Carré, Notice sur Domat , p. 1 . M. Rémy (p. 1 ), répèle cette phrase : « C'est donc seulement dans ses ouvrages qu'il faut le chercher tout entier. »

9m DOMAT- âSS

recueil, ixuliquë au catalogue de 1777 par D« Fabre, a disparu, ainsi que plusieurs autres, lors' du désordre momentané qui exista dans cet éta^ blissement à l'époque des troubles révolution* naires. » L'éloquent et savant éditeur de Pothier, M. Dupin, dans sa dissertation sur la vie et les Ouvrages de ce célèbre jurisconsulte (OEuvres de Polhier, Paris, 1824, tome P', p. 89) , après avoir cité ce passage curieux de la Biographie universelle, remarque qu'il est commode de tout rejeter sur les troubles, révolutionnaires, « Sans disputer, dit-il, sur l'époque où cet enlèvement d'un manuscrit suspect de jansénisme a pu avoir lieu, je crois qu'on peut assurer que cet enlèvement a eu lieu avec discernement par un de ceux à qui Touvage avait déplu, et qui voyaient dans l'abolition de l'ancienne censure t'anéantissement de l'obstacle apporté jusque là à la publication du manuscrit. Is fecit cuiprodesL »

Nous n'avons point retrouvé l'écrit si regrettable de Prévost de la Jannès ; mais nous sommes à peu près certain de connaître et de posséder la source à laquelle il avait puisé lui-même les documents authentiques dont il avait pu se servir. Dans le manuscrit de la Bibliothèque royale (5ttpplément français^ n"" 1485) qui contient les Mémoires de Marguerite Perrier sur sa famille et sur les

amis de sa famille, avec ume foule de lettres et dQ

H6 DooùMfetrrs tntûir^

pièces de toute saite, notii vMuyonn (p. 268) tth écrit intitule : Mémoire pour servir à Vhisioire de la vie de M. Domal, acoeat du roi m présidiàl de Clermonî en Auvergne. Ce mémoire ne parait pas dé la lliain de Marguerite Perrier, puisqu'elle y est dtëe, mais il a été composé étidcimment sur des fensrignements fournis par elle. II est plus étendu que Tarticle de Perrière, et c'est la source première et parfaitement sûre de tout ce qtii a été écrit sur Domat; car Blarguerite Perrier l'avait longtemps connu à Paris et à Glermont, k difféfentes époques ; elle partageait ses opinions, elle afvait reçu dans le même parti et avait été m^ée à toute sa vie. Plusieurs écrivains jansénistes, par Memple l'auteur du Recueil de plusieurs pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal (tJtrecht , lT40)etceIiii duSupplément auï?écrologedeP«rt- Boyal (I^« partie, 1795), ont eu coniiaissance de ce mémoire. Prévost. de la Jannès, qui était imbu de l'esprit de Domat, et qui, comme Pothîcf , était lié au parti janséniste, l'avait en probablement ious les yeun, ainsi que les pièces qtd l'accompa- ^nt, c'est-à»dire plusieurs lettres inédites, les seules de Domat qui soient venues jusqtr'à mnA, %X des Pensées ou trouvées dans ses papiers srpfés SA mort, ou recueillies dans sa conversation et qui portât un caractère manifeste d'atnbenticité. lïtiis pubtierèBS iei int^ralement le ntèmtAïti ta

f jalgiitiit diyinrs moreeaux de Domat, qile qmitient notre manuscrit^ et nous terminerons par 1^ Pensées elles-métnes dont quelques-uiie* s'élèvent au dessus du style ordinaire des Lois civiles et {lisqu'à la manière énergique et mélancolique de Pascal. Ces divers documents» eu faisant miedâ ««analtre Domat, mettront encore plus haut ei saémoiréi et ajoutaront k l'admiration univerfdle ^icitée par le jurisconsulte le respect singulier ^ue mérité l'homme par la beauté de l'âme et k vigueur soutane du caractère.

«( ilÉMûtitt pour sertir à l'histoire de la île de H. DonMit^ afocat da rsy au présidial de Glermoat en Aevergot*

« M. Jean Domat naquit à Glermont, le 30 no** yembre 1625. Son père, qui s'appeloit JeAn comme lui y étoit bourgeois. Sa mère s'appeloit Margud* rite Yaugron, petite fille de M. de Basmaison, çfélèbre commentateur de la coutume d'Auvergne, n avoit un firère qui se fit jésuite , et deux sosuri ^pii lurent mariées. Le père Sirmond» jésuite > grand oncle de M. Domat, confesseur du roi tiôuis Xm, se chargea de son éducation. Il le conduisit à Paris, le mit au collège de Glermonl, mtk > avec les humanités et la philosophie , il appHt ^C01:ë lé grec, l'italien, l'espagnol et la géomçirie. La vivacité; la beauté, l'élévation et la jus^.

tesse de son esprit^ lui donnoient une merveilleuse facilité pour toute sorte de sciences ^«

« Après le cours des études du collège , il revint dans sa famille. Il fut ensuite prendre ses licences en droit dans l'université de Bourges. M. Emérilius ^ lui trouva tant de capacité » qu'il lui. offrit le bonnet de docteur, quoiqu'il n'eût que vingt ans. Au retour de Bourges, il suivit le barreau et commença à plaider avec un succès extraordinaire. Il continua cet exercice durant neuf à dix ans^ et, pour remplir plus dignement cet emploi, il s'appliqua sérieusement à l'étude du droit. A cette étude il joignit celle de la. religion, et se désabusa bientôt des fausses préventions qu'on lui avoit inspirées dans le collège des jésuites.

:- « n fit une liaison étroite avec lé célèbre M. Pascal. Leurs premiers entretiens et leurs premières conférences furent sur les mathématiques; ils firent ensemble plusieurs expériences sur la pesanteur de^ l'air, etc. Dans la suite ils s'entretinrent sûr les importantes affaires de l'église,

* Ferrière, dans Taisand, ajoute que « après avoir fait son cours de philosophie, il en soutint des thèses générales avec le fils de M. le prince de Conti. »

* Ferrière : Êmerville. Terrasson, avec raison : Edm{md MérUie, professeur de droit à Bourges, mort en 1647, et dont la notice est dans Taisand, tandis qu'Émerville ou Émérille est absolument inconnu.

troublée, comme l'on sait, par la faction des jésuites. Personne ne fut plus parfaitement uni de sentiments avec M. Pascal sur les affaires de la religion que M. Domat; c'est sans doute ce qui engagea M. Pascal à lui confier, préférablement à. tout autre, quelques écrits qu'il avoit faits sur la signature du formulaire. M^*® Perrier a dit au P. Guerrier que son oncle avoit prié M. Domat , en lui remettant ces papiers, de les brûler, si les religieuses de Port-Royal se soutenoient dans la persécution qu'elles sou&oient à ce sujet, et de les rendre publics, si elles plioient. M. Domat fut atissi très-lié avec la famille de M. Pascal, et avec messieurs de Port-Royal, qui l'estimoient beaucoup et prenoient ses avis sur des matières de théologie. S'étant trouvé à Paris durant la dernière maladie de M. Pascal, après lui avoir rendu les devoirs d'iin ami sincère, il reçut ses derniers soupirs.

« A l'âge de vingt-deux ans, M. Domat épousa mademoiselle Blondel, de bonne famille, suivant plutôt la volonté de son père, à qui il étoit parfaitement soumis, que sa propre inclination. Dieu bénit ce mariage en leur donnant plusieurs enfants 1, après la naissance desquels, l'épouse n'étant

' Ferrîère, 1. L : «Son père Pavait marié, le 8 juillet 16^8, avec la fille du sieur Blondel, avocat au présidial de Germont. Il en eut treize enfants. Huit moururent trèft-jeunes, et les cinq autres, qui

iSO DOcnMEifTS nnteiTS

pas moins chrëtienne que Tëpeas^ ils ftpent gm« Boltre par leur conduite le metif qui ks a^oit unis.

a Sept ou huit ans après son mariage, il fUt pourvu d'une charge d*avooat duroy au siège prësidial de Glermont, dont il remplit les devoirs avec dignité pendant près de trente années ; ces conelusions fUrent toujours suivies à Texception ^e trois ou quatre. Il dtoit ferme dans Pexercice de ses fonctions; nulle considération humaine ne Tafiaiblissoit : ayant fait mettre en prison un homme qui ftit surpris dans une action contraire aux honnes mœurs et à la police, et M. l'intendant de la province^ dans une visite aux prisons, après av^ appris du prisonnier la cause de sa détention, Tayant élargi, M. Domat le fit remettre en pri^on*^

« Les grands jours étant venus à Glermont ett 1665, l^I. Domat fit avec MM. les présidents de Novion, Pelletier et Talon, une étroite liaison qui a duré jusqu'à la mort. Ces messieurs, après avoir reconnu sa capacité et son intégrité, lui confièrent le soin de plusieurs afikires importantes, et en particulier la recherche de la nohlesse qui abusoit de son autorité *. Ny les menaces de plusieurs

r ^stèr ^m, pl^iput trois fiUe^ et êke\L% garçons, Jean Domat, chai)ojq« de la cathédrale de Glermont, et Gilbert Domat, conseiller i la cour des aides de la même ville. »

* Terrasson dit que les présidents de Novion, Lepellçtier et Jalon, lui confièrent le soin de plusieurs af&ires importantes, sans désigner la nature de ces affaires. Les détails donnés dans cette partie du mémoire sont entièrement nouveaux.

geBîilçbpJJïmes qui aypiçnj jurç $^ pcpte, ay quel- ^ye« coups de fusil tir^'s sur lui» ne furent peiat ppiut capable3 de l'^utiiuider dan^ les fonctioas d^

« Au commencement de l'année 1662, les jér suites employèrent bieu ^&s artifices et des fouF» beries pour s'emparer du collège de Clermont. MM, les phanoiues de l'égUsp cathédrale écri^ virent à M. Domat, qui ëtoit à Paris, et lui en-r YQyèrent nne procuration, en le priant de s'opposer ep leur i^om «^ cet établissement, qui ne peut^ di** épient-ils, produire d'aatre effet que Vinlerrupiion de Céttç guiéttf4e que nos pères nous ont conservée depui» ^nt 4'QnnéeSf M, Pomat fit de son mieuic pour rendre service eu cette occasion à sa patrie, mais saps succès, le père Annat, confesseur du roy, liyant sçu tromper ce prince [par ses impostures \

<i Quelques années après, un ecclésiastique , M. Légerat, de la communauté de Saint-Joseph^ établie à Lyon, qui est mort leur supérieur général, après avoir prêche deux années consécutives deux avenis et deux carêmes dans la cathédrale de Clermont avec un concoursi un applaudissement çt un succès extraordinaires, fit un bon et beau ^ discours sur l'amour de Dieu. I^es jésuites, ennemis jurés de ce grand précepte, engagèrent M. l'éyêque (M* Barbouze) h, interdire ce prédicateur,

*■ Voyez plus bas.

qui se disposoii à prêcher Favent et. le carême suivant à Riom. M. Domaty ne pouvant faire autre chose pour réparer l'injure faite à la religion et au premier précepte par l'interdit de cet excellent prédicateur des vérités de l'Evangile, ramassa plusieurs attestations de gens d'honneur qui rendoient témoignage qu'il n'avoit rien dit que de conforme a la doctrine de l'Eglise, et les lui remit entre les mains.

4< Y ers le même temps, M. Domat fit un voyage à Aleth pour consulter le grand évêque (M. Pavillon) qui en remplissoit le siège. Sa famille et plusieurs de ses amis le pressoient de se défaire de sa charge d'avocat du roy, afin qu'ayant plus de temps à travailler dans son cabinet, les émoluments qui lui en reviendroient le missent en état de fournir aux besoins de sa famille, car il n'étoit pas riche. M. d' Aleth, connoissant la manière dont il remplissoit les fonctions de sa charge, fut d'avis qu'il ne s'en défit pas ^

« Le désintéressement de M. Domat ne pouvoit être plus grand ; il aimoit tendrement sa famille, qui étoit assez nombreuse, il en sentoit les besoins, et néanmoins ses amis ne pouvoient lui persuader de diminuer les gratis dans les affaires où il étoit employé; il refusa même constamment le don d'un bien considérable qu'un ami le pressa long-

' mtt. d9 Port'Royal , t. IV, p. ^65,

SUfi DOMAT. 25S

temps d'accepter, et lorsqu'on lui reprësentoit qu'il laisseroit ses enfants sans bien : Si c'est la volonté de Dieu, disoit-il, je ne dois pas m'y opposer ^.

« L'estime générale qu'il s'étoit acquise par son savoir, par son intégrité et par sa droiture, le rendoit l'arbitre de toutes les grandes affaires de la province.

« Il avoit un grand amour pour les pauvres '^ et les soulageoit selon son pouvoir, et prenoit un soin particulier des affaires des hôpitaux ^. Mais, s'appliquant ainsi a rendre service au prochain, il ne négligeoit en rien les devoirs de sa charge ; il étoit laborieux et n'étoit jamais détourné par aucun amusement. Si on le pressoit de prendre quelque repos : « Travaillons, disoit-il, nous nous reposerons dans le paradis ^. »

« Ayant partagé, dans les premières années de son établissement, la succession d'un oncle chanoine, il remit aux pauvres, dans la suite, avec une scrupuleuse exactitude, tout ce qu'il put soupçonner y avoir de bien ecclésiastique dans cette succession ^.

^ Suppl. aulficrologe, p. LS^.

* Suppl. auNéerologe, p. 661 ; Bitt, de Pori-Royal, t. IV, p. ^65,

* Additions de Perrière, p. 638.

^ Suppl, aulficrologe et Hitt, de Port'Royal. Ce^t le mot qu^adressa aussi, dit-on, Arnauld k Nicole.

» Ibid,

f 31 DOCUMÇNT^ IVÉDITS

« Pieu avait 4onu^ k Mn Dpmat de fff^n^^ «eoF tiipept$ ^e^ religiop ; il s'affligeoit 9W Pv^ les maiix de TEglise» il gëmissoit continuellement du dcluge d'erreurs qui, par la négligence ou la fai^ blesse des pasteurs, termssoient la pureté de la fqy, renverspient la règle sainte des mœurSi et fjiisoicpt mépriser celle de la discipliqp, <$ N'aurois-j^ jg'mais, disoit-il , la consolation de voir UP P^pi chrétien sur la chaire de saint Piçrre ^! >> Il n-ejtimoit que les prédicateurs qui {lunonçoient le$ vérités de l'Évangile avec une simplicité digue de 1^ parole de Dieu.

« 1} ne permit point k M* son fils, Teçcl^a^-^ tique, de preudre des grades eu Sorbonne, parpa qu'il était fort opposé au:^ signatures que Tou j ei^ige, quoiqu'il lui eût été trèsi-facile d'obtenir un bénéfice poiu* ce fils, et que le$ affaires d^ $a h-^ mille dussent, selon l'usage du monde, le porter à faire quelque démarche pour cela ; il n^ voulut ni en faire, ni consentir qu'on en fit 9, Les jésuites dans la province, le regardoient comme leur graud euuemi®; il l'étoit en effet, non de leurs pqr-^

* Suppl, au Nierologe.

* Suppl. au Nécrologe,

« Le Supplément au Nécrologe parle dç l'énçr^îe ^vçc ^qqelle, en 1673, « il réprima le P. Duhamel, )ésmte, qui ^vait os^, 49nf la cathédrale de Clermont, prêcher l'infaillibilité d^ pape el çoptfedire les maximes du royaume et les sentiments de Tég^ise gallicane. 9 Voyez plus bas le détail de cette affiiire.

60R BGMàH. Sn

sennes, mais de leurs mauvaises doetrines» de leur morale ooirompue et de leurs pratiques dange* reuses ; aussi ne voulut-il jamais leur confier Fëducdtion de ses enfants.

« Ija confusion que M. Domat remarqua dans les lois le détermina à en fiiire une étude singu^ lière, et à s'appliquer en même temps à un travail qui ne devoit être que pour son usage particulier et pour ses enfants qui voudroient prendre le parti de la robe ; mais, l'ayant fait voir à quelques* uns de ses amis^ ils le trouvèrent si beau, et ju^ gèrent qu'il pourrait être si utile au public, qu^ils l'engagèrent k le communiquer k des personnes habiles et constituées en dignité.

« En 1681| il fit un voyage exprès à Paris. Jje plan de son ouvrage et ce quHl avait déjk fait, fut si goûté, que S. IVÏ. lui ordonna de le continuer, avec promesse d'une pension de 2,000 livres '.

« M. Domat se retira donc tout à fait k Paris, pour s'appliquer uniquement k cet ouvrage, c'est-

^ Perrière dit que ce fut M. Lepelletier qui fut le protecteur de Domat auprès du roi. « L^attention que M. Lepelletier avait pour le l)îe|i ppl^lic ^l qy^l $e résolut d''en parler ^ Sa Majesté de manière à en être écouté favorablement. Le roi, qui connaissait sa candeur, sa probité et son discernement, très-satisfait du rapport quMl lui venait de faire, lui répondit qu^il fallait que l^auteur restât à Paris pour le conduire à sa perfection , pour raison de quoi Sa Majesté lui accordait une pension de 9,000 livres. » Terrasson (ait le même récit.

à-dire aux Lois civiles dans leur ordre naturel, et travailler sous les yeux de ceux qui l'y avoient engagé; il le leur communiquoit à mesure qu'il avançoit. Ces messieurs goûtoient de plus en plus l'ouvrage, et M. d'Aguesseau, conseiller d'Etat, lui dit en lui remettant un cahier où étoit le traité de l'usure : « Je savois, monsieur, que l'usure « étoit défendue par l'Ecriture et par les lois; mais « je ne la savois pas contraire au droit naturel : « votre écrit m'en a persuadé ^. » M. Domat ne pouvoit s'empêcher d'applaudir lui-même à son ouvrage et de marquer en quelques occasions l'estime qu'il en faisoit ; s'en étant expliqué de la sorte à un ami, il dit tout de suite : « Je suis sur* « pris que Dieu se soit servi d'un petit homme; « d'un homme de néant comme moi, pour faire un « si bel ouvrage, pendant qu'il y a à Paris des « personnes d'un si grand mérite ^. »

« Lorsque son amour pour la justice et pour la vérité l'obligeoit à s'élever avec force contre tout ce qui y étoit contraire, il conservoit dans son cœur de vifs sentiments de mépris pour lui-même, et ces sentiments se produisoient quelquefois malgré lui au dehors, comme il parut dans une rencontre où un ecclésiastique de mérite, parlant

^ Cf. le Recueil d^Utrecht. Il s'agit ici de M. d'Aguesseau, conseiller d'*Ëlat , père de Tillustre chancelier. * Cf. Suppl, au l^éerolog$ et Bitt, de Port'Royai.

SUR DOMATv 237

dans une compagnie très-avantageusement d^une personne, après en avoir fait un éloge accompli : D vous ressemble, lui dit-il. M, Domat/ par un mouvement subit, répondit avec sa vivacitjé naturelle : C'est donc quelque cbose de bien horrible !

« L'application au travail causa à M. Domat de grandes infirmités qui le conduisirent au tombeau ; il soufiroit de violents accès d'asthme et de vives douleurs de la pierre : ces deux maux furent l'exercice de sa patience et le moyen dont Dieu se servit pour le purifier plus parfaitement. Il disoit souvent avec actions de grâces, pendant ses grandes douleurs : « C'est un excellent moyen « dont Dieu se sert pour purifier les hommes. » Un de ses amis Tétant venu voir dans un violent accès d'asthme, M. Domat, voyant cet ami touché de son état : « Ce mal n'est rien, lui dit-il, en « comparaison de l'autre (c'est-à-dire des douleurs « de la pierre); vous voyez, ajouta-t-il, que je « suis bien impatient, mais je ne puis m'empécher « de crier. » Il disoit encore à cet ami que, s'appliquant quelquefois au travail durant les plus vives douleurs de la pierre, il ne les sentoit plus; il lui dit aussi que, par oubli, lui étant anîvé de faire deux fois les mêmes titres et les mêmes sections, il les avait trouvés si parfaitement conformes, qu'il n'y avait pas eu un mot de différence. Sou-

iM DOGUiiiim imloiTS

ymAf après aToir mëcUtë pMclâm U nuit la ftêatiaii t>« le titre sur lequel il déyoit iratailler mi se U- Tant, il rëcriToit Douramment^ ei le douneit di aaéine temps au copiste |>eur lé distoibuer aux par* seimes k qui il le eeihmuniqueit^

« Il s'ctoit fait une si grande rëputâtion à k éeur^ que feu M. le r^|e&t, qu'en nemni^it alors M. le duc de Chartres, Toulut avoir avec lui ub# eonfërenoe sur son ouvrage, dont le prinoe parut fort content ^

fi Les Lois civiles dans leur ordre naturel fureiit iinprimées par Geignard, en 1694^ en 3 tomes ioriP ) le Droit publie, qui est une suite des Lois oivileSy fut aussi imprimé chez le même librairsi après la mort de M. Domat, en 1697. M, Domat pendant Fexerciee d'avocat du roy, avoii fait plusieurs harangues que l'on trouvoit belles, mais qu'A n'a point revues, et qu'il auroit même jetées an feu, si aea enfants ne l'en avoîent pas déiouroé '«

t Perrière et Terrasson disent seulement que Domat, condoit j^t M. Lepellelier , fu> admis à présenter à Louis XIV léi pif éïhlers fo^omes àtê Lois civiles à mesure qu'ils parurent

* Ce» harangues se trouvent dans l'édition in-folio de Domati d« 1 735. Elles furent prononcées de l'année 1657 à l'année 1 G83. Elles occupent quarante pages in-folîo à dfeux colonnes. Presque foutes Ses harangues roulent sur les devoirs des)uges et des avocats. Biles ont un caractère particulier de sévérité. Les loi» romaines j font très-rarement citées ; mab, en revanche, la Bihle et lÉvang^ile j [Reviennent si fréquemment ^ qn^on prendrait ces harangu^f pour àei tfennoos', si fon A« toosÈàUêàith ûotà'àt HttMtt,

kk Èiffltt, Cbnstimë pât le trâVaîl ëipût seâ grands mktti, ii moûrttt à Fdris, lé 11 hiâtâ 1696 ^ dâils mié p^née pâli, âgé dé 70 âlis 3 maiâ 4 jours. Il tôùlut 6tf é entetrë dans le ciibetiète de Saint-Be- Mt, àà pârdàse,' il laissa en mourant cinc} enfants, dottt trois filles et deut fils. Mesdemoiselles ses iéê filles sont mortes dans tm âge assez avaûcd ; elles ont été le modèle des vierges chrétiennes dé Ihir temps par leur piété, leur modestie, la retraite et réloignementde ce c[ûe le monde estime et recherche. M. ^on fils aîné est chanoine de la cathédrale de Clermottt, et le second, conseiller à là (iotir de^ aides de la même ville. »

Le mémoire jusqu'alors inédit sur k vie de Dbûiat, que notts venons de trahscriré, contient bien de» particularités nouvelles. Il nous initie âtlx sentinients les plus intimes, et nous découvre le fond Se cette âme qu*nne religion forte et éclairée âvâit préparée et en quelque sorte consacrée au sertice de rhumanité et de la science. Deux points Ascnrs de la vie de Domat reçoivent smtout ici éê vive» lumières, ses rapports avec Pascal et ses dènêlés jtvéc les jésuites.

On sait déjà que les mathématiques avaient été trif iès liens de Pascal et de Domat. Le Recueil de tttisîeurtf places pour servir à l'histoire de Port-

«àyal le dit expressément (p. 274) : « L^amdtxr

— ~.<«. rf- ■••"

errasson doiftte la même date. Fernère, niars 1695,

240 DOCUMENTS INÉOITS

qu'il (M. Domat) avait pour les mathématiques fut ce qui lui donna occasion de se lier si étroitement avec M. Pascal. » L'Histoire de l'abbaye du Port-Royal (t. IV, p. 464) le répète ; mais ce que nous ignorions jusqu'ici, c'est que Domat eût fait avec Pascal les célèbres expériences sur la pesanteur de l'air. Il est fâcheux que ce renseignement ne soit pas plus détaillé.

Nous connaissons beaucoup mieux le rôle que joua Domat dans l'affaire alors si importante de la signature du formulaire que l'autorité ecclésiastique imposait aux religieuses de Port-Royal. Ce qui se trouve, à cet égard, dans notre mémoire est confirmé et développé par les deux écrits jansénistes que nous avons cités. Le supplément au Nécrologe de Port-Royal (p. 460) s'exprime ainsi: « Se trouvant à Paris dans le temps que Ton commença à exiger la signature du formulaire, il (Domat) assista à toutes les assemblées qui se tinrent pour chercher les moyens de faire signer les religieuses de Port-Royal d'une manière qui contentât les supérieurs sans donner atteinte à la pureté de leur foi ni aux règles de la sincérité chrétienne... M. Pascal n'approuva aucune des résolutions où l'on s'arrêta. Il prétendit que non-seulement on ne devait pas laisser soupçoner que l'on attribuât les cinq propositions à Jansénius, mais encore qu'il fallait avoir soin, en signant leur con-

diunnation, de mettre k couvert le sens de Jansé^niusy parce que c'était celui de la grâce efficace par elle-même^ et par conséquent la pure doc-^ trine de Saint-Augustin et de toute l'Eglise. M. Domat fut de l'avis de M. Pascal. » Le Re-* cueil d'Utrechty qui expose d'après Marguerite Perrier tout le détail de cette affaire, raconte, page 312, que, dans une dernière conférence qui eut lieu à ce sujet, chez Pascal; celui-ci, voyant la plupart de ceux qui étaient présents passer à l'avis d'Arnaud et de Nicole, « en fut si pénétré de douleur, qu'il se trouva mal et perdit la parole et la connaissance; tout le monde fut surpris et on s'empressa pour le faire revenir. Ensuite ces messieurs se retirèrent et il ne resta que M. de Roanès et M. Domat (qui eut grande part aux écrits de M. Pascal) et M. Perrier le fils, »

Quels peuvent être ces écrits de Pascal auxquels Domat aurait eu une grande part? Seraient-ce quelques parties des Provinciales? Cela n'est guère admissible. Il reste donc que ce soient les factums pour les curés de Paris, que la tradition janséniste attribue à Pascal, ou ses écrits aujourd'hui perdus contre la signature du formulaire. Nous inclinerions à penser qu'il s'agit de ces derniers; du moins le Supplément au Nécrologe de Port-Royal nous apprend que Domat écrivit comme Pascal

pour défendre leurs sentiments communs : « Quel

fiujef je public n'd-t-il pa§ de »f plaipdirc âe et que, pour des raisons qu'il ne saurait appi!0U3rer , ou l'a privé jusqu'à présent des lumières qu'il eAt pu tirer de ce que ces deuic grands hommes avaieat écrit en cette occasion ! » Le Recueil d'Utrecht, Çf^ ^740, confirme ce que disait eu 173&9 le Supplén^en^ au Nécrologe. Recueil, page 382 : «Pour les écrits de M. Pascal ou u^ ^M s'ils existent en** pore. Il les confia à Af. Domat préférablement à |out autre, et le pfia de les brûler i si le» religieuses de Port-Royal se soutenaient» et de le§ faire imprimer, si elles pliaient. M. de Roanèsqui pu avait des copies, les brAU- P^wr M. Pomat une lettre de M. l'évêque d'Aletb témoigne qu'il fut vivement sollicité d'en faire autant. >> Notre pianuscrit contient quatre lettres de cet évêquQ à Domat ou cette affaire est rappelée. Il parait qu'il ^'était él evé quelque diflférpnd entre Domat et la famille de Pascal, particulièrement en ce qui regardait les écrits que Pascal avait confié^ à Domat» et que celui-ci refusait de reudre à MM. Perrier. Troisième lettre de M. d'Aletb à Domat : « J'ai regardé, monsieur, comme une marque de confiance et de votre amitié la connaissance que vous jivez voulu me donner par M. Pège de ce qui s'est passé entre vous et la famille de M. Perrier. La part que prends à ce qui vous touche et l'estime particulière que j'ai pour votre perspnne me por-

\^n% dé« hn ^ VQU9 écrire pour vous perler k f^rfi tpute« les avances qui dépendent de vous fmx une réconciliation sincère et vraiment chré* tienne. •• Il y a encore un autre point qui n'a rien 4e commi^n avec cette affaire et qui néanmoins pQut beaucoup i^uire ou beaucoup contribuer à isotrç réconciliation : c'est touchant certains écrits 4e fçu M. Pascal qui vous ont été confiés. On croit, par la qualité de ces écrits et vu l'état de votre fa-* mille, qu'il y a beaucoup d'inconvénients que Vou$ les gardiez ; et comme on ne voit pas quelle utilité on en pourrait tirer à l'avenir, et qu'il y a au contraire, tout sujet de craindre qu'on en abuse di'une manière préjudiciable à la vérité et à la mémoire de M. Pascal, on pense que vous êtes dans l'pbligaticin de les reipettre à ses parents, entre les mains desquels ils ne courent pas le même risque, ou de les brûler en leur présence, sans en retenir de copie, comme a fait une personne de qualité et de mérite , ami de M. Pascal, qui avait une copie des mêmes écrits. C'est, monsieur, ce que je crois que vous devez faire par principe de conscience et d'honneur, et même vous servir de cette occasion comme d'un moyen pour faciliter et affermir votf^G réconciliation. •• Nicolas, cvêque d'Aleth, à Aleth, ce 26 septembre 1676. » On ignore ce que fit Domat ; on voit seulement par une autre lettre de M , d'Aleth qu'il se réconciha avec les Perrier,

S4i DOGUIIENTS INÉDITS

H Je n*ai point eu, monsieur, l'occasion de tous écrire depuis que î'ai su votre parfaite réunion avec la famille de M^^ Perrier: j'en ai été extrêmement consolé et édifié.. • 1^ août 1677 ^. »

Puisque Domat fut le confident, et peut-être le collaborateur de Pascal» puisqu'il l'assista dans sa dernière maladie et reçut ses derniers soupirs» comme nous l'apprend l'auteur inconnu de notre mémoire» nul n'était plus capable que lui de témoigner des derniers sentiments de son ami et de la fausseté de la prétendue rétractation que Pascal aurait faite à son lit de mort, entre les mains de M. Beurier, curé de Saint- Etienne '• Aussi, quand M. de Péréfixe, archevêque de Paris, voulut faire usage de cette prétendue rétractation, personne n'eut plus d'autorité que Domat pour s'opposer à ces bruits mensongers et attester que Pascal était mort comme avait écrit l'auteur des Provinciales. Un M. Audigiér, ayant eu l'idée de publier la déclaration que M.* l'archevêque avait surprise au curé de Saint-Etienne, Domat se joignit à M"** Perrier, afin d'empêcher la propagation de cette calomnie. Notre manuscrit renferme la

> Les quatre lettres de M. d^Aleth sont terminées par cette note dans le manuscrit : « On a copié ces quatre lettres sur les originaux, qui sont entre les mains de M. Domat, conseiller à la cour des aides, fils de celui à qui elles ont été écrites. »

» Voyei, sur cette réiraclation, le Heeueii d'Utreehtf p. 347, et le Supplément au Nécrologe, p. 280.

letjtre suivante^ jusqu'ici entièrement inconnue^ de Domat à ce M. Audigier : « Vous serez peut-être surpris de la liberté que je prends de vous écrire sur le même sujet dont M"*' Perrier vous écrit aussi, parce que la considération que je sçay que vous avez pour son mérite, et pour le grand intérêt qui l'oblige à vous faire la prière qu'elle vous fait, devroit me persuader que rien de ma part ne peut vous toucher à l'égal de sa prière et de ses raisons. Mais, monsieur, j'ai cru par une autre veue que je manqueroisàceque je dois à la mémoire de M; Pascal, si je négligeois de témoigner, dans une occasion de cette conséquence, combien je m'attache à tout ce qui peut intéresser l'honneur de son nom. Vous savez, monsieur, les raisons qui me donnent ces sentiments ; car vous connoissez beaucoup mieux que le. commun le mérite extraordi^ naire de M. Pascal, et surtout queUe étoit sa sincérité et sa fermeté proportionnée à l'élévation de son esprit. Et, quand je n'aurois pas eu la part singulière qu'il m'a fait l'honneur de me donner dans son amitié, je ne pourrois me dispenser, en cette rencontre, de vous faire connoître, monsieur, que le sujet de sa prétendue, rétractation est une calomnie, la moins vraisemblable à tous ceux qui ont connu M. Pascal, et la plus fausse, en eflfet, qui ait jamais été pensée ; et aussi le malentendu qui en fut la cause s'est expliqué par la rétracta-

été DOCUHBHn nilMTS

tien de la personne qui avoit donilé Stljêt à lié bruit» de la manière que M*"* Perrier vous l'éxpli^ quèra par sa lettre t et je dois ajouter à son tcnloigriage etàson récit que peirsonne ati niondé n'a jà^ mais scu mieui quemoy les sentiments dé M. Paâcalsur cesujet/ et pendant sa tic, et pendant éa maladie et à sa mort; et je puis, monsieur, votiâ assurer par ma connoissance de la Téritë de cette histoire 9 dont je ne répète pas le récit que vôui en fait M"' Perrier. Ainsi, monsieur je m'assure avec elle et sa famille et tous les amis de M. Pascalj et pour l'estime que vous avez de son mérite, que vous laisserez à M"* Perrier le droit naturel dn sort de la pièce qtii est tombée entre vos mains et qu'au lieu de l'obligation du bon office que voui penserez rendre, on vous aura celle de n'en pai rendre un très-mauvais et à la tnémoire de M. Pascal et au repos dé M"" sa sœur. En voilà trop pou^ voils récommander Une demande aussi juste, et oâ vous êtes sans autre intérêt que d'obliger les personnes qui vdils prient de le fdire d'une autre manière; je profite de cette occasion pour vous a** surer.*.*. DoMAT.AGlermont, le 15 janvier 1682. Copié sur l'original. »

Mais, sans contredit, la partie la plus curieuse de notre mémoire est celle qui nous peint Domat comme l'adversaire infatigable deî jésuites. Quand tout pliait ^ous leur autorité;

lui sèill , après là ihort de Pascal , avec quelque^ amis fidçleS) luttait, dans un coin dd royaume; contre leur astucieuse tyrannie. Vaincu dans urib première rencontre, il revient à la charge et ledi* tient tête jusqu'à sa mort.

Cette première rencontrcj où Domat se montra le digiie ami de Pascal, est l'affaire du collège dé Clcrmont en Auvergne, dont les jésuites s'emparèrent à l'aide de leurs artifices accoutume's. Notre mémoire nous donne à cet é^ard des détails intéressants, etqui nesont point ailleurs. Le Recueil de Margueriic Perricr les confirme et les développe : il contient plusieurs pièces où paraissent les effbrtif des jésuites pour attirer à eux l'éducation de la jeunesse, jusqu'alors confiée, dans Glermont, à la savante et libérale congrégation de l'Oratoire, et en même temps la vive résistance et de TOratoire et de la ville entière, et la part de Domat daiis ce démêlé. Voici quelques lignes d'une plainte des pères de l'Oratoire de la ville de Glermont contre les jésuites, p. 342 de notre manuscrit : « Aussitôt , dit cette plainte , qu'un des nôtres prêche avec quelque succès, ils l'accusent d'hérésie. Ils ne parlent jamais de nous à leurs écoliers sans nous traiter de suspects en la foi. Ils ont dit à quelques-uns de nos écoliers qu'on s'expose à la damnatioii éternelle quand on étudie dans notre collège. » A cette plainte les jésuites ré-

t4S DOCUMENTS INÉDITS

pondent (p. 297) par une relation de Tëtat présent du jansénisme dans la yille de Glermont où ils représentent la ville de Glermont comme un foyer de jansénisme, et Domat comme le chef du parti. Le jansénisme n'a pas plutôt paru en France, qu'il a eu des sectateurs dans Glermont ; et, si l'Auvergne a fomenté cette secte dans sa naissance, ayant été le lieu d'origine de MM. Arnauld, Bourzées, Brousse, Rebours, Lapone, Mauguin et Pascal, la ville de Glermont contribua

beaucoup à son progrès et à sa conservation

La secte est composée de plusieurs laïques des deux sexes ; les plus considérables sont les sieurs Montorcier, président en la cour des aides, le sieur Perrier, conseiller en ladite cour, la demoiselle

Pascal, sa femme, le sieur Guerrier, avocat

Mais le plus signalé est le sieur Domat, avocat du roi audit présidial, lequel, ayant quelque vivacité d'esprit et s' étant employé uniquement à l'étude de ces matières, passe pour le plus habile, fait leçon à ses confédérés, et corrompt une partie de la

jeunesse Pour fomenter leur liaison factieuse,

ils font beaucoup d'assemblées secrètes Le lieu

des conventicules ordinaires et réglés est la maison de Bienassis, a deux cents pas des murailles de la ville, appartenant audit Perrier. C'est là où ils t*assemblent hommes et femmes, les dimanches et jours de fête Les précautions qu'ils prennent

SUR DOMAT. t40

pour le secret font conjecturer quelque mystère d'iniquité.» Après avoir habilement semé la calomnie, les jésuites s'occupèrent d'en recuillir le fruit, et, par le crédit de leur P. Annat^ confesseur du roi, ils firent rendre un ordre du cabinet, qui les mettait en possession du collège de Clermont, en dépit des anciennes et des nouvelles ordonnances^ qui portaient qu'aucune communauté religieuse ne pourrait s'établir dans aucune ville sans le consentement de cette ville. Dès que cet ordre du cabinet fut connu à Clermont, ce fut une réclamation universelle. On s'adressa à Domat pour qu'il prit en main cette affaire. Domat n'hésita pas a s'en charger. Il écrivit lui-même (ms. p. 301) une requête au roi Louis XIV, au nom de la ville de Clermont, et, à la tête d'une députation de vingt de ses compatriotes, il alla à Paris la porter au roi. Nous donnons ici cette pièce (ms. p. 290), qui est un des meilleurs morceaux sortis de la plume de Domat.

« Requête présentée par les habitants de la ville de Clermont en Auvergne contre les R. P, Jésuites.

« Au RoY.

«Sire, vos très- humbles, très -obéissants et irès-fidèles sujets les échevinset habitants de cette ville de Clermont viennent se jeter aux pieds de

9ttD DOCUMENtS II^ËDITS

V. M. pour lui demander justlfce cohttë les jësuiteSy qui, pour s'établir dans Glermont, nialgré toute la ville, sont venus supposer à votre conseil qu'on les y demande, et, ayant obtenu sur ce faux exposé un arrêt et des lettres de cachet, en ont abusé d'une manière injurieuse à la cléitience de V. M ., et digne de cette attention avec laquelle elle écoute les plaintes de tous ses sujets.

« Ces pères. Sire, voyant les habitants plus aliénés que jamais par cette conduite et prêts d'en venir informer V. M., feignirent d'avoir du scrupule et du repentir de ce qu'ils avaient ainsi obtenu cet arf'êt et ces lettres de cachet, et promirent par écrit aux échevins une surséance qu'ils demandoient pour recourir à V. M. ; et, comme ensuite les habitants s'alloient assembler promptement dans l'hôtel de ville pour députer, ils envoyèrent de nouveau leur recteur de Montferrand pour protester h cette assemblée qu'ils ne vouloîerit point du tout entrer dans Clermont sans le cojlsentement de toute la ville, et porter parole que, quand même on les y voudroit forcer sous prétexte de cet arrêt et de ces lettres de cachet, ils n'y consentiroient jamais. Et cependant, Sire, dès le lendemain, ils vinrent avec ce recteur et s'emparèrent du collégeàla vuedeces mêmes habitants à qui ils avoient donné cette parole le jour précédent et qui accouroient k cette surprise, mais qui

n*ôf posèrent que là modëràiion à totitë cette conduite des jésuites ; car la fidélité si dncteriiiè et perpétuelle de la ville de Clermont est à toute épreuve, non seulement pour le service de seà roys, dont cette ville a cet honneur singulier aè ne s'être jamais départie, mais poUr les moindre^ choses qui portent leur nom. Ces habitants, Sire, osent espérer que V. M. ne permettra pas que, sous un règne tel que le sien, les jésuites jouissent du succès de leurs artifices, et que, pour être ainsi entrés dans Clermont et pour empêcher que cette ville n'ait eu l'honneur d'être ouïe de V. M., elle soit condamnée à les y soufiiir contre ses intérêts et contre son gré.

« Ces intérêts. Sire, sont si grands et appuyés de raiisons si fortes, et de la part des habitants dé Clermont et de la part même des jésuites et dé leur propre conscience, que ces habitants osent s'assurer que V. M. en seroit touchée , si elle vouloit souffrir qu'on l'en informât. Mais ces raisons. Sire, sont en si grand nombre et fondées sur tant de titres, édits^ traités, arrêts, privilèges, et sur tant d'autres considérations , qu'ils n'oseroient l'en importuner.

« Mais comme les roys, prédécesseurs de Votre Majesté, dont les jésuites ont autrefois obtenu de pareils ordres pour s'établir dans Clermont sur de semblables faux exposés qu'on les y demandoit,

15Î DocuBfEirrs inédits

ont toujours révoqué ces ordres aussitôt qu'ils ont seulement connu la répugnance des habitants^ il y a présentement. Sire, bien plus que cette raison si naturelle du gré des villes : par une déclaration solennelle de l'année 1659, qu'elle a voulu faire publier dans tout son royaume» elle a trèseffectivement deffendu tous établissements de communautés religieuses sans le consentement des villes. Ces deffenses de Votre Majesté ne doivent pas être nécessaires pour les jésuites; car leurs statuts, Sire, leur font encore d'autres deflfenses bien plus étroites, non-seulement de s'établir malgré les villes, mais de demander même d'y être reçus.

« Et cependant, Sire, non->seulement ils demandent et ils insistent d'entrer dans Glermont contreles statuts qu'ils font vœu d'observer, mais ils y entrent par force et s'opiniâtrent à y demeurer, quoyqu'on persévère à leur dire qu'on ne les veut pas, et contraignent les habitants à venir importutuner V. M.

« Ils espèrent, Sire, qu'elle leur fera cette justice de ne pas souffrir cette désobéissance des jésuites à vos ordonnances et à leurs statuts, et qu'elle n'obligera pas de très-fidèles sujets, pleins de zèle et d'amour pour son service, à recevoir contre leur gré des religieux qui, professant d'enseigner la piété et les bonnes mœurs, commencent

par forcer ceux qu'ils veulent instruire à venir d'abord demander justice contre eux , et qui, pour le premier exemple de leur piété, violent en un jour ordonnances, édits, traités, vœux, statuts, parole , et qui ont violé le respect même qu'ils dévoient à V. M. sacrée, par la supposition qu'ils ont faite à votre conseil qu'on les demandoit , et par la manière dont ils ont usé des lettres de cachet qu'ils ont obtenues par cette surprise.

« La ville de Clermont, Sire, a fait élever sa jeunesse jusqu'à présent par d'autres maîtres que par ces pères; elle a eu la gloire de produire, dans tous les siècles, des personnes de mérite pour la religion et pour l'Etat; mais surtout, Sire, elle a eu l'honneur de n'élever dans tous lés temps que de véritables serviteurs des rois, et qui même par leurs services en ont mérité ce que demandent aujourd'hui à Votre Majesté avec tant d'instance les habitants de cette même ville, d'être dispensés de recevoir les jésuites.

«Le roy Henry le Grand, ayeul de Votre Majesté^ a été l'un des roys qui a conservé la liberté de la ville de Clermont contre les entreprises de ces pères. Ce grand prince, Sire, aimait cette ville, et avoit la bonté de vouloir bien reconnaître qu'elle lui avoit rendu un service bien important, et d'autant plus considérable qu'il regardoit aussi l'Etat. Car, pendant la ligue, les habitants de Clermont

%^i DOCUMENTS lNâ)tT8

ne f^étoient pa3 aeulement conservés fidèles au milieu de la rébellion de presque tout le royaume, 9]^ai$, par un zèle extraordinaire et tout inouï, étant sortis de leurs murailles^ et, avec le peu de sujets qui restoient au roy, qui s*y étoient réfugiés, avoient exposé leurs vies» attaqué Farjuéedes ligueurs, repris sur eux une ville^ et gagné cette bataille d'Issoire dont toutes les histoires reiuarquent qu'ayant rendu au roy VAuvergne entière et toutes les provinces voisines, et qu'étant arrivée, comme par une espèce de miracle, le même jour que ce prince gagna en personne celle d'Ivry, ces deux batailles avoient été la fin de la ligue et le rétablissement de ce grand roy dans son patrimoine, qui est aujourd'hui l'héritage de Votre i^ajesté.

« Les habitants de Glermont, Sire, ont cette çpnûance que Votre Majesté aura toujours pour cette ville les mêmes bontés qu'ont eues pour elle tous les roys ses prédécesseurs, pour tous lesquels elle a conservé une fidélité plus, ferme et plus inviolable qu'aucune autre ville de son royaume, et qu'elle ne leur refusera pas la même ^âce qu'elle accorde à tant de villes qui résistent a^ux jésuites, de ne pas les obliger, non plus que les autres, à les recevoir, et qu'elle ordonnera à ces pères de retourner dans leur collège de Moutferrand; si ce i^' est que cette affaire étant trop peu

Sp{i P0M4T. 18 1(

^îgae d*Qcpup^r les soins dq Yoire Majesté, ella yeuille ]^ repvpyer à son parjemçi^t de Paris, qu'elle a rei^du juge naturel, à cause des déclarations et des étlits qu'elle a fait; vérifier en ce par- Içmeiit et qui font une partie des moyens décisifs contre pe^e eiitreprise des jésuites ; et toute cette vilj^ redoublera, Sire, les prières publiques et particulières qu'elle fait incessament pouf Votre Majesté, et s'animera de plus en plus de zèle et d'ardevjr poijr son service et de tous les roy$ que Dieu fera naître, jusqu'aux derniers siècles, du saug de Votre Majesté, le plus illustre de toute la terre copame elle en est le plus grand roy. »

«M. Pomat, avpcatdu roy, ajoute notre manus^ prjj, fut député pour présenter à Sa Majesté la reqi|qte cy-dessus. Étant arrivé à Paris, il rassembla yiflgt Auvergnats, avec lesquels il alla porter sa plainte au roy, qui ayant fait £|vertir le P. Annat, foi} co^fpsseur, pour lui dire quQ c'étoit contre ses conffères .qu'on agissoit, ce jésuite répondit que Sa Majesté ne devoit point s'inquiéter de cette (affaire, qu'elle étoit accommodée, et par cette fourberie il obligea les suppliants de se retirer. Ceci se passait en 1663. Ainsi les jésuites s'établirent à Clermont malgré M. l'évéque, les doyen, chanoines et chapitre de la cathédrale, syndic du diocèse, le gardien ^es cordeliers, le sous-prieur dei

256 DOCUMENTS IMÉDITS

carmes elles échevins de la yille de Glermont.*.» Ce n'est pas la seule affaire où Domat ait osé combattre ouvertement les jésuites. Dix ans après, un de leurs prédicateurs, le père Duhamel, ayant fait, dans la cathédrale de Glermont;*un sermon où il soutenait Tinfaillibilité absolue du pape, ce qui était contre les maximes de l'église gallicane et contre Tordonnance du roi, qui interdisait de traiter des matières étrangères au salut des âmes et préjudiciables à la paix publique, Domat, comme avocat du roi et chaîné de rexécution des ordonnances royales, informa contre le père Duhamel, dressa lui-même un procès-verbal détaillé, et écrivit à M. le procureur général une lettre pour accompagner ce procès- verbal. Nous donnons ici ces deux pièces pour montrer et l'esprit généreux de l'ancienne magistrature et l'intrépidité de Domat en face du parti puissant qui persécutait le cartésianisme, menaçait l'Oratoire, i écrasait Port Royal, et dominant sur la conscience du roi, entraînait l'Etat dans ces querelles et en faisait Tinstrument de ses desseins.

Procès-verbaU

« L'an 1673 et le dernier jour de février,' nous, Jean Domat, avocat du roy en la sénéchaussée et siège présidial d'Auvergne, à Clermont, ayant appris par le bruit commun que ce jourd'huy mardy

' ««tîR fiOMAt. S&T

d'après le deuxième dimanche de carême , le père Duhamel, jésuite, qui prêche pendant ledit carême dansj'église cathédrale de ladite ville, ayant pris pour texte 5uper caihedramMoystsederunt, etc. auroit pris pourli^n sujet l'infaillibilité de l'Eglise et celle du pape, et «uroit traité en deux points de ces deux sortes d'infaillibilité, et entrepris de prou* ver séparément celle du pape seul, nous aurions été obligés par le devoir de notre charge, en Tabsence du S"" prociureur du roy audit siège, de nous informer plus particulièrement des propositions que ledit père Duhamel avoit avancées touchant ladite infaillibilité, pour exécuter, en ce qui dépend de nous, Tarrêt de la cour du parlement du 30 may 1663, par lequel la cour auroit ordonnéla publication et enregistrement de six articles de certaine déclaration de la faculté de théologie de Paris, du 3 may... touchant l'autorité du pape avec deffenses de soutenir aucune doctrine contraire, et aussi la déclaration de Sa Majesté avoir ordonné que la dite déclaration de la faculté de théologie de Paris seroit publiée et enregistrée dans tous les parlements et autres jurisdictions de son royaume, avec deffenses à toutes personnes de soutenir, deffendre et enseigner aucune proposition contraire à ladite déclaration, à peine de punition exemplaire, lequel arrêt et déclaration ont

été publiés et enregis^^^és à ladite sénéchausséei et

Ï88 nOCtîMÊNTS INEDITS

k cette fin, comme nous n'aurions pas buy leclit sermon^ nous étant enquis de plusieurs personnes qui y auroient assisté, nous aurions appris par tous les récits conformes que ledit père Duhamel a pris pour son texte dans ledit sermon ce passage de rÉvangilc du jour, Super calhêdrûm Moysi sede* runt^ etc., et pour son sujet rinfaillibilité de l'Eglise et celle du pape ; qu'il a divisé son sermon en deux points, le premier pour Tinfaillibilité de l'Eglise, et le deuxième pour l'infaillibilité dti pape; que, dans le premier point, rapportant quelques preuves de l'infaillibilité de TEglise, il a dit que comme celle du pape s'établissoit aussi sur les mêmes preuves, il prouveroit l'une et l'autre dans les deux points, et que, dans l'un et dans l'autre, il rapporte diverses preuves de l'infaillibilité du pape seul, et a avancé entre autres preuves de cette infaillibité les propositions suivantes :

* « 1^ Que les théologiens étant souvent con- « traires dans leurs opinions sur les matières « de la foy, comme les horloges qui ne s'accordent « pas, il falloit une règle, et que, comme le ca- « dran solaire est la règle infaillible des horloges, « le pape est le cadran solaire de l'Eglise, qui est « la règle infaillible dans les matières de la foy.

2® « Que Notre-Seigneur avait dit à Saint- « Pierre : Eqo aufem rogavipro te ut non deficiatfidei « tua cl lu atiquando conversus conprma fratres tuoSf

Wft DOMAT. ft{(9

f( p0ttt marquer rinfaillibilité qui lui a été com^ €< muniquëe et à ses successeurs, et que ce pas- « sage se doit entendre de Finfaillibilité de saint « Pierre et de ses successeurs, et non de celle de ^ TEglise, ce qu'il a prouvé par deux réflexions a 9ur ce passage, l'une sur ces mots pro te^ en di^ H sant que c'était le pronom de la seconde périt 9onne qui s'adressoit à la personne de Pierre et fi Qon à TËglise, qui ne s'appelle pas Pierre, l'autre « sur ce mot fralres , en disant que ce mot s'en- 41 tendoit des papes successeurs de saint Pierre, « qui sont ses frères, et non de l'Eglise, et que, si n Notre-Seigneur avoit prétendu parler de l'E- « glise, il auroit dit ses enfants et non ses frères.

3® « Qu'il est impossible que le pape enseigne « une doctrine fausse, erronnée et scandaleuse, et Si qu'il arriveroit plutôt de ces trois choses l'une, ^ ou qu'il changeroit de sentiment comme il ar- « riva au pape Vigile, ou que le Saint-Esprit se ^ méleroit dans ses expressions pour lui faire dire « la vérité malgré qu'il en eût et lors même qu'il fc voudroit dire une fausseté, comme il est arrivé « à Balaam et à Gaïphe, ou qu'il mourroit d'une « mort subite avant que de prononcer une erreur « selon le sentiment de B.

4® « Que le pape est infaillible dans les déciff sions qui concernent la foi, la doctrine et les « mœurs, et que, dans le reste, il est homme

« comme les autres et sujet à faillir; sur quoy il « a ajouté et fait remarquer qu'il se rendoit d'au- « tant plus exact en cette matière qu il s'y agis- « soit du salut.

5" « Que certains théologiens de robe courte M semblent jeter des scrupules dans les esprits foi* « blés, lesquels il est important de Jever et qu'il y H en a qui vont déterrer de vieux grimoires « pour . prouver qu'il y a eu des papes qui ont

« failli,

6^ « S'étant objecté comment il se pouvoit faire a que le pape fût infaillible, il a répondu que, « dans les choses de la foi, il ne falloit pas deman- « der comment. Je sçay, a-t-il dit, que, dans le «.mystère de la Trinité, Dieu est un en trois per- « sonnes ; mais, si on me demande comment cela « se peut faire» je n'en sçay rien. Je sçay que, « dans le mystère de l'eucharistie, le corps et le « sang de Notre-Seigneur sont sous les espèces du «saint sacrement ; mais comment, je n'en sçay « rien : je sçai que d'abord qu'un bomme est « élevé à la chaire de Saint-Pierre, il ne peut plus « enseigner une doctrine fausse, erronée, scanda- « leuse, mais si on demande comment, je n'en sçay « rien. »

« Et comme toutes lesdites propositions de ce

.sermon tendent à persuader l'infaillibiUté absolue

dupape, et que cette doctrineque leditP. Duhamel

SUR DOBIAT. 261

a prétendu établir par ledit sermon est directement (Contraire auxdlts articles de la déclaration de ladite faculté, et notamment au sixième, concernant l'infaillibilité du pape, nous avons cru qu'il étoit d'une nécessité indispensable de faire , en cette rencontre, ce qui peut dépendre de nous dans notre fonction pour contribuer à réprimer une telle entreprise contre lesdits arrêts et ladite déclaration de Sa Majesté et contre les lois de son Etat, et, ne pouvant y pourvoir avec prudence par d'autres voies, nous avons jugé qu'en une affaire de telle conséquence, où nous voyons cette doctrine de l'infaillibilité du pape aussi publiquement enseignée avec l'approbation et l'applaudissement de la plus part des ecclésiastiques et principalement des religieux, et consentement tacite du peuple, qui, n'étant pas informé de la fausseté et des pernicieuses conséquences de cette doctrine, la reçoit comme véritable, nous devons au moins en donner avis à M. le procureur général, affin qu'il lui plaise d'informer la cour de cette entreprise contre son arrêt, et Sa Majesté, s'il le juge à propos, de cet attentat cpntre sa déclaration ; et nous nous voyons aussi obligés en même temps de supplier très-bumblement mondit S<ngneur le procureur général d'agréer que nous lui remontrions l'importance singulière que nous y remarquons d'employer son zèle , s^ prudence et

ISS DOCUMENTS INÉDITS

son autorité, comme il a fait cy-deyatit si litilement en toutes sortes de pareilles occasions, pôùf achever en celle-cy d'arrêter touiee les entreprises semblabli^s de ceux qui publient ou débitent éli particulier cette doctrine au prëjudicè dudit arrêt et de ladite de'claration ; et, ce qui nous oblige à ces remontrances, c'est que nous voyons fen celte ville un exemple de la nécessité d'y exécuter aveé éclat ladite déclaration et ledit arrêt, parce que celte ville étant le siège d',un des plus grands évêchés du royaume, et une ville capitale des plu$ fidèles au service des roys, comme elle en donna d'insignes preuves pendant les ligues, nous y voyons néanmoins que le sentiment de l'infaillibi*lité du pape y est insinué et s'y répand comme une doctrine de foi, et que la plus part croyent que la doctrine contraire est une doctrine hardie, ce qui est arrivé non par des prédications ou leçons publiques que nous n'aurions pas dissimulées, mais par le cours universel que donne à cette doctrine le grand nombre de ses partisans, et particulièrement des réguliers et autres ecclésiastiques,

« Et il est facile de juger que si ce sermon du P. Duhamel demeure impuni, cette doctrine dé l'infaillibilité du pape, publiquement établie par cette voie et sans contredit, passera pour une vérité de foy et un dogme qui ne peut être Contesté; et,

comme nous apprenons de ladite déclaration de Sa Majesté que c'est son intention que les sentiments de ses sujets soient Uniformes sur lesdits articles, et que nous voyons que, tout au contraire, ils se rendent uniformes dans la créance de l'infaillibilité du pape, et que cette créance s'établissant pourroit mettreles sujets du roy, dans cette villesi fidèle à son service, en péril de tomber dans les suites pernicieuses qu'elle pourroit produire contre leur devoir, s'il arrivoit des occasions où l'autorité des papes* pût les porter à s'en départir, nous croyons que ces considérations nous obligent à Supplier niondit seigneur le procureur général d'y faire les réflexions qui lui sont plus propres qu'à nous et qu'il saura beaucoup mieux faire, et do souffrir que nous lui exposions les faits et les considérations particulières qu'il ne peut apprendre que de nous, et dont le devoir de notre charge nous oblige de l'avertir par ce présent procès-verbal que nous avons dressé de tout ce que dessus , affin qu'il plaise à mondit seigneur le procureur général d'y pourvoir ainsi qu'il avisera par sa prudence, et nous sommes souscrits avec notre greffier en toutes pages, et avec M. Claude Labourieux, ancien chanoine de Téglise cathédrale et ancien officiai de Clermont; M. Etienne de la Mare, docteur en théologie, chanoine et théologal de ladite église; M, Antoine Dufour, chanoine de

964 DOCUHEIITS INtotTS

la même cgiise ; M. Kiienne Perrier, conseiller en la tour tics aytics de ladite ville; M. Fiaiiçois Pascal, prieur et scigQâur de Termes et de la Faghe; M. Robert MauguÎD, avocat au parlement; M. Aatoine Bourlin, avocat en ladite cour; M. Geoi^es du Gourd, docteur en médecine; ' M. Jac({ues-Autoine-Sarret, avocat au parlement; aussi souscrits avec nous en toutes pages, pour attester, par leur signature, la vérité du contenu en notredit présent procès-verbal touchant ledit ser^ mon, après qu'ils ont fait lecture d'iceluy et des proposilions avancées par ledit P. Duhamel dans ledit sermon, auquel ils ont assisté. Fait ledit jour et an. Signé Domat, premier avocat du roy; La.- BuuniEux, etc.. Baptiste, greffier. »

K Lettre de M. Domat à H. le procureur général pour accompagner le procis- verbal.

« Monseigneur , m'étant rencontré dans la nécessité , par le devoir de ma charge, en l'absence de M. le procureur du roy, d'entreprendre la dcffense de l'intérêt du roy et du public en une affaire importante et qui regarde aussi l'Eglise, )e monseigneur, de vous en renia mettre entre vos mains. Le isuite , qui prêche prései^tenfeut

le carême en cette ville, fît, hier mardy , un sermon exprès pour prouver rinfaillibilltë du pape; vous verrez, monseigneur, par le procès- verbal que je prends la liberté de vous envoyer, le rëcit du desseiii et de quelques propositions de ce sermon. Je n'ay rien à y ajouter de particulier pour ce qui est du fait, si ce n'est que je me suis rendu très-certain de la vérité telle que je l'expose et qu'elle est prouvée par ce procès-verbal ; mais je crois, monseigneur, devoir adjouter qu'il est d'une conséquence extiême de réprimer cette entreprise, car je puis rendre ce témoignage que les réguliers et quelques ecclésiastiques de leur cabale ont tellement répandu cette doctrine de l'infaillibilité du pape, ou dans les confessions, ou dans les entretiens, ou par d'autres voies qui ne viennent pas à notre connoissance et qu'il ne nous est pas possible de réprimer , qu'encore que les personnes intelligentes, et particulièrement ceux qui sont instruits de l'arrêt et de la déclaration du roy sur cette matière, qui sont en très -petit nombre, ayent été extrêmement scandalisés de ce sermon, le peuple et la pluralité des personnes même de condition, qui ne sont pas instruits de ces matières ny des conséquences de cette doctrine contre l'autorité légitime de l'Eglise et contre l'intérêt du roy et de l'Etat , se laissent persuader de celte infail-r libilité; et je crois, monspigijeur, eu cette occasion,

166 DOCUMENTS INÉDlTâ

que cette doctrine est devenue si commune que Don-sculemcnt elle passe pour catholique, mais que même la doctrine contraire passe, dans les esprits de ces personnes, pour une hérésie ; mais cette opinion si pernicieuse dcmeureroit hien plus fortement établie, si un tel sermon restoit impuni. Car vous sentez, monseigneur, quelles sont les impressions que fait dans l'esprit de la multitude une doctrine enseignée comme la parole de Dieu et dans la chaire de vérité, et quelles en sont les conséquences surtout quand il s*agit des premières règles de la religion et du discernement de l'autorité légitime qui peut régler les points de la foi. Mais Fentreprise de ce jésuite est d'une conséquence d'autant plus importante , qu'il a prêché cette doctrine si contraire à l'Ecriture et à la tradition , aux conciles, aux canons , aux libertés de l'Eglise gallicane, à cet arrêt, à cette déclaration, et si pernicieuse dans l'Eglise et dans l'Etat, comme une doctrine et une règle de la foi , et par un sermon exprès , en séparant exprès et distinguant l'infaillibilité du pape, qui fut son principal sujet, d'avec celle de l'Eglise, qu*il ne toucha quasi qu'en passant, et en traitant de ridicules , de théologiens de robe courte , ceux qui defFendent la véritable doctrine de l'Eglise, ce qui tourne , par une conséquence nécessaire, contre les premiers magistrats du royaume et les ôffi-

StJR DOMAT. S67

cîers de la cour, qui se sont rendus les protecteurs de cette doctrine par l'arrêt du 30 may 1663, et enfiii par uu sermon prêché dans le cours d'un Carême, dans une église cathédrale, à la face d*un des plus amples auditoires du royaume et des mieût remplis d'ofSciers de trois compagnies, d'ecclésiastiques d'une cathédrale, de trois collégiales, un grand séminaire et onze communautés de réguliers de divers ordres, de tous lesquels corps il y à toujours bon nombre au sermon ; et je dois encore ajouter, monseigneur, à toutes ces circonstances, que je ne vois pas d'autre partie ny d'autre jugé dont il faille attendre de justice contre ce sermon que vous," monseigneur, et le parlement. Toutes ces considérations me font espérer , monseigneur , que vous aurez la bonté, non-seulement d'approuver ma conduite , mais de la protéger et d'en faire votre affaire, comme elle l'est plus que de personne. J'aurois bien souhaité, monseigneur, dt vous envoyer une information, au lieu d'un simple procès-verbal , mais il m'a été nécessaire de me réduire k cette voye en attendant que je puisse faire faire une information. Je vous prie de considérer qu'un procès-verbal de la qualité de celui que je vous envoyé , en une affaire de cette naturej peut tenir lieu d'information , sinon pour établir toutes les peines que ce jésuite peut mériter, et que la cour pourra ordonner après une plus am*

S68 DOCUBŒNTS INÉDITS

pic procédure, si elle le juge à propos, du moins pour effacer ei réparer proir ptcmcot les mauvaises impressions de ce sermoo qui subsistent dam le public, par les voies que vous jugerez, monseigneur, le plus à propos par votre prudence.... »

Le procureur général auquel cette lettre et ce procès- verbal étaient adressés était M. de Harlay, probablement Achille de Harlay , troisième de ce nom , celui dont Saint-Simon nous a laissé un portrait peu flatté , et qui , avant d'être président du parlemeut de Paris , en 1 689 , aurait été d'abord et se trouvait, en 1673 , procureur général. M. de Harlay rendit compte de la lettre de M. Domat à M. le premier président Xiamoignon, et il fut convenu entre eux que, d'une part , on approuverait la conduite de Domat, que, de l'autre, on ne donueraitpoint un éclat ux>p grand à cette affaire; que pourtant on exigerait une double réparation du père Duhamel : d'abord un désaveu de ce qu'il y avait de blâmable dans son sermon par-devant M. l'évéque de Clermont, en son palais épiscopal et en présence de l'avocat du roi (Domat) et du lieutenant criminel, et, de plus, des paroles de paix etdesoumission en chaire devant l'assemblée des fidèles. Notre manuscrit contient la lettre oîi ly écrit à Domat pour l'informer de ons, et le procès- verbal de l'acte de

soumission du père Duhamel devant l'évêque de Clcrmont, le lieutenant criminel et Domat. Mais les jésuites ne se tinrent pas pour battus. Selon leur méthode accoutumée , ils agirent auprès du roi, et lui persuadèrent d'enlever cette affaire au parlement de Paris, et de l'évoquer à sa propre personne, en son conseil; et là \\^ obtinrent un ordre enjoignant aux gens du roi, à Glermont, d'assoupir toute cette affaire, de se dessaisir des minutes mêmes des divers procè;s-verbaux et de toutes pièces écrites en cette circonstance , et de les envoyer à Paris, au conseil d'Etat, et encore faisant deffense au parlement de Paris et à tous officiers du prési- (liai de Glermont de plus faire aucune poursuite contre le père Duhamel, comme aussi au père Duhamel et à tous autres prédicateurs de parler ni traiter, dans leurs prédications , de semblables matières. M. de Marie, conseiller d'Etat et commissaire en la généralité de Rioni , fut chargé de l'exécution de cet ordre, et il l'exécuta fidèlement. Le procureur du roi et le greffier criminel durent remettre toutes les minutes qui étaient entre leurs mains ; mais voici qui témoigne de la manière la plus vive du sentiment d'honneur qui animait toute l'ancienne monarchie : le greffier criminel pria que les minutes k lui demandées fussent laissées au Êçrefïe pour sa propre décharge, et il ne les remit que sur l'injonction réitérée et impérative du

IT4 Docuiinm HtiEfim

cttmmtataire do roi; quant «u procureur du rd. lu

nom duquel avait agi Domat, ilalla plus loin que le

greffier crûuînel; ilfîtuue respectueuse mais ferme remontrance , et requit un sursis à l'exécutioD de Tarrét dv conseil. Ce procureur du roi s'appelait Pierre Ppscal. On ne pouvait mieux porter un tel nom. Nous ne pouvons résister au plaisir de «iter . ici une partie du procès-verbal de cette demièf* pièce.

« L'an 1673 et le vingt-deuxième jour d'avrili par-devant nous Bernard de Marie, chevalier, lér gpeiu- de Vercigoy, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son bûtel, et commissaire départi pour l'exécution des ordres de Sa Majesté, en la province d'Auvergne et généralité de Riom , est comparu M" Pierre Pascal, écuyer, seigneur du Moutel , procureur de Sadite Majesté en la sénécliaussée et siège prcsidial de Qermont , lequel nous auroit dit qu'ayant eu avis de la signification que nous aurions fait faire à M. le greffier criminel de l'arrêt du conseil d'Etat, portant évocation de la procédure faite contre le père Duhamel, jésuite il est obligé de nous remontrer par le devoir de sa chargeque, par l'expositif dudit arrêt, il paroit que Sa Majesté n'a pas été informe'» de la vérité de ce que ledit pèreDuhamelaa?ancé dansladite prédication, et laquelle ne Lnue que pr k procédure qui en «

îvfk fiôMAt. m

iié ialte a k retjuéte diidlt procureur du roi , de laquelle ayant été envoyées des expéditions k M. le procureur général, cette affaire auroit été consommée suivant des ordres envoyés audit procureur du .roi et ceux de M. le premier président, d'eux envoyés a M. Tévéque de Glermont, par le moyen de la rétractation que le père Duhamel Avait &ite de ce qu'il aurait avancé dans sa prédi* cation , par acte fait , le 27 du mois dernier, pardevant ledit lieutenant criminel, en présence du procureur duroi, et sa soumission à l'arrêt du parlement de Paris, du 30 mai 1663, et déclaration de Sa Majesté du 4* août audit an, et les défenses faites audit père Duhamel de contrevenir directe^ ment ou indirectement à ladite déclaration et arrêt, duquel acte ledit procureur du roi auroit envoyé une expédition audit sieur procureur général, et partant, ladite procédure se trouvant transmise suivant lesdits ordres, il est important audit procureur du roy que ledit acte du 27 mars demeure au greffe dudit siège , pour justifier de «es diligences et de l'exécution des ordres qu'il a reçus dudit sieur procureur général, ce qu'il nous a requis de vouloir ordonner , et qu^il soit sursis à l'exécution dudit arrêt sous le bon plaisir de Sa Majesté, en ce qu'il est ordonnée par iceluy que lesdites minutes seront mises en nos mains , jusqu'à ce {jue Sa Majesté ait été fleimmeui m^^

i72 DOCUMENTS INÉDITS

formée de la conduite dudit père Duhamel par là grosse de ladite procédure ^ que ledit procureur du roy offre de faire délivrer incessamment par ledit greffier, ou qu'il en ait été par eUe autrement ordonné sur les remontrances par lui présentement faites, et a signé Pascal. »

Enfin, nous citerons une lettre du procureur général de Harlay à Domat, dans laquelle il s'excuse auprès de l'austère magistrat de l'arrêt du conseil, et l'invite à ne pas se décourager.

« Monsieur l'avocat, nous avons été aussi surpris que vous de l'arrêt du conseil que vous m'avez envoyé. Si le roi eût été ici , je ne doute pas que Sa Majesté n'y eût apporté les remèdes nécessaires , sur les très-humbles remontrances que nous lui en eussions faites. Mais , en son absence^ nous verrons, dans la première occasion^ ce que l'on pourra faire pour y remédier. On ne peut écrire tout ce que l'on pense et tout ce que l'on sait sur ce sujet, et je finirai en vous assurant que des chor ses de cette nature ne doivent pas vous empêcher de témoigner votre zèle avec prudence dans eûtes les occasions qui se présenteront. Je suis, monsieur l'avocat, votre frère et bon ami. De Harlay. »

Les pensées de Domat que nous trouvons dans le Recueil de M^® Perricr (p. 273) y occupent plusieurs feuilles et font conns^ltre des côtés nouveaux

StR DOttAT. S7S

et inattendus de l'esprit et de l'âme de notre grand jurisconsulte. Gommençonspar celles quipeignent le magistrat, Fimpartial exécuteur ou Tinielligent réformateur des lois, Thomme qui avait un senti ment si profond et un amour si ferme de la vérité et du droit.

Nous ne connaissons point y dans d' Aguesseau , de plus belles et de plus hautes pensées que celles-ci :

« Les avocats ont pour objet la vérité méme«

« L'éloquence de l'avocat consiste à faire connaître la justice pour la vérité.

« Fins différentes de l'éloquence : plaire, instruire, persuader, exhorter, louer : toutes doivent avoir pour règle la vérité.

« Le geste est un effort de l'àme pour se communiquer à travers le corps , et faire passer dans rame de celui qui entend ce qu'elle sent et ce qu'elle voit. ,

« Les gens d'épée appellent les officiers ^ gens d'écritoire; il £iut appeler les officiers gens de tête, et eux gens de main.

« Il y a une infinité de lois qui ne subsistent que parce qu'on n'a pas le temps de les réformer.

« Les passions sont des lois que les juges suivent.

« Nous faisons dans le palais, qui est le temple

^ OflMêfif gens pourvut d^offices, les magistrab.

2"ÎV bOCCMENTS (NÉDITS

lie ta justice, ce <jue faisaient les marchands dans le temple.

« N'y a-t-it pas quelque compagnie oèi Ton examine siu- le hoii sens comme sur la loi?»

Ecoutons maintenant l'ami au peuple, l'ami des pauvres et de la pauvreté , un digne élève de cette grande école dé stoïèisme cKrétieri qui s'appelle Port-Royal :

« IjC superflu des riches devrait servir pôùf le nécessaire des pauvres, maistoutau contraire le nécessaire dès pauvres sert pour le superflu dés riches. « Cinq ou six pendards partagent la fneilleuré partie du monde et la plus riche. C'en est assez pour nous faire juger quel, bien c'est devant Dieu que les richesses.

" On doit plus craindre d'avoir trop k l'heure de la mort que trop peu pendant la vie.

« On se sert du prétexte de ce que l'on mendie pour ne pas donner à l'hôpital, et de l'hôpital pour ne pas donner aux mendiants, »

Les pensées morales qui suivent, sans avoir une grande originalité, valent assurémeût la peiné d'ê^ tre tirées de l'ouhli.

« Comme le corps s'anéantit et s'appesantit par

l'âge et la durée de la vie, le cœur s'' appesantit et

.»«■ -Lv. pj^y ^ durée des mauvaises habitudes.

vénements sont hors de nous; notre vo-

; est à nous ; ne pouvant rc^er iiUCuu

suit DOMAt. â78

evéaémént , nous (levons nous mettre en état que nul ëvënement ne nous trouble et ne nous empéàië d'être heureux.

« ïl n'y a que deux voies pour se rendre heureux et content. Tune de remphr tous nos désirs »

rautré de les horner à ce que nous pouvons posséder.- La première est impossible en cette vie ; ainsi c'éàt une folie que d'entreprendre de se contenter éii ce inonde par cette voie.

« Les maximes de morale des païens soiit des règles particulières pour de certaines actions , et en de certaines rencontres, pour certaines conditions ; celles de l'Evangile sont universelles ; car elles changent le fond* du cœur et s^ étendent à toute la conduite , en tous Ueux et en toutes rencontres.

« Il y a une diflférence extrême entre la manière dont nous sentons les injustices qui nous regardent et celle dont nous jugeons de celles qui ne regardent que le prochain.

« Pourquoi soufirons-nous les douleurs sans flous nïettre en colère , et que nous ne souffifons pdj& les injustices et les maux que nous causent les Hotiimes sans mouvement de colère ?

« Nous voulons tellement plaire que nous ne voiilôils pas déplaire aux autres, lorsque nous nous uêplaîsons a nous-mêmes, et quef nous voulonî plaire à ceux qui nous (déplaisent.

« Quand on est dans la vérité , il ne faut pas craindre de creuser; on trouve toujours un bon fond, on ne saurait manquer d'être soutenu; mais, dans les choses vaines et incertaines , il est périlleux de creuser.

« Les hommes ne jugent de la malice des aclions et du cœur de l'homme que par rapport à ce qui les touche. Une incivilité à leur égard leur par rait plus criminelle que de grands péchés devant Dieu qui ne choquent pas les hommes.

« Tout homme qui a la moindre expérience dans le monde juge facilement que tous les autres, sans exception des plus raisonnables, raisonnent mal quelquefois, et raisonnent mal pour l'ordinaire dans leurs intérêts. Ainsi il faut être fou de présomption pour s'imaginer qu'on soit Tunique au monde raisonnable dans son intérêt, et ne pas se de'fier toujours de son jugement quand il s* en agit. D'où j'admire l'extravaganc de la plupart des gens, surtout des plaideurs, qui s'imaginent toujours tous avoir le meilleur droit du monde.

« On juge aussi témérairement en bien qu'en mal. Il y a du péril en l'un et en Tautre. Si on juge mal en mal, on blesse la charité; si on juge mal en bien, on blesse la vérité ; c'est-à-dire que, jugeant mal d'une bonne action, on fait tort à son prochain, et que, jugeant bien d'une mauvaise action, on fait tort à la vérité.

SUH DOMAT. 277

« Les louanges, quoique fausses, quoique ridicules, quoique non crues, ni par celui qui loue, ni par celui qui est loué, ne laissent pas de plaire; et, si elles ne plaisent par un autre motif, elles plaisent au moins par la dépendance et par Tassujetissement de celui qui loue. »

Si les deux pensées suivantes étaient plus travaillées pour le tour et l'expression, on les attribuerait aisément à celui qui a pris la défense des répétitions et qui réduisait toute la poésie à des figures, fatal laurier j bel astre.

« On hait si fort les redites que, quand elles sont nécessaires, on veut au moins h chaque fois être averti que c'est une redite : dans le palais, ledù^ ladite ; c'est l'excuse de celui qui redit... Mais d'où vient cette haine des redites? La nouveauté et l'ennui des mêmes choses. L'orgueil y a sa part ; car il y a apparence qu'on veut inculquer par redites, et qu'on n'aime pas paraître dur à comprendre.

« La poésie a d'ordinaire plus d'éclat et plus d'agrément que la prose; mais ce n'est que comme les grotesques dans la peinture : ce qui y plaît est plus surprenant, mais assurément moins solide et moins beau que le naturel. »

Maximes toutes empreintes de l'esprit de Port- Royal, et qui auraient pu échapper à la plume de Pascal dans un moment de négligence :

« Aujourd'hui la dévotion et la vprtu sont choses fort différentes.

« Il est bien a craindre que les dévotions exté-

rieures de ce temps, scapulaires, etc., ne soient dans la nouvelle loi ce qu'étaient dans l'ancienne les traditions superstitieuses des pharisiens, par lesquelles et sous prétexte desquelles ils quittaient Tessentiel de la loi, s'imaginant qu'ils étaient purifiés pas ces cérémonies. »

Voici les fondements même de ce qu'on pourrait appeler la logiqe et la philosophie de Pascal :

« Nous n'agissons pas par raison , mais par amour, parce que ce n'est pas l'esprit qui agit, mais le cœur qui gouverne, et toute la déférence qu'a le cœur pour l'esprit est que, s'il n'agit pas par raison, il fait au moins croire qu'il agit par raison.

« Il y a deux manières de venir à la connaissance de la vérité, l'une par démonstration, et l'autre par des vraisemblances qui peuvent venir à un tel point, que la preuve en soit aussi forte que la démonstration et même plus toucjiante, plus persuasive et plus convaincante : par exemple, on est plus persuadé qu'on mourra, quoiqu'il n'y en ait pas de démonstration, que de toutes les vérités d'Euclide.

« Il est impossible d'avoir des démonstrations des vérités de notre religion, car il arriverait deux

.srjn po>iAT. 279

ç})Oses : Tune <jue tout le monde l'e/ubrasserait, Faiftre <ju'il n'y aur3lt pas de foi, qui est la voie par la(j.uelle Pfeu a voulu nous unir à lui. »

Pst-ce l'auteur des Lois civiles ou celui des Pensées qui a tracé ce^s lignes où l'esprit, l'humeur et la mélancolie, sç cpjafondent dans une originalité si touchante? CJe peu de lignes nous font pénétrer dajjLS l'âme de Dojpiat, et nous découvre sa granciei^r ^çt ses misères, son austérité et ses caprices, l'unç et l'autre face de la médaille, Fhornme tout entier.

« L'esprit sans piété ne sert qu'à rendre misérables ceux qui en ont, ce qui arrive en bien des manières, et entre autres par la peine qu'il yak souffrir les sots.

« Ce n'est pas une petite consolation pour quitter ce monde que de sortir de la foule du grand nombre des sots et des méchants dont on est environné.

« Toutes les sottises et les injustices que je ne fais pas m'émeuvent la bile.

« Je ne serais ni de l'humeur de Démocrite ni de celle d'Heraclite; je prendrais un tiers parti pour mon natiu^el, d'être tous les jours en colère contre tout le monde.

« Quelle satisfaction peut-on avoir de ne voir que des misères sans ressources? Quel sujet de vanité de se trouver dans des obscurités impénétrables?

« Un peu de beau temps, un bon mot^ une louange, une caresse, me tirent d'une profonde tristesse dont )e n'ai pu me tirer par aucun effort de méditation. Quelle machine que mon âme, quel abime de misère et de faiblesse ?

« J'ai une expérience r^lée d'un certain tour que fait mon esprit du trouble au repos, du repos au trouble, sans que jamais la cause ni de l'un ni de l'autre cesse, mais seulement parce que, la roue tournant, il se trouve tantôt dessus, tantât dessous.

« Mon sort est différent du vôtre : vous changez souvent d'état, et moi je suis toujours à la même place ; nous sommes pourtant tous deux également tourmentés : vous roulez dans lés flots, et je les sens rouler sur moi. »

DC MADAHK LA DVCHSSS

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