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des lectures, et, sans jamais souper, se couchait vers dix heures. Dn quart-d*heure avant de se mettre au Kt, il cessait toute occupation, et secouait toute idëe (jui aurait pu empêcher ou troubler son sommeil, car la moindre insomnie hù était extrêmement pénible. Dans les plus grands froids, il couchait dans une chambre sans feu, et ce ne fut que vers les derniers temps de sa vie que ses amis obtinrent de lui à grand'peine qu'il laissât échaufier sa chambre. Les fenêtres en étaient toujours fermées été ou hiver, et il ne voulait pas que la lumière y pénétrât jamais* Il se déshabillait seul, avec méthode, de manière à pouvoir se rhabiller le lendemain sans embarras. Il avait acquis une habileté particulière pour se bien couvrir dans son lit. D s'y glissait légèrement, tirait soud lui un coin de sa couverture d'une épaule à l'autre, en faisan autant avec l'autre coin, qu'il ramenait jusque sur sa poitrine, et, ainsi enveloppé et em* balle comme un cocon de soie, il attendait le sommeil. Quand je sois ainsi dans mon lit, disait-il à ses aonis, je me demailde à moi-même : Y a-t-il un homme qui se porte mieux que moi? Il s'endormait sur le champ : aucune passion n'empêchait, aucun souci n'interrompait son sommeil. Chacun de ses jours ressemblait à l'autre, et sa vie s'écoulait ainsi tranquille et sereijie dans un ordre inviolable et dans une uniformité sans ennui. G'é-
tait à cet ordre et k ce régime qu'il attribuait son grand âge et sa bonne santé, qui n'ëtait pas seulement Fabsence de toute douleur, mais le sentiment positif du plus grand bien-être. Il la regardait comme son ouvrage, et il en jouissait comme d*un triomphe. C'était, disait^il, un tour de force, de s'être ainsi maintenu en équilibre au milieu de tous les accidents de la vie; mais il ajoutait qu'il y avait de Timpertinence à lui de vivre si longtemps, et d'empêcher par là de plus jeunes de faire leur chemin.
Kant n'aimait à recevoir aucune visite ni le soir ni le matin : c'était à dîner qu'il se plaisait à voir du monde et à causer avec ses amis. Dans sa jeunesse, il allait souvent dîner en ville, et il prenait ordinairement ses repas à table d'hôte. Dès 1790, il commença à manger chez lui; peu à peu il refusa toute invitation, et prit l'habitude d'avoir toujours quelque ami à sa table : car il ne pouvait soufirir de dîner seul, jusque-là qu'un jour, aucun de ses amis n'ayant pu venir, il voulait que son domestique allât au hasard inviter le premier passant dans la rue. Chaque jour il invitait quelque ami , ordinairement deux, et quelquefois cinq. Il pratiquait scrupuleusement la maxime que dans un repas bien ordonné, le nombre des convives ne doit pas être au-dessous du nombre des Grâces, ni au dessus de celui des Muses. Ses dîners avaient
quelque chose d'original ; le ton en était libre et abandonné, sans manquer pourtant de la convenance et des bonnes manières qui se trouvent assez rarement dans les meilleures sociétés où il n'y a point de dames. Quand l'heure du dîner était venue, son domestique Lempe ouvrait la porte avec une certaine gravité, en disant : La soupe est servie. Kant s^mpressait de répondre à cet appel, et on se rendait à la salle à manger en causant du temps et des nouvelles du jour ; car auparavant, dans le cabinet de Kant, on ne se permettait aucun propos semblable. Son cabinet était comme un sanctuaire réservé à ses études, où l'on ne parlait jamais de nouvelles. Mais aussitôt qu'on était à table, on le voyait charmé de se délasser de ses travaux par des propos de toute espèce •
La salle à manger était fort simple, mais d'une propreté parfaite. Le dîner se composait de trois plats préparés avec goût, avec un petit dessert et et du vin, jamais de bière ni à dîner ni ailleurs. Il était ennemi déclaré de cette boisson : quand quelqu'un était incommodé, sa question ordinaire était : ne boit-il pas de la bière le soir? ou même quand quelqu'un mourait avant l'âge, il disait : c'était probablement un buveur de bière. Enfin la bière lui paraissait un vrai poison, comme le café au médecin de Voltaire. Il ne pouvait souffrir
qu'on fil de façons à table :* chacun se servait luimérac. Le premier qui mettait la main au plat était à ses yeux le meilleur convive : car, entre autres raisons, son tour à lui arrivait plus tôt. Il ne supportait aucun retard, en homme qui travaillait depuis le matin et qui n'avait encore rien mangé; et même, dans les derniers temps, il avait tellement faim qu'il pouvait à peine attendre le dernier convive. Il mangeait assez bien, surtout du second plat, qui était toujours un de ses mets favoris. Mais il faut songer qu'il ne soupait pas, e.t ne déjeunait qu'avec du thé. Chaque dîner était une espèce de fête. Les propos les plus instructifs sans aucun ton magistral assaisonnaient le repas, et abrégeaient le temps depuis une heure jusqu'à trois, et souvent plus tard, sans que l'intérêt et le plaisir'diminuassent un moment. Il ne voulait pas de calmes plats, comme il appelait les rares et courts moments où la conversation languissait ; il avait l'art de créer et de nourrir une conversation générale ; il ne parlait à chacun que de ce qui l'intéressait. U fallait que les bruits de ville fussent bien remarquables pour qu'ils arrivassent jusqu'à sa table. Il n'y était jamais question de la philosophie critique. Il était à cent lieues de l'intolérance des savants qui mettent toujours la conversation sur leurs études favorites.- Son langage était tout à fait populaire, et un étranger, qui
n'aurait connu de lui 'que ses écrits, eût eu bien de la peine à deviner, en l'entendant parler, que ce fût là le plus grand mëlaphysicien du siècle. Quand la conversation se tournait sur des sujets relatifs à la physiologie, à Fanatomie, ou sur les mœurs de certains peuples, on y disait souvent des choses qui ailleurs eussent pu devenir et passer pour lestes, mais qui là étaient graves par le ton dont elles étaient dites et l'esprit général de la conversation. Kant s'appliquait à lui et à ses amis la maxime : Sunt castis omnia casla. Dans le choix de ses commensaux, outre le précepte relatif au nombre, il en suivait deux autres encore. Premièrement, il les choisissait de différents états, fonctionnaires publics, professeurs, médecins, ecclésiastiques, négociants instruits, étudiants studieux, afia de varier la conversation; secondement, il voulait que ses commensaux fussent plus jeunes et même beaucoup plus jeunes que lui, pour que la société fût plus animée, et aussi pour s'épargner le chagrin de se voir enlever par la mort ceux avec lesquels il passait sa vie. Quand l'un d'eux était malade, il en était extrêmement aflfecté, au point qu'on eût pu croire qu'il aurait de la peine à supporter sa mort. Il envoyait à tous moments savoir de ses nouvelles ; il attendait avec anxiété la crise delà maladie, et ses travaux mêmes en étaient troublés. Le malade avait-il fermé les yeux, Kant
se montrait résigné, tranquille, et on eût pn dire presque indiflFérem. C'iest qu'il regardait la vie, et particulièrement la maladie, comme une chose mobile et perpétuellement changeante , qui mérite bien qu'on s'en inquiète, tandis que la mort est un état fixe et immuable dont il n'y a plus de nouvelles à demander. Alors il reprenait ses travaux sans aucun trouble, sa sollicitude n'ayant plus de but. Malgré ses scrupules à observer ce second précepte dans le choix de ses commensaux, il en perdit plusieurs par la mort, et son stoïcisme eut surtout à soufirir de la perte de M. l'inspecteur Ehrenboth, jeune homme d'un esprit supérieur et d'une instruction très-étendue. C'était principalement la politique qui faisait les frais de la conversation. On y traitait à fond des nouvelles du jour que rapportaient les gazettes. Kant n'avait foi à aucun événement dont on ne donnait ni la date ni le lieu, cet événement fût-il d'ailleurs le plus vraisemblable ; il ne voulait pas même qu*on s'en occupât. Son coup d'œil politique était si étendu et si perçant, et pénétrait si avant dans le fond des affaires, que souvent on croyait entendre un diplomate versé dans les secrets des cabinets. Pendant les guerres de la révolution française, il avança, surtout par rapport aux opérations militaires, des conjectures et des paradoxes qui se vérifièrent ponctuellement, comme s'était vérifiée sa
grande conjecture astronomique i, qu'entre Mars et Jupiter il n'y avait point de lacune dans le système planétaire, conjecture qu'avaient pleinement justifiée, de son vivant, la découverte de la Cérès par Piazzi k Palerme, et celle de la Pallas par Olbers à Brème. Une de ses opinions singulières était que Bonaparte n'avait pas le dessein d'aller en Egypte; et il admirait extrêmement l'art avec lequel il masquait, par ce' feint projet, son dessein véritable d'aller en Portugal. Le Portugal ne lui paraissait plus qu'une province anglaise, dont la conquête pouvait porter un coup mortel à l'Angleterre, en empêchant l'importation des produits des manufactures anglaises en Portugal et l'exportation du vin de Porto, cette boisson favorite des Anglais. Accoutumé aux démonstrations à priori, il persista à combattre l'expédition en Egypte, alors même que les journaux l'annonçaient déjà comme heureusement terminée, et il prétendait que cette entreprise était tout à fait impolitique, et que les Français ne pourraient tenir en Egypte. Les événements firent voir qu'il ne s'était pas trompé sur Tissue de cette expédition ^. Tous les grands
< Dans son Histoire naturelle du monde et théorie du ciel , d*après let principes de Newton^ 1755. Herschel lui rendait justice, et exprime plus d'une fois son admiration pour lui.
s Cest un autre philosophe allemani! , Lcibnilz, qui conseilla le premier à la France, à Louis XIV, celte expédition dont lutîlilé e§t évidente; mais il n'est pas moins évident qu^me pareille cxpé*
événements du jour étaient ainsi débattus en tous sens à sa table, au grand profit et agrément de ses convives.
Sans doute la politique était ce qui l'intéressait le plus ; mais il suivait aussi avec un extrême intérêt tous les progrès des connaissances humaines, et les découvertes récentes en tout genre , surtout dans ]a géographie et dans l'histoire. Il parlait si fréquemment des voyages de Hornemann et de Humboldt , que son domestique pouvait venir a son secours lorsqu'un nom lui échappait. Les découvertes de Piazzi, d'Olbers et d'Herschel faisaient sur lui la plus grande impression ; il en parlait souvent , mais sans rappeler qu'il les avait prédites longtemps à l'avance. La cranologie de Gall le frappa beaucoup. Sans faire usage des médecins pour lui-même, il recherchait leur société, à cause de leurs connaissances accessoires , et se plaisait à causer avec eux d'histoire naturelle , de météorologie, de la chimie, qu'il aimait beaucoup et dont il présageait des merveilles , et, sur la fin de sa vie, du galvanisme, qui malheureusement le trouva trop avancé en âge pour qu'il ait pu s'en
dition exige un vaste déploiement de forces de terre et de mer, soutenu avec une constance inébranlable , et , sinon le concours, du moins le consentement de PAngleterre, toutes choses que l'on pouvait bien demander à Louis XIV, mais dont le directoire étai| incapable. Ainsi les deux philosophes avaient raison chacun dans leur point de vue.
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biffli rendre compte , malgré tous ses effoiu. U xte cessa de lire jusqu'au dernier moment les ouvrages qui paraissaient sur cette matière. Un «fitaœ autres a éié trouvé sur son bureau, avec des marques au crayonsur les marges. Il invitait à sa table tous lesjeunes médecinsqui revenaient de voyages scientifiques : par exemple, MM. Motberby, Beusch, Oelsner, Lobmeyer et autres, et il leur faisait raconter ce qu'ils avaient vu ou appris de nouveau. IjC système de Brown lui paraissait k découverte capitale de la médecine de l'époque , et il l'étudia avec le plus grand soin aussitôt que W^eicharclt l'eut fait connaître en Allemagne. Il le regardait comme un progrès de la plus haute importance, nou-seulement pour la médecine, mais pour l'humanité, et comme un produit naturel de la marche de l'esprit humain , qui, apife beaucoup de détours, Unit toujours par revenir du composé ausimple. Il s'en promettait le plusgrand bien, et aussi sous le rapport de )' économie, la pauvreté empêchant plus d'un malade de se procurer les remèdes chers et composés. Il souhaitait ardemment que ce système s'accréditât et se répandit. Il n'eu fut pas ainsi de la découverte du docteur Jenner; il ne reconnut pas d'abord, ni même plus Urd, l'utilité de la vaccine. H trouvait il n'était pas sans danger poiu- la nature hune de se familiariser ainsi avec la nature ani-
maie, et qu'il était à craindre que le mélange des miasmes animaux avec le sang, ou du moins avec la lymphe, n'introduisît dans Forganisation humaine le germe des maladies animales, H doutait DQiéme, faute d'expériences assez nombreuses et bien constatées, que ce f ûit un préservatif réel contre la petite vérole. Les essais de Beddoes sur Tair vital, ainsi que la méthode de Reich pour enlever la fièvre, excitèrent vivement son attention. Il attachait une extrême importance en médecine à la constitution atmosphérique , et au rôle qu'y joue l'électricité. Il rapportait à cette cause, et à son influence cachée, une foule de phénomènes pathologiques , inexplicables d'ailleurs. Alors même qu'il avait tort, ses amis trouvaient encore un vif intérêt dans ces discussions approfondies, qu'il semait de mille traits ingénieux , et qu'animait un amour sincère de l'humanité et de la science.
Les recherches de l'érudition, delà philologie et de la linguistique l'intéressaient aussi par leur rapport à l'histoire et à la philosophie; et M. Hasse nous dit qu'il avait même du goût pour les étymologies. Mais il ne faut pas oublier que M. Hasse était lui-même un étymologiste déterminé; etKant, ayant le soin, au rapport de ses deux biographes, de mettre ses convives sur les matières qui leur étaient le plus familières et le plus agréables, il est fort possible que M. Hasse ait pris pour un goût
particulier de Kant ce qui n'était de sapait qu'une politesse. D était d'ailleurs fort naturel que celui qui mettait tant de soin a la détermination précise des idées n'en mit pas moins à celle des mots qui les expriment ; et partout nous le voyons dans ses ouvrages, voulant exprimera tout prix les nuances diJBërentes des idées par des expressions exactement correspondantes , sortir de la langue populaire encore peu développée et dont il ne connaissait pas toutes les ressources, franchir la langue latine^ la moins philosophique des langues et la plus dépourvue de nuances, et remonter jusqu'à la langue grecque, si riche, si nuancée, si expressive. De là les mots à! antinomie, d^autonomiey d^éteronomie, et toute cette terminologie dont il bravait la bizarrerie par besoin de précision et par scrupule d'exactitude. Souvent, ditM. Hasse, il s'informait de la manière dont certaines idées étaient exprimées dans des langues qu'il ne connaissait pas, et il donnait la plus grande attention aux mots étrangers qu'il rencontrait dans ses lectures de voyages. M. Hasse entre à ce sujet dans une foule de détails que nous supprimons dans la crainte que le lecteur s'y plût un peu moins que le savant narrateur. Nous dirons seulement que Kant aimait singulièrement son prénom d'Immanuel , et il aimait à s'en faire expliquer le sens hébreu^ syllabe par syllabe, Im avec, Imtnann avec nous, El Dieu : Inh
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manuel , Dieu est avec nous. Et peut-être même poussons-nous trop loin la fidélité de rapporteur en donnant ici le dialogue suivant qui eut lieu à table, le 15 juin 1802 , entre Kant et M. Hasse , dialogue que celui-ci écrivit le jour même, et qu'il cite tout au long avec la complaisance d'un homme qui joue le premier rôle.
Kant avait parlé à ses connaissances de la peine extrême qu'il avait éprouvée le matin à déterminer avec précision l'idée propre de la philosophie dans un des chapitres de l'ouvrage important auquel il travaillait avant sa mort et qu'il n'a pu achever.
Hasse. Les philosophes ne sont donc pas d'accord sur ce qu'est proprement la philosophie?
Kant. Comment le seraient-ils? Ils disputent encore s'il y a une philosophie.
Hasse. Mais, puisque les mots de philosophe et de philosophie existent, ils doivent renfermer quelque idée. Assurément les Grecs devaient attacher ime certaine idée à ces mots : sofos et sofiUf et c'est cette idée qu'il faudrait chercher, d'autant plus que les anciens exprimaient, ou du moins pensaient exprimer avec les mots l'essence des choses*
Kant. Mais ici l'étymologie ne sert pas à grand' chose, et tout finit à sofos. Sofos est le sapiens des Latins, philosophia est siudium sapientiœ, comme dit Gicéron, et voilà tout.