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Fragments littéraires

M. Cousin, ayant été élu par l'Académie Française à la place vacante par la mort de M. FouRisR , y est venu prendre séance le 5 mai 1851, et a prononcé le discours qui suit :

Messieurs ,

Si quelqu'un s'étonnait de voir aujourd'hui , à TAcadémie Française , un métaphysicien succéder à un géomètre , je lui montrerais la statue que vous avez élevée dans cette enceinte au père de la géométrie et de la métaphysique moderne (i).

Les lettres tendent la main à toutes les sciences qui honorent la raison humaine ; et vous ne demandez aux plus abstraites elles-mêmes , pour les accueillir parmi vous , que de savoir parler votre langue. Pourquoi donc la philosophie serait-elle ici une étrangère ?

(1) La statue de De8t»r^es.

nAOEBTS LITFËK. — t. I.

6 DISCOVBS DE HÉCEPTION.

Non , messieurs , il y a des liens étroits entre la philosophie et la iitléraiure. Toutes deux travaillent sur le même fonds , la nature humaine : Tune la peint , l'autre essaye d^en rendre compte. Souvent elles ont échangé d'heureux services. Plus d'une fois les lettres ont prêté leur voix à la philosophie ; elles ont accrédité , répandu, popularisé la vérité parmi les hommes ; et quelquefois aussi la philosophie reconnaissante a apporté à la littérature des beautés inconnues. N'est-ce pas au génie même de la métaphysique que les lettres antiques doivent ces pages inspirées où la grâce d'Aristophane le dispute à la sublimité d'Orphée et le dithyrambe à la dialectique? C'est Âristote , c'est sa concision élégante qui a donné le modèle du style didactique. Et dans l'Europe moderne, parmi nous , messieurs , celui dont l'image est ici présente , et qui a créé une seconde fois la géométrie et la philosophie , n'est-^il pas aussi un des fondateurs de notre langue ? Cherchez dans Rabelais et dans Montaigne cette précision sévère , cette dignité dans la simplicité , ce caractère mâle et élevé que prend tout à coup la prose française dans le discours sur la Méthode, Quand on lit Descaries, on croit entendre le grand Corneille parlant en prose. Écoutez Malebranche : n'est-ce pas Fénélon lui-même avec tout le charme et la mélodie de sa parole ? Sans doute Coudillac ne s'oiïre point à l'imagination avec les attributs éminents de«es cleux illustres .devanciers; il n'a ni l'énergie du))remlâr , ni'Pécla^ rfu second ; ro^s on

Aloob db m. foumuui. t

ne peut loi refuser cette simpHeîté de bon goût, cette lucidité constante , cette finesse ingénieuse sans afiectation, cette dignité tempérée, qui sont aussi des qualités supérieures. Mais qu'ai je besoin d'aller chercber si loin des preuves de l'heureuse alliance de la littérature et de la philosophie ? N'aperçois-je pas dans vos rangs deux philosophes célèbres , ailleurs divisiés peut-êire, ici rapprochés et réunis par Tamour et le talent des lettres ? Tous deux appelés à éccuper un jour un rang élevé dans l'histoire de la philosophie ^ dans cette histoire où il y a place pour tous les systèmes , pour tous les hommes de génie qui ont aimé et servi à leur manière la cause sacrée de la raison humaine ; l'un (i) , disciple original de Gondillac, qui semble avoir épuisé le système entier de l'école qu'il représente par l'étendue et la hardiesse des conséquences que sa pénétration en a tirées , et dont l'hon* •neur est de n'avoir guère laissé à ceux qui viennent après lui que l'alternative de le suivre comme à la trace ou de l'abandonner pour être nouveaux ; écrivain singulièrement remarquable par cette clarté suprêotô qui à elle seule est déjà un don si rare , et qui en suppose tant d'autres ; l'autre (2) , messieurs, qui appartient à l'école de Descartes et le premier parmi nous l'a réhabilitée en la rappelant à la sévérité de sa propre méthode ; puissant orateur qu'une raison inflexible ,

(1) M. DeTracy.

(2; M. noyer-CoUard.

secondée d'one imagination qui s'ignore , coédvîl in^ Tolontairement et par sa rigueur même aux plus heuretix effets de style , pittoresque , brillant , ingénieux oorome malgré lui-même , parlant naturellement la langue des grands maîtres du xvh« siècle, parce qu'il a vécu dans leur commerce intime, etqu^I est en quelque sorte de leur famille.

Comment arriver jusqu'à moi après tous ayoirrap* pelé tous ces glorieux modèles de la science philoso* pbique et de Fart d'écrire ? Mais je ne me suis point considéré , messieurs ; je n'ai pensé qu'à la philosophie , et j'ai cédé devant vous à mon plus cher et plus habituel sentiment , la foi à la dignité de la phi* losophie et le culte des grands hommes qui l'ont servie par la double puissance de la pensée et de la parole. Ce sentiment m'a conduit de bonne heure dans une carrière difficile; il m'a soutenu dans plus d'tme épreuve ; qu'il me protège aujourd'hui , messieurs , et me soit un titre à votre indulgence !

Qui m'eût dit , en effet y que jamais je viendrais m'asseoir à cette place qu'occupait naguère avec tant d'éclat le savant célèbre dont la perte irréparable est un deuil pour l'Institut tout entier, pour la France et pour l'Europe? Lui aussi avait voué sa vie à des éludes qui ne conduisent point ordinairement à l' Académie Française ; et c'est là malheureusement la seule resr semblance qui soit entre nous ; mais la gloire , qui est de toutes les académies, le désignait à vos suffrages dans les hautes régions de l'analyse mathématique ; et

*i#«l 01 M. FOOUBl. 9

rhottsiede goût, Tbomaie excelleni avait atsénent itilrodttit parmi vous le grand géomètre. Les titres de M. Fourierà TadmiraHoQ du monde savant trouYeront aiUe«fs un digne interprète : il m'appartient à peine de vous les rappeler.

La science qui a pour objet les grands phénomènes de la nature doit sa naissance et ses progrès à trois causes, Tobservation , le calcul et le temps. C'est TobservatioB dirigée par la méthode qui recueille, amasse » éprouve les matériaux de la science ; mais pour que la science se forme , il faut que le calcul s'ajoute à l'observation , le calcul , puissance merveilleuse qui métamorphose tout ce qu'elle touche , néglige dans les faits observés les détails arbitraires, fruits de circonstances passagères et indifférentes, pour en retenir seulement les éléments nécessaires qu'elle dégage , met en lumière et exprime alors, dans leur simplicité et leur abstraction , en formules générales sur lesquelles elle opère avec confiance , et dont elle tire des résuluts aussi généraux que leurs principes , c'est-à-dire des lois , c'est-à-dire la science. Une fois sortie du berceau de l'expérience , et lancée dans le monde par la main du calcul , la science marche , et s'avance avec le temps de conquête en conquête jusqu'au terme qui lui est assigné. Ce terme est une loi si générale qu'elle épuise l'expérience et n'admet aucune autre loi plus générale qu'elle-même. Mais les siècles , en poursuivant ce terme , le reculent sans

cesse et le chassent pour ainsi dire devant eux. Dans

10 DnoocnM' dv witCÊ^non,

ce {TOfid mouvement , clniq«e progrès de la eemee, chaque généraHsatioii nouvelle est Touvrage de quelque homme de génie qui y attache son nom en carac» t^s impérissahles* La suite de ces grands noms est l'histoire même de la science. Ordinairement , mes* sieurs, il faut bien des siècle, bien des hommes de génie pour porter une science à quelque perfection. Voyez celle du mouvement : combien de temps ne lui a-4-il pas fallu pour arriver à un.certaiii nombre de lois générales ! Appuyé sur deux mille ans de travaux accumulés , Kepler n'avait pu s'élever plus haut : il a fallu un siècle entier, le renouvellement de la géométrie et Newton pour généraliser les lois de Kepler, et il a fallu un siècle encore et Laplace pour généraliser en quelque sorte la loi de Newton , en l'étendant à tous les corps célestes et à tous les temps. Voici mainienant un autre phénomène , presque aussi uni* versel que le mouvement , qui accompagne partout la lumière et pénètre dans des régions où la lumière ne peut le suivre, qui se joue à la fois dans les champs illimités de l'espace et se mêle à tout sous nos yeux, qui produit la vie universelle à tous ses degrés et sous toutes ses formes , remplit et anime l'univers comme le mouvement le mesure. Chose admirable ! ce phéno* mène était à peine étudié , il y a un demi-siècle ; ei quand Laplace achevait la Mécanique céleste , à peine quelques observateurs en avaient fait le sujet d'expériences ingénieuses , qui , même entre les mains les plus habiles , n'avaient pu rendre ce qu'elles ne ren-

fermatest pa»,-d6t lok générales, «ne théorie 9' une science. Parmi tons les grande géomètres et les grands physiciens qui « d'un bout de l^urope à Tautre , sa disputaient alors les secrets de la nature, pas un n*avaii su appKquer le calcul à ce phénomène. Il semble donc qu'il lut faudra bien du temps , selon la marche ordinaire de Fesprit humain , pour donner naissance à une science digne de s^asseoir parmi celles qui font l'orgueil de notre siècle. Non , messieurs » il n'en sera point ainsi. Un homme parait tout à coup, qui fait à lui seul plus d'observations que tous ses deyanciers ensemble et traverse le premier âge de Ja science, celui de Texpérience, et qui, non*seulcment commence le second âge de la science, celui de Tapplication du calcul à rexpérience, mais , dérobant à Tavenir ses perfectionnements , développe , agrandit^ assare la science qu'il a fondée , et en tire, avec les applications les plus ingénieuses et les plus utiles au commerce de la vie , les lumières les plus inattendues et les plus vastes sur le système général du monde. Ce phénomène si important et si longtemps négligé, de* venu tout à coup la matière d'une théorie complète, d'une science très-avancée, c'est, roe(»ieurs , le phénomène de la chaleur; et M. Fourier est Thomne auquel le XIX* siècle doit cette science nouvelle.

Sans chercher à vous donner ici la moindre idée de la théorie de la chaleur , il me sufiira de vous rappeler que la grandeur de ses résultats n'a pas été plus contestée que leur certitude , et qu'au jugement de

l'Earope ssfvame , la RouTeaoié de l!aia)yte rinr h^ cpelle ils reposent est égalé à sa perfectioo, M. Fou* vier se présente donc avec le signe évident du vrai génie : il est inventeur. Supposer Tbistoire la plus abrégée des sciences physiques et mathématiques où il n^ aurait place que pour les plus grandes décou* vertes , la théorie mathématique de la chaleur soutien^ drait le nom de M. Fourier parmi le petit nombre de noms illustres qui surnageraient dans une pareille histoire. M. Fourier y serait à côté de ses deux grands contemporains, Lagrange et Laplace. Lagrange , messieurs, est comme le dieu de l'analyse ; il réunit ea lui rinveniion , la fécondité, la simplicité, la facilité, j'allais dire .la grâce. Les beaux calculs 8*échappenl de son esprit comme les beaux vers de la bouche d'Homère. Mais des hauteurs où il règqe , il abaisse à peine ses regards sur la nature. Laplace , au contrairei n'emploie guère l'analyse que pour arriver à la découverte ou à la démonstration de quelque loi^natu* relie : il appartient à l'école de Newton et de Galilée^ comme Lagrange à celle d'Euler et de Leibnitz. S'il n'a pas découvert le système du moade, il a su trouver, 4ans les conditions mêmes de son existence , le secrec de son éternelle durée. Avec moins de grandettr^ M. Fourier a plus d'originalité peut-être ; car il n'a pas seulement perfectionné une science , il en a inventé une , et en même temps il l'a presque achevée» Et il n'avait pas devant lui plusieurs générations d'homiaes supérieurs , Newton a l^eur téie : il est en

ÊMxmtL DM M. pemnn. 41

qae^ae torie h Newton de eette impoAante partie an système do monde.

Ne»serait41 pas naturel de croire que Tantear d*âussî grands travaux n'a pu les accomplir qu'à Taide des circonstances les plus heureuses , dans le sein d'une paix profonde , et en leur consacrant , sans distraclÂon et sans réserve, tous les jours d'une longue vie? Un étranger qui se trouverait dans cette enceinte serait fort étonné d'apprendre que le rival de Lagrange et de Laplace a consumé ses meilleures années dans les orages de la vie politique ou dans les affaires ; que la fortune l'a jeté à travers les scènes les plus mémo^ râbles de la révolution et de l'empire ; et que sa vie en elle-même , et sans les découvertes qui rendent son nom immortel ^ est encore une des destinées les plus intéressantes , les plus remplies et les plus utiles de notre âge.

Élevé à l'école militaire d'Auxerre que dirigeait l'ordre savant et éclairé auquel la France doit une partie de sa gloire littéraire (1), sans fortune et sans ambi* tion , passionné de bonne heure pour les mathémati^ ques, plein de reconnaissance pour lel mailrai qui avaient formé son enfance et lui montraient parmi ettx un avenir indépendant et tranquille , peu s'en fallut que M. Fourier ne se fit aussi bénédictin ; et sans lès événements qui survinrent , très-probablement sa paisible destinée se serait écoulée dans une modeste ceU

'• (1> Le« bénédictinB de la cimgrégatioo de Saint»llaur.

14 DliOOinif BB Rtcsmott.

luie ; il n'eftt jamais eti d'antre théâtre que Técole de sa ville natale , et ses courses dans le monde «e seraient bornées à quelques voyage d^Âuxei^re à Paris, pour-tsommuniquer à TAcadémie des sciences des mé« moires d'algèbre. Biais la révolution française en décida autrement , et renversa tout le plan de sa vie. M. Fourier salua la révolution avec espérance ; il Tembratsa avec amour, lorsqu'elle était noble et pure ; et quand plus tard , condamnée , pour se défendre , à une dévorante énergie , elle devint coupsdi^le et malheureuse, il ne crut pas devoir Tabandonner dans ses mauvais joors , et il la servit encore , non pas dans ses fautes, mais dans ses périls : il a Thonneur de l'avoir traversée sans tache et de ne l'avoir jamais irahie. Son patriotisme lui fit accepter d'honorables fonctions que sa probité courageuse tourna bientôt contre lui-même ; et , dénoncé , emprisonné, condamné à mort , le jeane géomètre eut bien de la peine à échapper au sort de Lavoisier. La tempête un peu apaisée , nous le relrooyons sur les bancs de l'École normale et dans la chaire de rÉcole polytechnique. Sa première et studieuse earrière semblait se rouvrir, pour lui. C'était encore nne illusion. Un autre géomètre, un peu plus ambitieux , le vainqueur d'Ârcole, sentant que son heure n'était pas venue en France et qu'il manquait un hoàime à l'Orient, entreprit de lui donner cet homme, de recommencer le rôle d'Alexandre en attendant celui de César, et de réaliser les vues de Leibnitz sur l'Egypte. 11 ne s'agissait pas seulement de soumettre cette

iLOaB DB M* VOCBIKII. It

Mie contrée à la domination française : il fallait la conquérir à la civilisation de TËurope. Le membre de rinstitot , général en chef de Tarmée d'Egypte , fit donc appel à la science , et la science s'élança à sa toix , aussi aventureuse et aussi confiante que Tarmée. Voilà M. Fourier enlevé de nouveau à ses éludes chéries. Qui ne sait les prodiges de Texpédition d'Egypte?- LeGàireà peine soumis, IMnstitut d'Egypte fut fondé sur le modèle de l'Institut de France. M. Fourier en était le secrétaire perpétuel. Son esprit vaste et flexible embrassait et animait tous les travaux» Là il s'entrelenait d'analyse avec Monge , de géodésie et de mécanique avec Andréossy et Girard , de physique et de chimie avec Malus et Berthollet ; ou bien il discutait avec Denon et les antiquaires improvisés de Texpédition l'âge obscur des mystérieux édifices de Dendérah et d'Ësné, qu'ils avaient visités ensemble. Mais ces nobles loisirs s'évanouirent bientôt. Le général Bonaparte vil 9oa étoile pâlir à Saint-Jean -d'Acre et repasser d'Orienl en Europe ; il la suivit. Les circonstances rengagèreni nne seconde fois M. Fourier dans les affaires. Kléber lui donna toute sa confiance , et le secrétaire de l'Institut devint à la fois le minisire de la justice, le ministre de l'intérieur et quelquefois môme le minisire des relations extérieures de l'Egypte française. Les habitants, les savants , l'armée le respectaient et le chérissaient à l'envi ; et quand les désastres s'accumulèrent sur cette vaillante colonie , quand le poignard frappa Kléber le même jour où Desaix tombait à Marengo ,

10 DlSCœm BB BÉCEFITOU*

ee fui M. Foorier que la douleor eommone votllol aYoir potir interprète ; noble mission , douloureux discours , ott , malgré la résolution de Torateur de soutenir les courages , la tristesse de ses paroles sem^ btait avouer que les funérailles des vainqueurs d'Héliopolis et de Sédiman étaient celles de Texpéditioa elle-^méme. Quelle scène , messieurs ! Représentezvous à six cents lieues de la patrie , sur lea bords du Nil y au pied des Pyramides , en face du désert , Tarmée française réduite à une poignée de braves , rame^ née des extrémités de TÉgypte , cernée en quelque sorte autour du cercueil de ses deux meilleurs capi« taines, et associant involontairement à ces deux grande» ombres celles de tant de braves qui les avaient pré* cédés. Aujourd'hui même, à la distance de trente années, en lisant les deux touchants discours prononcé» par M. Fourier, on ne peut se défendre des même» sentiments qui Tagilaient ainsi que Tarmée entière , et de seniimentsr bien plus pénibles encore , quand on se demande où sont aujourd'hui tous ceux qui mélatent alors leurs larmes à la voix de M. Fourier. Combien d'entre eux ne sont pas sortis de l'Egypte et dorment dans cette vieille terre I Et ceux qui échappèrent aux derniers désastres , et ceux aussi qui, une année auparavant, avaient suivi en Europe la fortune de leur gérai , que sont-ils devenus ? Héros de TÉgypte ! quelle qu'ait été votre destinée , dans quelque lieu que reposent vos cendres, et vous, en bien petit nombre,qui leur aveat survécu , soldau ou savants , qui avez fait partie

6I.MR m M. FommE. n

jde cette grande expédition et de ces jours héroïques de Qotre histoire , soyez tous honorés ici dans Tud de vos plus dignes compagnons ! Jamais Tlnstitut, jamais la France n'ouhiiera ce qu'elle doit à votre cour^g^, à vos vertus, à vos malheurs.

De retour en France avec les débris de Texpédition d'Egypte, M. Fourier croyait avoir acheté le droit de i^venir à ses premières études et de s'y livrer tout entier : son ambition se bornait à une place de professeur de mathématiques. Mais le chef du nouveaq gouvernement ne consentit point à se priver de ses talents politiques , et Tadministrateur du Caire fut appelé à la préfecture de Tlsère. M. Fourier y remplit dignement le . programme et en quelque sorte le mot d'ordre de cette époque , union et grandeur. A la voix d'un sage, les ressentiments des partis, les jalousies d'intérêt ou d'opinion s'apaisèrent. Sons le compas bardi du savant , ce sentier escarpé des Alpes qui avait «onduit Annibal en Italie, devint une route facile pour les conquêtes pacifiques du commerce et de L'industrie. De vastes marais , inépuisable foyer de maladies de toute espèce , dévoraient une partie considé* rabie du département : un zèle habile et persévérant les rendit à la culture et créa trente-sept communes florissantes. L'empire ajouta ses récompenses aux bénédictions du peuple, et les honneurs vinrent chercher M. Fourier« Mais les épreqves de sa vie n'étaient pas terminées. Bientôt il vit chanceler et tomber, se relever. un moment et u^er encore celui qu'il avait conçu

Toai I. 2

tour à tour général , premier consul , empereur ; et, an mîHeu de ces grandes catastrophes, plaeé entre Ttle d*Elbe et Paris , il ne trahît personne et ne senrît que la France. Il lui était réservé de souffrir encore avec elle. Tombé dans la disgrâce , réduit à une honorabte pauvreté , le dignitaire de Tempire vint demander un asile à Tlnstitut , et Tlnstitut lui tendit la main. Mais ceux qui persécutaient Monge , ne pouvaient épargner M. Fourier ; la sanction royale fut refusée à sa nomina* tion. L'Académie des sciences répondit à cet acte par une nomination nouvelle faite h l'unanimité , et celte fois , grâce à de loyales interventions , sa voix généreuse fut entendue. Ici finissent , messieurs , lesaven*tures, les longues agitations de la vie de M. Fourier. La science Tavaii recueilli ; il ne vécut plus que pour elle. U trouva dans son sein cette paix profonde aprè» laquelle il soupirait depuis si longtemps. Il ne s'occupa {^ns que de rassembler et de coordonner ses travaux épars. Le temps qu'il dérobait à la géométrie, il le donnait aux lettres qu'il avait toujours aimées. Familier avec les chefs-d'œuvre de l'antiquité et de la littérature firan^ çaise, il avait fait une étude approfondie de l'art diffî» cile de faire parler à la raison un langage digne d'elle, et cet art, il l'avait pratiqué en maître dans la belle préface digne de servir de frontispice au grand ouvrage de la Description de l'Egypte. Aussi quand l'Académie des sciences perdit Delambre , elle confia son héritage à M. Fourier; et on peut dire avec la vérité la plus scrupuleuse qu'il n'y avait pas une qualité de son esprit

et de MD caractère qui ne le destinât à cette noble nagUtratare , et retendue de ses connaissances (jpii embrassaient toutes les parties des sciences ainsi quQ leur histoire , et TimpartiaUté supérieure de son intei* ligence secondée par sa modération naturelle , et lo vif sentiment de la dignité de Tesprit humain, et raWance si rare d'un savoir profond et d'une imagi** nation élégante. Moins piquant , mais plus instruit que Fontenelie , aussi précis et plus orné que d'Àlem* bert, aussi riche en vues générales, mais plus pur» plus délicat , plus artiste que Condorcet , Tauteur de réloge d*Her8chell est au premier rang des plus heureux interprètes des sciences. L'Académie Française voulut partager un aussi beau talent avec Tillustre com* pagnie à laquelle elle avait déjà emprunté Laplace et M. Guvier. Ce nouveau lien l'attacha plus intimement encore à Tlnstiuit. 11 vivait en quelque sorte dans son sein. Ce n'est pas qu'il eût perdu ce vif intérêt, cette tendre sollicitude pour les destinées de la patrie et de l'humanité qui )adis Tavait jeté au milieu des affaîrea^ L'âge et le malheur n'avaient pas glacé son cœur, mais il croyait avoir payé sa dette à la vie active , et e'est du port qu'il contemplait les orages. Il aimait toujours le monde , mais il vivait dans la solitude. Il se plaisait à y recevoir avec quelques amis éprouvés des jeunes gens passionnés pour les sciences ou pour les lettres. Aucun d'eux ne le visitait sans eu recevoir d'aimables encouragements et des conseils utiles. U lépandsût aiQiour de lui comme un parfum d'honnêteté

M DMOOimS DB BÉGISMIOII.

dt de bon goût. On ne pouvait le fVéqtienter, je le sais par expérience, sans aimer davantage et lès sciences qui apprennent à connaître la natnre , et ces études auxquelles il se plaisait h rendre leur antique nom d'humanités , parce qu'en effet elles sont comme les nourrices de rhumanité et les însti tutrices de la vie. Ce qui nous frappait surtout en lui » sans parler de la finesse de son esprit et de la richesse de sa mémoire, c'était son exquise bienveillance et son admirable désintéressement. C'étaient là ses deux vertus naturelles : il les pratiquait sans effort , parce qu'elles faisaient comme partie de lui-même. Daits toutes les positions, il avait vécu comme il l'aurait fait dans la cellule de récole d'Âuxerre , content d'une modeste aisance et sans souci du lendemain. Sous l'empire , il faisait deux parts de ses revenus , la première pour sa famille qui s'bonoraii de ses bienfaits , la seconde pour ses expériences; quanta lui-même et à son avenir, il n'y pensait point : 1815 le trouva presque sans ressources, et il n'a laissé ni dettes ni fortune* 11 aimait tendrement les hommes et leur rapportait ses travaux les plus élevés comme ses moindres démarches. C'était par amour des hommes qu'il aimait les sciences , ce moyen si puissant de leur être utile. Son patriotisme était aussi de l'humanité. 11 regardait comme un devoir de ne négliger aucun moyen d'être utile , et quand, aban^ donné par la fortune , affaibli par l'âge , il n'avait plus rien à donner, plus de services à rendre « l'aménité de ses manières et sa politesse affectueuse réflédiissaient

ÉLOQB BC M. FOUBIEB. , $1

encore rinéj^uis^ble bonté de son ooeur. U y ayait de la profondeur ju8<)ne dans sa politesse , parce qu'elle tenait à la fois à sa nature et à une philosophie éle?ée. En un mot , c'était un véritable sage, une intelligence supérieure avec une àme sensible.

C'est au milieu de cette paisible solitude, en posses* sion d'une vraie gloire, de la vénération publique et d'une bonne conscience, plein de nobles souvenirs et occupé de nobles travaux qu'il s'est éteint tout à coup, à l'entrée de la vieillesse.

Sans doute sa carrière aurait dû être plus longue pour les sciences qu'il a«rait encore agrandies, et pour ses amis qui trouvaient un si grand charme dans son commerce ; mais en elle-même elle est pleine et achevée, et quand je la considère sous tous ses aspects, elle me parait heureuse. Oui, M. Fourier a été heureux, car Dieu lui avait donné une âme noble et un beau génie. U a pu jouir de la beauté de l'ordre du monde et se pénétrer de la sagesse infinie de son auteur dans l'étude et la méditation de l'un des phénomènes les plus vastes de la nature. Il a connu, il a compris Lagrange ; et ce qui vaut mieux encore , il a pu lire dans l'âme d'un Gafarelli , d'un Desaix , d'un Kléber ; et dans ce commerce héroïque il a appris que la vertu, la liberté, la patrie ne sont pas de vains noms , et que les trahir ou en désespérer jamais est une faiblesse impie. Il a vu les plus vaillantes épées au service des plus nobles desseins. 11 a assisté à l'immortalité de ses amis ; lui-même il a dû avoir le pressentiment de la

SI DIS€OUBS m RÉCEPTION. ÉLOGE DE M. FOURIEB.

sienne. Si plus d'une fois il a gémi sur les mallieurs de la pairie^ il a cru à la puissance des lumières et au progrès irrésistible de Thumanité : il a vécu et il est mort dans cette foi.

Il ne lui a manqué que de vivre assez pour assister au grand spectacle qui lui aurait rappelé les plus beaux jours de sa jeunesse. Il est mort quelques semaines avant celle qui ne périra pas dans Thistoirc. Nos pères, messieurs, ont fait la révolution française, et ce serait une insulte à leurs mânes de vouloir recommencer leur ouvrage; mais ils nous avaient laissé Thonnenr^et comme imposé le devoir d'acbever la révolution qu'ils nous léguaient, en lui donnant un gouvernement digne d'elle. Les deux puissances immortelles de la France, le roi et le peuple, le génie de la monarchie et Tesprit des masses se sont rencontrées : elles ne se sépareroni plus. Ces généreuses institutions, achetées par tant de sang et de larmes, sont enfin reniises à la garde d'un prince lopl et dévoué à la patrie. Reposons-nous à l'ombre du trône national , dans une concorde puissante qui nous permette d'ajouter à la liberté un peu de gloire, car c'est une parure qui lui sied bien, et il n'est si doux d'aimer la France et de la servir que parce qu'on sent que ses intérêts se confondent avec ceux de l'humanité entière, et que sa grandeur est l'espérance du monde.

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