ANT
Hasse. Pardon, sapiens est la traduction du mot ^^c safeSf e% nop de sùfbsy et il reste à savoir ee que safes veut dire. Nous autr.es AHomands, nous avons appelé philosophe (weiser) celui qui sait beaucoup (der viel u>eiss). C'est bien là le savant, mais non p^s le philosophe dans le sens grec; et quand Giceron explique la sapientia^ il fait une définition de choses^ comme il le dit luimême, définition qui ne rend pas compte du mot sapimtia.
JCart. Eh bien! avez-Tous mieux?
Hass:^. Permettez-moi : les Grecs n^étaient pas 4^ génies inventeurs. Ils n'avaient pas inventé k philosophie ; ils l'avaient reçue et développée. B fa vit donc chercher à quelle nation ils avaient emprunté la chose, et par conséquent le mot, et quel est dans cette nation le sens primitif de ce mot.
Kawt. Ce ne pouvaient être que les Égyptiens e| ilea Phéniciens.
Qass^. En cophte et en égyptien, philosophie n'f«t pas un mot primitif. Sa racine est phénicienne et hébraïque.
Kakt. Alors il faut qu*ïl ait été porté là par les Gr^cs, car les Phéniciens et les Hébreux n'éuieni pas philosophes.
Hasse. Cependant ils 6ut le mot ; et pensez, je vws prie, que ce n'est pas des contrées voisines, que ce n est pas de l'Egypte qu*est venue la con-
DANS LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE. S8t
naissance de Tunitc de Dieu, connaissance qui, en supposant qu'elle n émane pas d'une révélaiian surnaturelle ()e parle à un philosophe), témoigna certainement d'une culture philosophique très* âevée. Ensuite la chroAologie s'oppose à ce que le saot sofo$ soit venu de la Qr^ce dftns l'Orient; car 1^ Héhreux appelaient leurs prophètes d^ pbilç^r Mphes (9Qfihm)f à une époque où les Grecs cultivaient à poine les sciences; et S£^nçhoniatou narle desofahfemrif c'est-rà-dire de philoisophci çé}t!5|^j dans un temps où les Grecs n'avaient pas ç^çot% d'existence nationale, et mangeaiei;it le ç^éne çmr Éodhane*
Kant. Et que signifie ce niot hébreu?
Hassb. En hébreu, le verbe safah signifie sp^m^ lariy spéculer. L'adjectif 5o/*e^ le ^fos^ des Greps, on spéculateur, et le substantif 30/ia^, spéculation*
Kajit. Cette étymologie rend très-bien compte de l'idée fondamentale de la philosophie : ne vou-; lez- vous pas développer cela et le donner au mQnd# savant?
Hasse. Je craindrais qu'on n'y vit que des sub-? tilités et des minuties verbales*
Kaiït. Je ne regarde point de pareilles re-* cherches comme inutiles.
Ce même jour, 15 juin 1802^ Kant dit li M. Hasse qu'il avait aussi beaucoup pensé à l'idée de Dieu, ei que cela l'avait beaucoup faitigué. Il
ajoutait que cela ne venait point de Tâge ou de la faiblesse de sa tête, mais de la difficulté même du sujet.
Sa conversation à table était, comme on le voit, forte et instructive. Mais il ne faudrait pas croire qu'elle fiit toujours d'un genre aussi sévère ; quand elle avait pris quelque temps un tour sérieux, il s'empressait de l'égayer, et voulait que tout le monde s'amusât. C'était alors l'bôte le plus aimable. Quelquefois pour mettre ses convives en bonne humeur, il récitait âes vers singuliers qu'il avait appris dans sa jeunesse, et qu'il disait du ton le plus naïf, à faire pâmer de rire ses amis. Il racontait des anecdotes sur lui-même et sur les autres ; par exemple sur Frédéric le Grand, qu'il admirait beaucoup, ainsi que Bonaparte. Pour s'amuser; il demandait à son domestique qui était roi d'Angleterre. Celui - ci devait répondre : M. Pitt; et cette idée peu à peu s'empara si bien de son esprit qu'il ne voulait plus entendre parler d'un autre roi en Angleterre. Il avait lés réparties les plus heureuses, et il lui échappait une foule de mots pleins de finesse et de gràce^ comme on en trouve plus d'un dans ses ouvrages : par exemple, celui sur la philosophie comme servante de la théologie. Oui, disait-il; mais il s'agit de savoir si c'est son porte-flambeau ou son porte-queue.
Nous venons de faire connaître les dîners de
Kant, c'est-a-dire sa conversation. Voici maintesnant quelques détails sur sa manière de yivre^ ses habitudes domestiques, ses petites singularités, les excellentes qualités de son cœur et la tournure de son caractère.
Son tempérament était extrêmement sec. Il ne transpirait ni jour ni nuit. H lui fallait dans son cabinet ime chaleur constante de 75 d^rés Farenheit; il était malheureux quand il en manquait un seul; et même en juillet et en août, quand la température ne montait pas jusque-là, il faisait du feu dans son cabinet jusqu'à ce que son thermomètre arrivât à ce degré.
Autant il était ennemi déclaré de toutes les petites délicatesses et des soins qu'on prend de soimême, autant il était observateur scrupuleux des r^les d'hygiène qu'il s'était prescrites. Ainsi il portait toujours des bas de soie, qu'il ne liait pas autour de la jambe par des jarretières, mais qu'il soutenait par des cprdes à boyaux, attachéies à de petits ressorts élastiques qui étaient fixés dans deux petits goussets pratiqués tout exprès à côté de ses goussets de montre. Tout cet arrangement, aussi compliqué que celui d'un de ses traités de métaphysique, avait pour but de maintenir la libre circulation du sang.
Kant, qui se servait si bien de sa plume, ne savait pas la tailler. Il était fort bon mécanicien en
S90 kaut
théorie, mais nullement en pratique, ce cjuî dwinait lieu k des scènes très-plaisantes entré lui èi son domestique Lcmpe. Le grand théoricien posait h merveille le problème dans toutes les petites èirconstances domestiques, et déterminait avec précision la manière de le résoudre, et c'étàiè Lempe, le praticien, qui était chargé de là solution. Mais la pralique et la théorie ne s'accordaient pas, et rien n'allait, ce qui était fort pénible à Kant : il aimait que tout se fit bien et vite. Sa question ordinaire était : « Cela peut-il se faire sur le champ? » A quoi il fallait répondre : « Oui, sur le champ ; » un simple oui ne lui eût pas suffi; mais « oui, sur le champ, » vous valait : « Oh! c'est à merveille. »
Veut-on savoir une originalité du bon vieillard? Quand il congédiait un ami, son habitude était dé lui serrer la main ; mais il ne fallait pas qu'on le lui rendit trop fort, et un savant célèbre ayant mis sa susceptibilité en ce genre à une trop rude épreuve, il ne voulut plus le revoir jusqu'à ce qu'il se fût bien corrigé; après quoi il le reçut avec plaisir, et ils devinrent tJ:ès-bons amis.
Il était méthodique, régulier, constant dàris toutes ses habitudes jusqu'à la mihutie. Nous avons dit que le matin il prenait dans soti cabinet Un peu de thé, et pendant ce temps reveilaii éur la disposition qu'il avait faite la veille de Temploi
DANS LES DEaNIÊRES ÂSnSÈBS BE SA VIE. 591
de sa jourtiëe. Un jour que M. Wasiansiti ëtait venu de très-bonne heure pour quelque affaire^ il trouva Kant à la table à thë, et sans façon lui dé^ ihanda à partager son petit déjeuner. Kant j consentit avec sa politesse accoùtumëë. « Je m*assis âbnc auprès de lui^ dit M. Wasianski ; mais je vis bien que quelqbe bhose le troublait. A la fin, il me pria de vouloir bien nie placer de manière qu'il ne mè vit p«as^ car il y avait plus d'un dcmi-sièclè qu'il n'avait pas eu une àrae auprès de lui en pré^ nant son thé le matin. M. Wasianski se prêta bien ▼olontiers k ^on désir, et Kant reprit sa tranquil^ lité ordinaire. Quoiqu'il ne fit plus de leçons, et qu'il ne coiiiposàt plus guère, cette habitude d'ttii denji-siècle dé se recueillir un moment seul avant dé commencer sa journée était si forte en lui qu elle avait survécu aux motifs qui l'avaient fait naitre.
n ii'était pas accoutumé a la contradiction. LA supériorité reconnue de son esprit, sa moralité sans tache , réténdtic de ses connaissance , sa gaieté quelquefrài caustique, le rendaient à la fois tro^ respectable, trop aimable et trop redoutable, pour qu'on s'avisàtde le contredire. La faiblesse de l'âgé ne pouvait qiie lui rendre cette habitude plus chèi*é. Cependant il détestait toute flatterie, et faisait tin cAs infini de là droiture et de la franichisé. Une contradiction bienveillante et amicale était assurée
de son estime et même de son respect. Il admettait très-bien les conseils ; souvent même il allait audevant d'euX| et sur la fin de sa vie il s*j abandonnait entièrement, non par faiblesse, mais par Tesprit de conséquence qu'il portait partout. H voulait ou agir par lui-même d'après ses propres vues, sans se laisser ébranler ni détourner, ou, s'il ne le pouvait, s'en remettre absolument aux conseils de celui auquel il aurait, une fois pour toutes, accordé sa confiance. C'est ce qu'il faisait' dans les derniers temps avec M. Wasîanski. Nulle réserve avec lui, n^ille contestation. H avait promis à M. Wasianski et s'était promis à lui-même de faire ce que celui-ci voudrait pour tous les détails de sa maison ; et il mettait du scrupule à tenir sa parole. << Mon cher ami, lui disait-il quelquefois, quand vous trouvez une chose utile, et que je la trouve inutile ou même mauvaise, si vous me la conseillez, je veux la faire. » Sa facilité était encore une suite de sa fermeté et de son habitude de se conduire en toute chose par principes.
Kant avait adopté le paradoxe d'Aiîstote : Mes amis, il n'y a pas d'amis. Il se servait de l'expression d'ami dans les relations ordinaires comme de celle de très-humbleserviteur au bas d'une lettre, et on ne s'en étonnera pas si on songe à la manière dont il avait passé sa vie. Sa destinée s'était écoulée tout entière dans son cabinet. Son rôle en cemonde
était celui d'un penseur et d'un observateur* H ne connaissait les passions, les souffrances et le mal-^ heur que de nom; dévoué tout entier à ses études^ il avait recherche et facilement trouvé des relations sûres et agréables y sans éprouver le besoin d'une affection particulière très-intime et très-profonde; mais quand avec l'âge im appui et des soins con-« tinuels lui furent devenus nécessaires , et qu'il les eût trouvés dans le dévoûment de quelquesuns de ses amis et surtout de M* Wasianski , il abandonna son tnste paradoxe et convint que l'a mitién'estpas une chimère.
n conservait une reconnaissance profonde du bien qu'on lui avait fait, et jusqu'à ses derniers moments la mémoire de ses bienfaiteurs lui demeura sacrée. D se souvenait particulièrement du docteur Franz Albert Schulze , directeur du collée de Frédéric, où il avait été élevé, et qui le premier avait reconnu ses dispositions , avait engagé ses parents à le faire étudier, et l'avait sans cesse protégé, lui et les siens, avec cette délicatesse qui permet d'accepter les bienfaits sans en rougir. Kant ne parlait jamais de M. Schulze sans un sentiment profond de respect et de reconnaissance , et il regrettait de ne lui avoir pas rendu un hommage public dans quelqu'un de ses écrits.
Mais c'était surtout le souvenir de sa mère qu'il conservait avec une ténératioh et une .tendieise
particulière. C'était^ à ce qu'il paraît, une femme d'un grand esprit naturel, d'une âme élevée» d'une piété sincère; et Kant, comme la plupart dei grands hommes, tenait surtout de sa mère. Elle avait eu la plus grande influence sut le caractère de son fils, et il lui rapportait en partie ce qu'il était devenu par la suite. Elle n'avait pa^ i^égligë ses propres dispositions, et elle possédait une sorte de culture que^ probablement elle s'était donnée elle-même. Avertie par M. Schulze,elle reconnût bientôt la capacité supérieure du jeuneErnihanuel; et prit le plus grand soin de son éducation. Elle était profondément attachée à ses devoirs de femme; s6ii mari était aussi un honnête homme. Tous deux aimaient par-dessus tout la vérité; jamais aucun mensonge ne sortit de leur bouche ; jamais aucune querelle ne troubla leur ménage; et jamais leur fils n'assista à ces tristes scènes où les parents, par les reproches réciproques qu'ils s'adressent l'un à l'autre, affaiblissent dans le cœur de lettre enfants le respect qui leur est dû. Ces bous exemples agirent utilement sur le caractère de Kdtit : son éducation ne mit jioint en lui le germe de défauts que plus tard la meilleure volonté ne parvient pas toujours à déraciner entièrement. Sa mère allait souvent avec lui dans là campagiié; lui faisait remarquer les bbjets curieux dé la nature» lui apprenait à connaître les herbes utiles, lui parlait
éAVS fXS DERNIÈHES AfïNÉES DE SA TIB. S9&
mètûÉ de l'ordre et dé rarrangemeiit dti ciel seloik ses faibles connaissances. Elle remarquait avee joie et cultivait l'intelligence de son fils chéri. Les questions de celui-ci Tembarrassaient souvent. Liorsqu'il alla à l'école, et même quand il était à l'université, les promenades de la mère et du fils éontinuèrent, mais les i-ôlfes étaient changés. C'était la mère qui faisait les questions et qui était Fëcolière; c'était le fils qui expliquait et donnait lea ieçoris; et l'heureuse mère acquérait ainsi une instruction dont elle était très-curieuse , et elle la tenait de son fils, et y voyait en même temps la preuve de ses progrès rapides qui la remplissaient d'espérance. Mais quelles que fussent ses illusions maternelles, jamais sans doute elles n'allèrent jusqu'à deviner la grandeur de la destinée de son êher Emmanuel. Sa mort laissa dans l'âme de Kant des regrets profonds. Il se plaisait à raconter plusieurs circonstances de la vie de sa taère, et surtout celle qui l'enleva avant l'âge. Elle avait une amie qu'elle chérissait tendrement. Celle -ci était fiancée à un homme auquel elle avait donné tout son cœur, et qui trahit sa foi et en épousa une autre. La pauvre délaissée prit une fièvre de chagrin qui la conduisit au tombeau. La nière de Kant la soigna dans sa maladie, et son amie faisant difficulté de prendre les remèdes qui lui étaient ordonnés, sous prétexte
qu'ils avaient mauvais goût,, elle, pour la convaincre du contraire , prit elle-même une cuitl&rëe de la potion que la malade venait de goûter, A l'instant le frisson la saisit , son imagination s^émut, et comme elle avait remarqué des taches sur le corps de son amie, elle les prit pour des signes d'une fièvre putride contagieuse, déclara qu elle était perdue, se mit au lit le même jour, et mourut bientôt victime de Tamitié.
A. la plus vive reconnaissance pour ceux qui lui avaient fait du bien, Kant joignait une indulgence extrême pour tous les hommes* Il ne parlait mal de personne. Il évitait les entretiens où il était question des vices grossiers de l'humanité, comme si en parler seulement eût dû mettre d'honnêtes gens mal à leur aise, et de moindres défauts lui paraissaient au moins un sujet peu digne de conversation. Il rendait justice au mérite et cherchait des hommes distingués pour les avancer à leur insu. Aucune ombre de rivalité , encore moins d'envie, n'était en lui. Il mettait le plus vif empressement à servir ceux qui débutaient. Il parlait de ses collègues avec la plus grande considéra tion et rendait justice au mérite particulier de chacun d'eux. Il y en avait même un, à ce que dit M. Wasianski, qui malheureusement ne nous apprend pas son nom, que Kant mettait à côté de Kepler, c'est-à-dire, selon lui> du penseur le plus
DANS LES DBRHliaBS AMNÉES OE Sa. V0C 39T
profond qui ait encore existe. Avec cette bienveillance générale pour tout le monde, on se doute bien qu'il ne méprisait aucune profession. Il réserrait son mépris pour ceux qui se conduisaient mal dans chacune d'elles, et encore l'exprimait-il rarement.
A mesure qu'on le connaissait davantage, on ne pouvait s'empêcher d'admirer les vertus fortes qui le caractérisaient, la fixité dans ses principes, la fermeté dans ses actions, la constance dans ses résolutions, la r^ularité dans sa manière de vivre , la résignation à la destinée. « Advienne que pourra, » disait-îl sans cesse ; et quand les choses n'allaient pas selon ses désirs , mais sans qu'il y eût de sa faute , sa maxime était de faire bonne mine à mauvais jeu. C'était d'ailleursle plus doux des hommes, et dans toute sa vie il n'avait pas fait de mal à un enfant. Il était d'une bienfaisance qui eût été remarquée dans une plus grande fortune, et la sienne n'était que celle d'un philosophe. Né pauvre , ses leçons et ses écrits , avec de l'ordre et de l'économie, lui avaient fait peu à peu une existence honorable dans une petite ville comme Kœnigsbei^.Uo testament qu'ilfit en 1798 portait sa fortune à li,310 rixdalles, sans compter sa maison et son mobilier ; à sa mort elle s'élevait à 17,000 rixdalles, ( environ 64,000 francs ). Son revenu était à peu prés de 2,000 rixdalles. Sur
€6 revena^ it donnait^ au tëmoigfïaigé de M. Wa-^ siaDskiy san homme d^afi^ire, âOO rixda)les à sa famille. Il ^^lait fort attaché à ses parents , et Ton a vu combien il chérissait sa mère ; mais en général il n'aimait pas à les voir autour de lui, non pas qu'il en rougît^ il était bien au-dessus d'une pareille faiblesse,r mais parce qu'il ne pouvait j avoir aucun commerce satisfaisant entre eux et lui. Il s^açsurait qu'ils étaient bien , leur faisait cemettre chaque mois ^ne certaine somme fixe^ puis il n'en voulait plus entendre parler. Il avait fait à sa sœur, un peu moins âgée que lui ^ une petite pension ^u'il augmenta successivement. Il finit paY la pren- "dre chez lui, et^ quoique attaché à toutefs ses habitudes et accoutumé à n'avoir personne autour de lui y il se fit peu à peu à sa société^ et prit même son fils dans sa maison. Quand il remplaça son vieux domestique Lcmpe, qui avait fini par se gâter et par être insupportable, il lui fit une retraite de 40 rixdalles. II donnait chaque année à la caisse des pauvres une samme presque égale à celle qu'il consacrait à sa famille ^ sajis parler des dons hebdomadaires qu'il faisait à beaucoup d'indigents; mais il ne donnait jamais h ceux qui lui demandaient dans la rue. Il voulait s'assurer des vrais besoins et de l'usage qu'on ferait de ses aumônes. 3a bienfaisance , jointe à sa vieillesse , lui attirait des visites p\x rimportunité allait quelquefois jus-
qu'à la violence : il retrouvait alors toute sa fermeté, et quoiqu'il n'eût qu'un souffle de vie , il savait se foire respecter. Une femme un jour péné^ tra jusqu'à son cabinet sous quelque prétexte , et allait lui prendre sa montre, quand M. Wasianskx arriva. Kant prétendit qu'il l'aurait bravement défendue.
Avec le cœur le plus débonnaire était chez lui une fermeté inébranlable. Quand une fois il avait donné sa parole , il la tenait plus religieusement que d'autres leurs serments ; et M. Wasianski rapporte qu'il se servait de cette fidélité de Kant K sa parole pour l'empêcher de faire des choses nuisibles à sa santé , et de céder à certaines habitudes qui ne convenaient plus à son âge. L'important était d'obtenir sa parole qu'il s'abstiendrait de telle ou telle chose ; la parole donnée était inflexiblement tenue, et les désirs les plus ardents mis au néant. Ainsi Kant souffrit longtemps les défautsr de son vieux domestique , qui , s' autorisant de ses longs servives, abusant des bontés de son maître, et se fiant a sa répugnance bien connue pour changer ses habitudes, devint inexact, paresseux, insolent
aveclesamis deKantet avecKantlui-même. Lempe comptait que jamais Kant n'en viendrait jusqu'à se séparer de lui> et la patience du philosophe fut, en effet, très-grande. Mais Lempe fut perdu le jour où Kant prit et annonça 1^ r^-
400 KAtrr
aolution de s'en défaire. Dès lors ni promesses ni
prières ne l'émurent. H le traita convenablement,
et lui fit une pension ; mais à la condition e^iresse
que ni lui ni les siens ne remettraient les pieds & la
maison.
n détestait en toutes choses l'aHèctation, le genre solennel et sentimental, qu'on ne lui épargnait pas toujours, et qui était pour loi d'une fadeur inuipportable. Tout ce qui éuit exagéré, soit dant les manières, soit dans le langage, le mettait aa supplice. II n'aimait que ce qui était simple, naturel et tout uni. Aussi les professeurs d'éloquence étaient-ils assez mal venus auprès de lui, comme on le voit dans son Anthropologie; il les comparait aux avocats. Il recherchait peu les théologiens et les juristes. C'était le moraliste dans Staudlin' dont ilfaisait cas, et il fallut une circonsUnc« particulière pour lui faire faire attention aux écrits de Schmalz '. Ses favoris étaient ceux qui s'occupaient des sciences exactes et des sciences natiu^les, surtout, comme nous l'avons déjà dit, les médecins, dontil estimait infiniment les connaissances accessoires.
* Célèbre théologiea de l'Université de Gottiogeii. Voyet le IToiMiiI d* eaUMn àt la pUhiepkit iê TtiutmatM , traduclion fnn- {aile, 2* édir. 1. 11, eh. 3S9, par^rau d* Eant , p. S£9.
* JurùconiuUe diilingué de l'^cole de Kant Voj-. Tcnnimaiio, 1, p. 9S1.
Sa bibliothèque était très-peu nombreuse ; elle ne contenait pas plus de 450 volumes, et encore la plupart ëtaient-ils des cadeaux. Il n'avait pas eu besoin d'avoir des livres à lui, ayant ëté prëcédem* ment bibliothécaire de la bibliothèque royale de Kônigsberg, où il trouvait tous les h>ns ouvrages , et en particulier une riche coUecti6n de voyage^ qui lui avaient sar^i pour sa géographie physique. Depuis 9 il s'était arrangé avec son hbraire pour avoir en communication les ouvrages nouveaux. Il les lisait rapidement et les renvoyait.
n recevait chaque jour des lettres de toutes les parties de l'Allemagne et des pays étrangers , de Hollande, de France, de Suisse, d'Italie, dans des langues et des dialectes que souvent il ne comprenait pas; il se les faisait traduire, par exemple les lettres d'Italie , par M. Hasse , et répondait à un très-petit nombre, souvent par la main de M . Wasiansld ; sur la fin il ne faisait plus attention à aucune. Il en était devenu à peu près de même des livres qu'on lui envoyait ou qu'on lui dédiait.^Dans les derniers temps ces envois n'obtenaient ni réponses ni remerciments, et il y était tout à fait insensible. Quand il reçut les Fragments pour une biographie de Kanty il les mit sur sa table sans avoir l'air de prendre en mauvaise part qu'on eût fait son histoire de son vivant , et après les avoir parcourus il n'en dit absolument rien , sinon qu'il y
40t itAUVf
ftVtfil tattc Ame ifiwprmwofa t{ni ^tait etieet^ «lig* flicmée dam Ptiiulnin*
Nmis ft&OQft BiaimenftHt saitre le #1 du rëmt de MM. HaiBa et Wasîanski à traders les trois mt tapoMte éenièçm aaséiff^le la vie de Kam jus^'à sa xiorlé
Dés 1793^ ilavait^ssë ses leçons et ealTOQpris congé du pabUc. Ge fiit alors que le poids de l'Age conmença à se fiiire sentir^ et que ses forcefa p^siqties et morales dimi&ttèrefit. Ltiinnéffie s'ea aperçut^ et il n'avait pas la faiblesse de chenrher à le cacher ni aux autres ni àli»-<-méme ; il dit alors à ses amis : « Messiears, ^e sois wax et fisiible ; il fiiut me traiter comme im en&ttt« »>
Il fut obligé de changer stiooessiveaieiat «es liabkudes. Auparavant il se cettcbait à dix lie«i«s et se levait à cinq. U resta toujimrs fidèle à k dernière habitude,;mais non pas k la prcMinèrei et peil à peu il en vint à se m^sttre ai«i lit à neuf beiires^ et même avant. Au lieu de ses grandes promenades alïcautumées^ il se borna à une courte prcnii^ade dans le jardin du roi^ prds de sa maison ; et 'encore malgré toutes ses précautions, une &is Im arriva* t^il de tomber dans la rue* Deux dames s'emptessèrent de l'aider à se lever. H les remercia vivement, et, fidèle aux principes de la vieille 'galanterie^ il offrit à l'une d'elles la rose i^'tt teinât à h tx^iiBLf Ëfie la prit avec joie, et la conserva un souvenir de Kant*
DANS LES DERNiÈRfiS AffNÉES DE SA VtE. 4ÔS
Cet accident lui fit supprimer toute promenade^ ce ^ui l'affaiblit encore davantage; et les choses en vinrent au point que sur la fin de 1801 il remit à M. Wasianski le gouvernement de sa maison et de ses affaires.
Celle de ses facultés qui commença à décliner le plus sensiblement fut sa mémoire » qui avait toujours été très- mauvaise pour les choses de la vie commune. U oubliait successivement et répétait plusieurs fois par jour les mêmes anecdote». Pour éviter à ses amis l'ennui de ces répétitions, il avait soin d'écrire ce dont il voulait les entretenir a dinfir sur de petits papiers qui s'égaraient , et qu'il remplaça par un petit cahier à cet usage^ qui devint ainsi un espèce de ^urnal régulier. 11 s'embrouillait dans les comptes d'argent. U ne mesurait plus le temps exactement» surtout dans ses petites divisions^ ce qui le rendait oubUeux et aussi très-impatient. Quelquefois on essayait de se servir de ce défaut à son profit» par exemple, pour ne pas lui donner du café, qu'il aimait beaucoup mais qui l'agitait un peu la nuit ; mais tôt ou tard il fallait céder à l'impatience et à la vivacité de ses désirs. Il demandait du café «tir-iechamp j selon, sa coutume» On essayait de lui faire prendre le change^ de détourner son attention, et on le JEaisait attendre le plus possible. Il reve>nait à la charge. On lui disait d'abord^ le café va
venir. Oui, rëpondait-il, c'est là le mal, il va venir, il n'est pas venu. Alors on lui disait : D vient à Finstant, oui, à Tinstant, mais il y a une heure que cet instant dure. A la fin, il se résignait stoïquement : Ah, dans l'autre monde, je suis bien décidé à ne plus demander de café. Ou bien, il se levait de table, allait à la porte et criait le plus fort possible : du café, du café; et quand enfin il voyait monter le domestique, il s'écriait plein de joie comme le matelot du haut de ses hunes : La terre ^ la terre, j'aperçois la terre!
Mais oii Y effet de l'âge paraissait davantage, c'é* tait dans la faiblesse qu'il montrait pour sa théorie de l'électricité. On sait l'importance qu'il attachait à la constitution athmosphérique^ et le rôle qu'il y faisait jouer à l'électricité. Il finit par attribuer à l'électricité les phénomènes les plus différents : par exemple, l'espèce de mortaUté des chats qui eut heu à cette époque à Breslaw, à Vienne, à Copenhague et ailleurs. H l'exphquait par le rapport de l'électricité générale qui régnait alors dans l'athmosphère avec l'électricité dont ces animaux sont particuhèrement chargés. D trouvait que l'électricité influait jusque sur la forme des nuages : il voulait même qu'elle fût la cause de ses pesanteurs de tête, et il espérait qu'avec un changement de temps cette indisposition passerait. Il éludait toute objection contre sa théorie favorite ; et comme
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elle était pour lui un motif de consolation^ ses amis ne cherchaient guère à le contredire.
Lui^ jusque-là si actifs ne pouvait plus supporter le mouvement. Ses jambes lui refusaient leur service ; il tombait souvent ; mais il n'en faisait que rire» en disant qu'il ne pouvait se faire grand mal et tomber lourdement, à cause de la légèreté de son corps. Souvent, et surtout le matin, il s'endormait sur sa chaise, et en dormant tombait par terre; et comme il ne pouvait se relever lui-même, il restait là tranquillement jusqu'à ce que quelqu'un arrivât. Plusieurs fois le soir sa tête s'inclina sur la lumière qui mit le feu à son bonnet : loin de s'ef> frayer il le prenait avec ses mains sans faire attention à la douleur de la brûlure, le portait tout enflammé au milieu de la chambre, et l'éteignait sous ses pieds.
Pendant tout l'hiver de 1802 il ne sortit pas une fois. Au printemps on essaya de lui faire faire quelques promenades en voiture et de le descendre dans son jardin. Mais il le reconnaissait à peine, et disait qu'il ne savait où il était. Il se sentait mal à l'aise comme dans une île déserte, et redemandait les lieux auxquels il était accoutumé. Le printemps ne lui fit presque pas d'impression. Quand le soleil brillait dans le ciel, quand les arbres commençaient à fleurir, et que se& amis lui faisaient remarquer , po^r l'égayer, ce réveil d§ ^ nature , il
disait avec froideur et indifi&ence : <« GTest dé même chaque année y et toujours de même. » Le seul plaisir qu'il eût fut le retour d^une &uyette qui le printemps précédent était Tenu chanter devant sa fenêtre. Encore cet unique plaisir ne lui resta pas : le froid chassa la fauvette. Kam Tat* tendit avec ime tendre impatience; et, comme elle tardait : « Il doit faire encore froid sur les Apennins» » dit-il ; et il souhaitait un bon Toyage a Tamie qui devait revenir le visiter, soit par ellemême , soit dans seê enfants. Mais ni elle ni les siens ne revinrent. La belle saison s'écoula sitm sans faire de bien au pauvre vieillard.
Mil huit cent trois le trouva triste et tàûgoé de la vie. Il disait qu'il n'était plus bon à rien et qu'il ne savait plus que faire de lui-même. Le soir, quand on le conduisait au lit, il montrait son corps décharné, et disait à ses amis d'une voix douce et mélancolique : «Ah ! messieurs, vous êtes jeunes et forts; mais voyez mes misères : quand vous aurez quatrevingts ans, vous serez aussi faibles que moi; » et il montrait en se plaignant, mais sansaucunefaiblesse, ses mains et ses pieds d'une maigreur extrême. <c Je n'ai plus longtemps à vivre, ajoutait-il, mais je m'en vais avec une conscience pure et avec le sentiment consolant que jen'aifaitsciémmentnid'injus^ tice ni de peine à personne. Et quandM.Hasseliii disait : « A merveille pour vous ; mais quand on
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^%f»B ],aco9Mi6Q^ natte? —-Hé Inen! alor$ il &ut iput &ire ppur répara k b^be : U faut r^m^ mar, cM^boq^B^ager, ^i^piof autant qm pp9^k» i» Pli»» d'iuiQ Sm le noble Yieiliard» dans b sentî^^ i9^iH 4e j^ur en joiu* plus doulQureux de cette &ibl^i«^ die l'^e qui effrayait auasi Socrate, s^mh jmk» h mon» « Jja me, di$ait-41» eat pour nm un iàrdeau : \e aixûs las de le port^ ; et si cette Bruit Tange de la mort m'appelait, je lèvearais les mains et dy^rais de grand cœur : Dieu soit béai ! Je ne suis pas un poltr^m» et j'ai encore assez de force {MMtMT en finir si je voulais ; mais je regarde une fiareîUe action comme immorale. Celui qui se détruit est une cbarogne qui se jette elLe*inâme a la v^HTÂ?* »> M* WasiansU fait ici parler Kant un peu différe^imeiitt ; « Messieurs, aurait^il dit, je ne 4^mm pas la mort, je saurai mourir ; et je vous 4^siire devant Dieu quç si cette nuit je semais que Î6 vais mourir, je lèverais les mains et dirais : Dieu ^t béai! Slais si un mauvais démon s'asseyait sur mon cou et me soufflait à l'oreille : tu as rendu malheureux un de tes semblable ; alors ce serait cent autre ebose. » Paroles qui caractérisent par- &itement l'homme de bien» qui n'eut pas racheté sa vie au prix d'une faiblesse, et qui se disait sans œssie à lui^miêm^ et avait prî^ pour devise :
Summum crede nefes animam preeferre pudorî, Et propUr vîtazo vivendî p«rdere causas.
Cest aujourd'hui, lui dit un jour M. Hasse, jour de jeûne et de pénitence. Il commença par sourire ; puis bientôt, devenant sérieux : Cet usage, rëpondit-il, serait fort utile si chacun employait ce jour à se rappeler ses péchés et à réparer autant que possible tout ce qu'il a fait de mal. Le verset xxiii de saint Mathieu : Accorde^vous au plutôt avec votre adversaire (et il récitait tout le verset sans faire une faute) serait un très-bon texte. Il ajouta qu'autrefois il avait voulu faire , comme candidat de théologie, un sermon sur ce texte; qu'il l'avait même écrit, mais qu'il ne Pavait point prononcé. Ce sermon n'a pas été retrouvé après sa mort dans ses papiers.
Le même jour, il s'exprima aussi sur le péché originel en rigoriste et presque comme un véritable augustinien. Il n'y a pas grand'chose de bon dans l'homme, dit-il : tout homme hait son voisin, cherche à s'élever au-dessus de lui, est plein d'envie, de malice et d'autres vices diaboliques : Homo homini non BeuSy sed diabolus. Que chacun sonde sa conscience.
Le 3 mars 1803, il dit que si la Bible n'était pas écrite , il est vraisemblable qu'elle ne le serait jamais.
D rappela et maintint avec force le'principe de l'interprétation morale qu'il avait établi dans sa Critique de fç? religion dç^ns If 9. Uwt^ de fa seule m-^
sofij et dans son Combat des facutlés, comme la base de Tinterprétation de la Bible. Gomme théologien et prédicateur, disait-il» on doit supposer ce sens moral aux paroles de la Bible» alors même qu'il n'y serait pas. Sa prédilection pour ce genre d'interprétation est bien connue, et quand on lui annonçait que non-seulement des théologiens» mais des philosophes bibliques » par exemple Eichorn , avaient fait de fortes objections contre l'interprétation morale» il montrait le plus grand désir de les lire, ne les lisait pas, et répétait sans cesse son principe favori.
Il regardait le catholicisme comme très-conséquent» et la défense de lire la Bible comme la clef de voûte de tout l'édifice. Il défendait Yabsolutum decretum de Calvin. Après avoir lu la partie de l'Histoire ecclésiastique de Schrôckh, qui traite des hérésies : Il n'y a plus» dit-il» d'opinion nouvelle à inventer sur la divinité de Jésus-Christ : tout est épuisé»
Le 2 juin 1803, M. Hasse lui ayant demandé ce qu'il attendait après cette vie : Rien d'arrêté, répondit-il après quelque hésitation. Un instant auparavant, il avait répondu à une autre personne : Je ne sais rien de l'état à venir. Une autre fois il se prononça pour une sorte de métempsy chose.
Eternité, dit-il un jour» entre toi et ici il y a un immense abiifief ^voir un pied d^ns l'éternité,
410 KAMt
Vmiùm ici, c'e«t reMembl^r k Yfm^e Am CSorai doQi im sourcil est Aoigûé de Tauû^ de 6060 lieues.
De temps en temps il i^trouvait quelque Corée, et il y wk des écrasions 0e il parlait encore atee uns etpressioa profonde» C'avait Umj&eÊê^ été là le oâractèm de son ëlocutiou, et T^loquenoe qm Itt était profMPe. il R^y avait en lui ni déelamation pathëtique» ni gestes étudiés, mais une ehalew intérieure qui pasjsait dans sa Toix et dans ses moindres paroles. Kant se mpntra encore une fois tout entier à ses amis, en leur parlant de l'instinet merveilleux des animaux et d'une expâ-ience qu'il en avait faite lui-même. Dansunétë asse£ froid où il y avait eu peu d'insectes ^ iltnmvadans unmagaân de farine plusieurs nids d'hiroodelles, avec un certain nombre de petits ét^idus à terre sams vie. Les rec^ierçhes qu'il fit le portèrent à conclure qnec'étaientles hirondeileseUes-mémesqui, parun instinct de prévoyance et malgré la tendresse maternelle, ne pouvant nourrir tous leurs petits, en avaient sacrifie quelques** uns pour sauver les autres. A cette découverte, disait Kant, |e restai stupé&it ; il n'y avait qu'à adorer et à s'incliner, et il disait cela d'une maniâve qu'il est impossible de décrite. La haute piélë qui régnait sur son visage vj^ûérable, le s<m de sa voix, le tremblement de ses mains jointes, étai^at quelque cbose d'u-
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nique. Une amabilité sëriense animait aussi soa visage lorsqu'il racontait comment un four, tenant dans ses mains une hirondelle, il était rest^ longtemps à regarder et à lire dans ses yeux, et qu'il lui avait semblé qu'il voyait le ciel • Il y a un Dieu^ s'écriait-il, et il développait avec force l'argument tiré de l'ordre physique et des causes finales. Un débutant en philosophie lui ayant envoyé un écrit qui contenait sur le verso du titre une formule algébrique de Dieu, Kant écrivit au dessous avec un crayon : Ce serait = 0.
n avait fini par ne plus suivre le mouvement qu'il avait lui-mémë donné, et les systèmes qui étaient venus après le sien n'avaient pour lui aucun intérêt, ou lui donnaient même de Fhumeur. Il levait les épaules quand on lui parlait de Rein* hold ^. Il ne fallait pas lui parler de Pichte * et de son école; il accusait Herder • de vouloir être dictateur. Reimarus * était le philosophe qu'il estimait le plus, et il faisait souvent l'éloge du professeur Krause * et du prédicateur Schuls •.
i Mmuêl de VBiU^in et te fhUotophi^ i§ TêwmmÊêanm, Ira^duc^n française, t. II, p. 258.
« Ibid., p. ma. — « Ibid., p. 219 et UO. — * Ibîd., p. 193.
• E«t-ce M. Ch. Chrislian-Frédéric Krause, qnî avaîl dé]k publié <iu vivant de Kant : tHtêmitéio et philoMophim tt m9$ket§oê n»^ iione, 1802, Etquittê de ^oytJiM (allem.)* 1303? Voye» le Mmn%ti, t. II, p. 3/^5.
• lliid., p. 2&9.
Quand Wolmer publia sa Géographie physi^e, il en montra beaucoup d'humeur» il dit que tout cela n*était que charlatanisme^ qu'il avait envoyé lui-même son manuscrit au professeur Bink à Dantzig. La vérité est que, s'il avait envoyé à Rink son propre cahier, celui dont il se servait pour ses leçons, Wolmer s^ était procuré trois cahiers d'étudiants qui avaient suivi » à diverses époques, les cours de ICant sur la géographie physique, et qui avaient reproduit les développements riches et variés qu'il improvisait et qui manquent dans son cahier et dans l'édition de Bink.
Son dernier ouvrage, le seul manuscrit qu'il ait laissé (il avait disposé des autres précédemment), était intitulé, selon M. Hasse : System der reinen philosophie in ihrem ganzen Inhegriffe^ système con^lel de philosophie spéculative. M. Hasse déclare qu'il le vit souvent sur le bureau de Kant, et le feuilleta plus d'une'fois ; qu'il contenait plus d'une centaine de pages in-folio écrites très-fin, et que les points les plus graves y étaient traités ; par exemple l'iodée de la philosophie, à quoi se rapporte la conversation dont nous avons rendu compte entre Hasse et Kant, l'idée de Dieu, l'idée de la liberté et surtout le passage de la physique à la métaphysique. Au contraire M. Wasianski prétend que le sujet de l'ouvrage était le passage de la métaphysique de la pâture k la physique propremept dite. Selon
M. Hasse, Kant, dans l'intimité, l'appelait son chefd'œuvre, l'écrit qui renfermait tout son système, et il disait qu'il n'avait plus que la dernière main à mettre à la rédaction, ce qu'il espéra faire jusqu'au dernier moment. Selpn M. Wasianski , Kant parlait très-diversement de ce manuscrit : tantôt il le donnait pour le plus important de ses ouvrages et comme à peu près complet, sauf la dernière rédaction ; tantôt il voulait qu'on le brûlât après sa mort. Mais les deux narrations s'accordent sur le seul point qui nous intéresse, à savoir, que soumis a M. Schulz, juge compétent et que Kant regardait comme le meilleur interprète de ses écrits, celui-ci en porta ce jugement, qu'il n'y avait rien qui répondît au titre, que c'était un simple commencement d'ouvrage, et qu'il ne pouvait conseiller de le publier. Quoi qu'il en soit, il parait certain que les efforts que fit Kant pour avancer et achever cet écrit ont beaucoup contribué à l'affaiblissement de ses forces.
Cet affaiblissement devint tel vers le milieu de 1803, qu'il fut évident pour tous ses amis que le grand philosophe approchait de sa fin.
Le 22 avril 1803, anniversaire dç sa naissance, Kant réunit encore ses amis, et tâcha d'être gai, sans y réussir. Chacun vit bien que c'était la dernière réunion de ce genre. Le 24 avril, il écrivit dans son journal : « La Bible dit : Notre vie dure
*4* RAKT
10 ans f au plui SOj ei Iq meilleure n*nl ^ ^oUxfue ri travail* »
Sa fiiibles^e ne lui permit plut de recevoir d'autres visites aue Celles de ses plus ûatimes amis, et toute viâte d étranger lui deyiat insupportable* U ne s'y prétait qu'avec des difficultés extrêmes. On s'adressait à M. Wasianski, <|^ui n'obtenait pas toujours sa permission. Au moins &isait-il ses conditions, et il ne fallait pas le tenir longjten)^. n^ecevait debout, appuyé sur son. bureau^ n invitait pas à s^asseoir, ou même, ce c[ue j'ai vu» dit M. Hasse^ il laissait se» visiteurs dans l'anti- «cbambre, paraissait un moment à la porte^ et à lious les compliments iju'on lui faisait il répondait : « Vous voyez en moi un pauvre vieillard à moitié mort. » Mais il reçut avec plaisir la visite du citoyen François Otto, celui qui traita de la paix avec lord Hawkesbury ; et lui-même exprima le regret que son état ne lui eût pas permis de faire la connaissance du duc de Brunswick» à son passage par Kœnigsberg. L^illustration personnelle l'attirait, toute autre lui était indifierente; et ^uand le matin il avait reçu des visites de grandsseigneurs ou de personnages titrés^ il se plaignait à dîner de n'avoir vu c^ue des hommes à rubâjas et à crachat». Il y avait de temps en temps de^s scènes touchanteSy d^autres ridicui^. Parmi ces d^nièiees». il iàut mettre le trait swvant ; Uni jpime Qiédedm rusa^,
Dans les 0ËAMiÈinsi années de sa ViË« éil
«asâtât ^u'il le til se |eta sur 9à maki isft It luiisâ^ Ije lendemaîa il se prëMBta de nmvean, et dd^ iàIumUi au dofluwlique de l'é^rilure ém EaaoÉL Gé^ ktfKci, mjtmt trouve us mdroeati dtf 1» ipgàSMe éù V Àidhti^ùlogii » depm» kâgleD^ ttapriKiiéci y ie deiiat âu }euae Rnse» ^uî^ 4»n» nfei tsaoïport «de joie, baisa le papier, et, ne saLfibàttt èonmwnt té^ mtàgjûm afiseï §a necMmaiisanée^ ôtai FisuèÂt 0t le pilet qu'il portâtit, et en fit cadmu aa dômeMâque avec un thaler^ Toutes les liftgatdle» qui Avaient i^partenù à Kant om été afaisi ceumdérëes comne des reltqii^« Ou eontenre atiîaiird'hai à Dresde, daas un cabiBel de cmiosclOy wke panre de sou'liers de Kant. Après et «ci^t «n se di^HAa ses ifê^ tçuente et ses luevbksi et sa vieille casquette, ^1^ avait plus de vin^ ans et ne valait pais siit iiards, fut vendue 6 rixdales l/d (environ 33 ir«)«
Pwff surcroit de tnisène, il perdit akrs en partie le seul œil qui lui restait à» bon. Depuis très* kmgtes^ il avait perdu l'ussige de l'œil gauohe. Ott ne s'en apei?cevait que quand on le savait; et U n'aimait pas à eu paiier, et prétendait même qu'on ne voyait pas nueux aviee deux yeux qu'a* vec un seul^ et qu^ la vision, «n m retirant de Ton, se fortifiait dsois Tautne^ Au milieu de 1803, l'œil drois ausM^'afiaiUst et ne vit plus distincte* ■aeiitt* KanA fitt dôoé -Mifjé de t^enoucer à toute
écritujfe et à toute lecture, aux journaux politiques et scieutiques, et fut à peine en ëtat de signer son nom, mais toujours sans aucun tremblement» Plus tard même il en devint incapable, et en décembre jil se décida à donner à M. Wasianski une procuration générale* La signature qu'il donna à grand' peine dans cette occasion est la dernière écriture qnil ait faite.
Il ressentait profondément sa situation, poussait souvent des soupirs, et murmurait de temps en temps les mots de tutelle et de dépendance. Il essayait*de se passer le plus possible des services de son domestique, tâchait de se tenir debout et de marcher droit. Le corps était abattu, mais Fesprit n'avait pas encore perdu toute sa force.
Quoiqu'il Ht grand cas des médecins, il ne vou-* lait pas y avoir recours. H était fier de n'en avoir jamais eu besoin, et il soutenait qu'il n'était pas malade, mais vieux et faible. Je veux bien mourir, disait- il^ mais non pas par la médecine. Et il rap pelait cette inscription funéraire d'un homme que la médecine avait tué : Un tel se portait bien;, pour avoir voulu se porter mieux^ encore, il est ici. » Toute la pharmacopée de Kant consistait en quelques pilules qu'il prenait après son repas, et que lui avait données le docteur Trûnmer, son camarade de collège, la seule personne au monde qu'il tutoyât. Il était en médecine d'une complète
hëtërodoxie; sa maxime était : Pharmaconvenenum.
Ses amis le soutenaient à la fin de 1803 en lui parlant du printemps prochain, où il aurait ses quatre-vingts ans, et célébrerait l'anniversaire de sa naissance. Cette idée le réjouit. Mais, dit-il, il faut le faire sur le champ; et il voulut absolument qu'on le satisfît, et qu'on le laissât boire un verre de Champagne à la santé de ses amis.
Quelques éclairs de gaieté se montraient encore de loin en loin. Un jour qu'on avait parlé à table de l'expédition des Français en Angleterre , et qu'on avait beaucoup employé devant lui les expressions de mer et de terre-- ferme , il dit en riant qu'il y avait aussi beaucoup de mer dans son assiette et pas assez de terre-ferme. En effet depuis quelque temps on ne lui permettait plus qu'un peu de soupe.
Il ne pouvait plus trouver les expressions de la vie commune ; mais, chose étrange ! même dans sa plus grande faiblesse, il parlait encore avec une précision étonnante de tout ce qui se rapportait à la géographie physique, à l'histoire naturelle ou à la chimie. H s'expliquait encore fort bien sur toutes les espèces de gaz et leurs éléments. Il pouvait encore réciter les tables de logarithmes de Kepler, et, dans les derniers mois, quand sa faiblesse effrayait ses amis et mettait obstacle à toute conversation, M. Wasianski leur disait : Parlons de
sciences, et je parie que Kant comprend tout, et entre dans la conversation. Ils n'en voulaient rien croire. « J'en fis l'essai^ dit M. Wasianski, et j'a- « dressai à Kant quelques questions sur les Bar- « baresques. Il me raconta en peu de mots leur « manière de vivre ; il fit même la remarque que, « dans le mot Alger, ge devait se prononcer gie, « Algier. »
La seule distraction qu'il avait était la musique de la garde montante. Quand elle passait devant sa maison y il laissait ouvertes les portes de son cabinet, et Técoutait avec attention et plaisir. On pourrait croire que l'auteur de la Critùfiie du jugement (Théorie du goût et des arts) n'aimait que la belle et noble musique, celle des premiers artistes. Nullement; il distinguait mal la bonne musique de. la mauvaise, et il aimait par-dessus tout la musique forte. Ayant une fois entendu de la musique funèbre à l'occasion de la mort de Mosès Mendelsobn, il n'y avait trouvé qu'une lamentation ennuyeuse. Il aurait voulu que l'artiste eût exprimé autre chose encore que de la douleur, par exemple la victoire sur la mort, le jugement dernier; etil avait été sur le point de s'enfuir. Depuis cette cantate, il ne voulut plus assister à aucun concert, de peur d'éprouver le même désappointement. La musique qui lui plaisait était la muiique militaire.
DANS LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE. Ài9
Le 17 août il avait écrit dans son journal ces six
vers.
Chaque jour a ses peines, Et le mois a trente jours ; Ainsi le compte est clair, Et Ton peut dire sûrement Que le mois le plus heureux Est toi, beau février.
On ne sait d'où Kant avait tiré ces vers; mais ce mois de février qu'il célébrait ainsi devait être précisément celui de sa mort. Elle approchait visiblement. Ses nuits devinrent mauvaises et se remplirent de songes eflfrayants. Il ne rêvait que scènes tragiques, meurtres, assassinats. Il se crojait chaque nuit assailli par des brigands, et ces rêves sinistres s'emparèrent tellement de son imagination qu'en s'éveillant il prit une fois pour unassas-» sin son domestique qui accourait à son secours . Le jour, il souriait de ses fantômes nocturnes, et il éia^ivait sur son journal : Se garder des mauvais rêves. Quelquefois aussi ses rêves, sans être moins fatigants, étaient d'une tout autre nature. Ses oreilles étaient involontairement assiégées d'airs populaires qu'il avait autrefois entendu chanter aux enfants dans la rue, et il ne pouvait parvenir à s'en délivrer. Quelquefois c'étaient des souvenirs d'écoliers qui l'assaillaient, et le Descartes de notre siècle récitait ; Vacca la pince, forceps la vache, rusticus
AM lUNT
la moustache, nebuîo c'est toi : en un mot, Kant tombait en enfance.
Le 8 octobre, il tomba malade pour la première fois de sa vie. Il n'avait jamais eu qu'une fièvre, quand il ëtait à l'université, et depuis une forte contusion à la tête en se heurtant contre une porte. G'avaient étë là toutes ses maladies, et il ne pouvait s'en rappeler aucune autre. Ses pesanteurs de tête et ses faiblesses d'estomac n'étaient que l'effet inévitable de l'âge. Mais le 8 octobre il eut une petite indigestion dont les suites pensèrent lui être funestes. Il tomba par terre et on le porta à moitié mort dans son lit. Pour la première fois, un médecin, le docteur Oelsner, fut appelé. On parvint k le ranimer ; il se rétablit un peu, reprit de l'appétit et quelque gaieté, et redemanda ses vieux mets favoris et ses amis. On rappela les uns, on tâcha de lui faire oublier les autres ; mais depuis il n'eut plus que des intervalles d'esprit et de vie.
Pendant ces courts intervalles, son excellent cœur se montra tout entier. Il exprimait à M. Wasianski sa reconnaissance avec une émotion profonde, et prenait des mesures pour récompenser le zèle du nouveau domestique, Jean Kauffmann, qui avait succédé à Lempe, et qui le soignait avec un attachement particulier et une patience infatigable* Kant l'appréciait et lui fit du bien. M. Hasse
rapporte même que les derniers jours, touche des soins pénibles que lui prodiguait son fidèle domestique, une fois Kant voulut lui baiser la main.
Dans le mois de décembre sa vue s'éteignit tout k fait.
En janvier 1804, il perdit tout appétit. Il ne fa'.sait plus que bégayera table ; il ne parlait distinctement que dans son lit. Ses nuits étaient sans repos et sans sommeil. H commença à ne plus reconnaître ceux qui étaient autour de lui, d'abord sa sœur, puis M, Wasianski; son domestique fut celui qu'il reconnut le plus longtemps.
Enfin vint le mois de février, sur lequel il avait écrit le verset que nous avons cité, et qui en efiet fut le moins pénible de ses derniers mois, puisqu'il n'eut pour lui que douze jours. Son corps était réduit, comme il le disait lui-même, au mnimum. Quelques jours avant de mourir, il était à moitié mort. Le 3 février, son médecin, le docteur Oelsner, qui était son collègue à l'université, et alors recteur, étant venu lui faire visite, Kant se leva, lui tendit la main, et prononça successivement et indistinctement ces mots : Beaucoup de fonctions, fonctions importantes ^ puis : Beaucoup de bontés, puis enfin : Reconnaissance. Tout cela sans liaison, mais avec chaleur. M. Wasianski expHqua tout haut à M. le recteur que Kant voulait dire qu'il avait beaucoup d'emplois importants et que
c'était beaucoup de bonté à lui de lui faire visite ; qu'il en avait bien de la reconnaissance. C'est cela, dit Kant , qui essayait de se tenir et tombait presque de faiblesse. Le médecin le pria de s'asseoir. Kant tardait; M. Wasianski expliqua encore que Kant ne voulait pas s'asseoir devant lui. Le médecin paraissait en douter, et fut touché jusqu'aux larmes lorsque Kant , rassemblant ses forces, dit avec effort : Le sentiment de la politesse ne m'a pas encore abandonné. Le 5 février, M. Wasianski dîna chez lui avec un de ses amis. On fut obligé de le porter à table, et, comme il tombait de côté, de relever et d'assurer ses coussins. Voilà tout en ordre, dit M. Wasianski. Oui, répondit Kant, teslîtudine etfacie, comme un jour de bataille. Le 6, ses regards devinrent fixes ; il ne dit plus un mot; seulement quand on parlait de sciences, il donnait encore quelquesigne qu'il était là. Quelques mois auparavant, il s'était fait dans le caractère de Kant cette petite décomposition qui précède et annonce toujours la mort. Leplusdoux des hommes était devenud'humeur difficile et quelquefois assez dure. Ce changement avait touché tous ses amis, au lieu de les rebuter ; ils n'y virent que TefTet de la dernière lutte, dans laquelle la nature physique était la plus forte. Quelques semaines avant sa mort, la lutte avait cessé, et il ne parut plus la moindre trace d'inquiétude et de mauvaise humeur.
« Le 7 février, dit M. Hasse, nous fûmes in- « viles chez lui pour la dernière fois. A peine Ta- « vait-on porté à table, et avait-il pris une cuil- « -lerée de soupe, qu'il demanda à être reporte « dans son lit. Quand on le déshabilla, nous vîmes « que ce n'était plus qu'un squelette, et son corps « épuisé s'affaissa dans le lit comme dans un tom- « beau. Nous restâmes à table, nous entretenant « de lui avec M- Wasianski. Il le remarqua, et « prononça très-distinctement le mot état, état « (zuslmidj zustand) ! Ce que nous interprétâmes « ainsi : Vous voulez dire, M. le professeur, que « nous parlons de vous. Oui, justement (ja ganz « r€chi)y dit-il encore, et ce fut le dernier mot « que j'entendis de sa bouche; ce fut la dernière « fois que je le vis. Il ne se releva plus. »
Le 9 il ne répondit plus aux questions qu'on lui fit j le 10 au matin, M. Wasianski, lui ayant demandé s'il le reconnaissait, il répondit oui , lui tendit la main, et le caressa sur la joue. Le 11 au SOIF) ses yeux étaient éteints et son visage calme. « Je lui demandai, dit M. Wasianski, s'il me re- « connaissait. Il ne me répondit point; mais il « me tendit les lèvres comme pour m'embrasser. « Une profonde émotion me saisit. Je ne sache « pas qu'il ait jamais embrassé aucun de ses amis, « du moins je ne Fai jamais vu embrasser per- « sonne. Une fois seulement, quelques semaines