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Concession exagérée

DB l'autorité en PHILOSOPHIE. 21

Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. On fait un crime de les contredire et un attentat d'y ajouter, comme s'ils n'avaient plus laissé de vérités à connaître * .

N' est-ce pas là traiter indignement la raison de l'homme, et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux *, puisqu'on en ôte la principale différence, qui consiste en ce qiie les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au Ûeu que l'instinct demeure toujours dans un état égal'? Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune d'elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière *. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont : comme ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de la conserver; et toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque, la nature n'ayant pour objet que de maintenir les ammaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire toujours égale, de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils Dépassent les limites qu'elle a prescrites *.

1. « Leffendi sunt aati(^noruin libri, quoniam ingens beneficium est tôt hominum laboribusnos uti posse ; tum nt illa, qnae jam olim recte intenta sunt, cognoscamus^ tum etiam ut, quaenam ulterius in omnibus disciplinis supersint excogitanda, admoneamur. » (Descartes, Reg, ad direct, in-

geniiy m, 8.)

2. Pascal dit ailleurs : « Instinct et raison, marques de deux na-

lures. »

3. On sait qa'anjourd'btti la différence établie par Pascal entre Tinstinçt des animaux et la raison de l'homme paraîtrait trop tranchée. Les récents travaux des naturalistes et des psychologues ont montré que Vin» stinct même est acquis à la lon^e, par la transmission héréditaire des* habitudes ; que l'instinct, considéré d'une manière générale, est progressif, et enfin qu'il est la raison même en germe.

4. «Us le font toujours, et jamais autrement.» Pascal, XXV, il bis.

5. « Si un animal faisait par esprit ce qu'il fait par instinct, et s'il parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, poor la chasse, et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d'affection, comme pour dire :

22 FRAGMBNTS PHILOSOPHIOUES DE PASCAL.

U n'en est pas de même de l'homme, qui n'est produit que pour l'infinité ^ Il est dans l'ignorance an premier âge de sa vie; mais il s'instruit sans cesse dans son progrès ' : car il tire avantage non-seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs ; parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu'il s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connaissances il peut aussi les augmenter facilement ; de sorte que les hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le même état où se trouveraient ces anciens philosophes, s'ils pouvaient avoir vieilli jusqu'à présent, en ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles.

De là vient que, par une prérogative particulière, nonseulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement : d'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes ; car, conune la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse, dans cet homme universel ', ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance , mais dans ceux qui en sont le plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en

ronges cette eorcte: q«i ne blesse et oii je Be pus atteindre. » (Pmséca, ch, ixf, 11.)

1. Magmftq«ie expressioD où se trouve marqiée û'\m not tonte la grandeur de l'homme. Nous avons en effet Tidée de rinfini ; noin portons donc^ (Tnne eettaine fiçan, Tiiifim en nons-mèmes, comme une puissance capable de se développer sais eesse.

2. Remar^oer ce aot de progréSy si vien anjoard'hai, si neuf alors, a» Image justement célèbre, qui est en mène temps une idée nèta-

physique des plus élevées.

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toutes choses, et formaient Tenfance des hommes prq>rement; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres*.

1. Les idées exprimées ici par Pascal se retrouvent par Bacon^ daas Descartes et plas tard dans FonieneUe : «La vérité, dit Bacon, est Qlle du tem^s et non de l'autorité. 11 ne faut d(Hic pas s'étonner si eette fascination qu'exercent l'antiquité, les auteurs et le consentement général, a paralysé le génie de Thomme, au point que, comme une victime de sortilèges, il ne pût lier commerce avec les choses elles-mêmes. » i< Une cause, qui a fait ol)stacle au progrès gue les hommes auraient dû faire dans les sciences, et qui les a pour ainsi dire cloués à la même place^ comne s'ils étaient enchantés, c'est le profond respect on'ils ont d'ahord pour l'antiquité L'opinion «qu'ils s'en forment, faute d'y

quité. Or, la vieillesse du monde^ c'est le temps où nous vivons, et non celui ou vivaient les anciens, oui en étaient la jeunesse. A la vérité, le temps où ils ont vécu est le plus ancien par rapport à nous, mais, par rapport au monde, ce temps était le plus nouveau. Or^ de même ^e nous îittendons une plus ample connaissance des choses humaines et un jugement plus mûr d'un vieillard qwe d*an jeune homme, à cause de son .expérience, du nombre et de la variété des choses qu'il a vues, entendues et pensées ; de même il est juste d'attendre de notre temps de beaucoup plus grandes choses que des temps anciens; car, le monde étant plus igéy il se trouve ennchi d'une infinité d'observations et d'expériences. » (Bacon, Nov, org,, lib. i, 84, et De Augmentis, II, ii). — Après Bacon, Descartes a écrit : «Non est g[uod antiquis multum tribuamus j^ropter antiqnitatem, sed nospotius us aaticraiores dicendi. Jam enim senior est mundus quam tune, majoremque haoemus rerum experientiam. yi{Baillet, VllI, 10). — Plus tard enfin, après Pascal, mais peutêtre sans l'avoir lu, Fontenelle écrivait, dans sa Digression sur les anciens et Us modemei : «Un bon esprit cultivé est, pour ainsi dire, coii4>osé de tous les esprits des siècles précédents; ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce temps. Ainsi cet homme qui a vécu depuis le commencement du monde jusqu'à présent, a eu son enfance où il ne s'est occupé que des besoins les plus pressants de la vie, sa jeunesse où U a assez bien réussi aux choses d'imaginati(Hi telles qae la poésie et l'éloquence, et où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu. U est maintenant dans l'âge de inrilité, ou il raisonne avec plus de force, et a plus de lumières one iamais; mais il serait bien plus avancé si la passion de la guerre ne 1 avait occupé long[temps. et ne lui avait donné du n^pris pour les sciences anx^elles il est ennn revenu.

B n est fâcheux de ne pouvoir pas pousser une comparaison qui est en si beau train, mais je suis obligé d'avouer que cet noauBe4à n'aura point de vieillesse; il sera toujours également capable des chosea aux-

ânelles sa jeunesse était propre, et il le sera toujours de plus en plus e celles qui conviennent à 1 âge de virilité c'esl-à-dire, pour quitter

Ils doivent être admirés dans les conséquences qu'ils ont bien tirées du peu de principes qu'ils avaient, et ils doivent être excusés dans celles où ils ont plutôt manqué du bonheur de l'expérience que de la force du raisonnement.

Car, par exemple, n'étaient-ils pas excusables dans la pensée qu'ils ont eue pour la voie de lait % quand, la faiblesse de leurs yeux n'ayant pas encore reçu le secoui*s de l'artifice *, ils ont attribué cette couleur 'à une plus grande solidité en cette partie du ciel, qui renvoie la lumière avec plus de force?

Mais ne serions-nous pas inexcusables de demeurer dans la même pensée, maintenant qu'aidés des avantages que nous donne la lunette d'approche, nous y avons découvert une infinité de petites étoiles, dont la splendeur plus abondante nous a fait reconnaître quelle est la véritable cause de cette blancheur?

N'avaient-ils pas aussi sujet de dire que tous les corps corruptibles étaient renfermés dans la sphère du ciel de la lune*, lorsque, durant le cours de tant de siècles, ils n'avaient point encore remarqué de corruptions ni de générations hors* de cet espace? Mais ne devons-nous pas assurer le contraire, lorsque toute la terre a vu sensiblement des comètes s'enflammer et disparaître bien loin au delà de cette sphère?

C'est ainsi que, sur le sujet du vide, ils avaient droit

rallégorie, que les hommes ne dégénéreront jamais, et que les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont, s'ajouteront toujours les unes aux autres.

»Ôet amas, qui croit incessamment, de vues qu'il faut suivre, de règles au'il faut pratiquer, augmente toujours aussi la difficulté de toutes ces espèces de sciences ou d'arts; mais d'un autre côté de nouvelles facilités naissent pour compenser ces difficultés. Je m'expliquerai mieux par des exemples...

» Les mathématiques, la physique^ sont des sciences dont le joog s'appesantit toujours sur les savants; à la fin il y faudrait renoncer; mais les méthodes se multiplient en même temps ; le même esprit qui perfectionne les choses en y ajoutant de nouvelles vues, perfectionne aussi la manière de les apprendre en l'abrégeant, et fournit de nouveaux moyens d'embrasser la nouvelle étendue qu'il donne aux sciences. »

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