LB SO SEPTEMBRE
Ce n'est pas la première fois^que la mort frappe uq élève de TÉcole normale , mais on peut dire que jamais elle ne choisit dans ses rangs une victime plus pure et plus irréprochable. Plus tard un autre que moi , surmontant sa douleur, nous entretiendra dignement de celui qu'il a plus particulièrement connu et aimé. Invité à le suppléer en cette triste circonstance, je ne veux qu'acquitter ici en peu de mots la dette commune envers le bon et parfait camarade que nous allons quitter pour toujours.
Plusieurs d'entre nous se rappellent encore les bril* lants succès du jeune Larauza au lycée Napoléon , et vous savez tous quelle estime et quelle affection ses talents et son caractère lui concilièrent à TÉcole normale. Déjà M. Larauza était chrétien rigide envers
FDNÉRAILLBS DE M. LABAUZA. 65
lahméme , doux et facile pour les autres , austère dans ses principes et serein jusqu'à la gaieté la plus aimable par la candeur de son âme et la vivacité de son imagination. Déjà il mettait dans tous ses travaux ce zèle opiniâtre de la vérité et cette sagacité rare qui peu à peu le conduisaient à des résultats inattendus. H montra successivement ces belles qualités dans les différents postes qui lui furent confiés; et après plusieurs années d'un enseignement bonorable à Montpellier et à Alençon, il vint de bonne heure les rapporter à rÉcole normale où il trouva Foccasion de les accroître et de les développer. Chargé de renseignement approfondi des langues anciennes, M. Larauza rencontra ces questions de grammaire générale qui couvrent les questions les plus épineuses de la métaphysique. 11 ne traversa pas ces graves matières sans y laisser des traces lumineuses de sa patience et de sa pénétration , et nous avons eu entre les mains plus d'une dissertation dirigée avec un esprit d'analyse qui prouve une tête pensante.
Ces occupations sévères avaient jusqu'alors contenu sans l'étouffer l'instinct secret qui portait M. Larauza vers des régions plus poétiques. La suppression de l'École normale en 1822, en lui faisant un loisir forcé, lui donna le temps d'allier à ses travaux littéraires des études de musique et d'harmonie qu'il poursuivit avec sa patience accoutumée, et où les plus rapides progrès, récompensant bientôt ses efforts , permirent à cette âme pure et tendre d'exhaler en chants mélo-
64 DISCODmS PmON<»lCÉ AUX FUNÉRAILLES
dieux l'ardente 8en8ibili|é qa'â réprimait dane set mœurs et dans sa conduite. Pourquoi n'est^il pas resté parmi nous à cultiver doucement ces heureux talents? Mais la passion de s'instruire Tentraîneen Ita* lie. Le besoin de tout voir, et de tout bien voir en pea de temps, lui fait braver les plus rudes fatigues. Uo problème d'érudition le retient des mois entiers autour de ces routes des Alpes, escarpées et couvertes de neige, qui se disputent Thonneur d'avoir servi de passage à Annibal. Il croit, après tant d'autres, avoir ré« solu le célèbre problème. Il revient, mais déjà toat blanchi et portant dans son sein des germes destrac** teurs. A peine de retour, il se livret un travail excessif, et compose en quelques mois un volume entier, monument de labeur, de bonne foi, de sagacité qi d'exactitude. Enfin son travail est achevé ; il va être admis à l'honneur de le lire devant une savante compagnie (i) ; il ne s'agit plus que de choisir le jour ; tout est prêt ; il n'y a pas deux semaines encore , je m'en* tretenais avec lui de ses prochains succès , de la carrière qu'ils allaient lui ouvrir ; et le voilà aujourd'hui étendu sans vie, foudroyé par une maladie terrible et à jamais enlevé au bonheur et à la gloire ! Voilà donc où viennent aboutir tant de nobles efforts, tant de douces vertus, tant de science et d'innocence I La mort vient nous chercher dans un cabinet paisible comme au milieu des hasards. Celui qui pour suivre une éioike
(1) L'Académie des Inscriptions.
OBV. LARAtJZA. 05
aivenUfredse se jette dans les tempêtes de la vie, ati ridqoed'y être Msé mille fois, a quelquefois traversé Forage et regagné le port ; et toi,' pauvre jeune homme, sins avoir quitté le rivage, sans avoir connu ce monde, ni ses biens , ni ses maux, ni Tinquiétude de ses espérances, ni la misère de ses promesses, tu tombes à la fleur de Page comme affaissé sur toi-même !
El toi qu^il m'eSl impossible de séparer de ton ami , tci qui remplissais son âme comme il remplissait la tienne, mon cher Viguier, à Dieu ne plaise que je cherche à te consoler ! Après une si longue absence , tu le revois un jour, et il t'échappe sans retour! La p«rte que tu fais est amère, inattendue , irréparable. Elle doit être et profondément et éternellement ressentie. Mais que la volonté et Texemple de' Larauza te soutiennent. Sa première lot fut de bien faire , vis pour bien faire aussi. Il faut supporter Texistence alors même qu'elle est flétrie, s'attacher à cette vie que Ton méprise parce qu'on peut y être utile encore , et on peut toujours l'être; on le peut pui^u'on le doit. Supporte donc avec force et douceur le malheur que Dieu t'envoie pour t'éprouver , non pour t'accabler.
Et vous, messieurs, nous surtout élèves de l'École normale , en quittant notre digne et excellent camarade, promettons-lui de l'imiter autant qu'il sera en nous dans ses mœurs, dans ses fortes croyances, dans son zèle pour la science et dans cette fraternité d'âme qui l'unissait à chacun de nous. Débris de jour en jour plus rares d'une école qui eût pu être grande et qui
TOIB I.