‹ Fragments philosophiquesChapitre 2 sur 41 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

Le fragment sur TAutorité en matière de philosophie et TEntretien avec de Saci sur Epictète et Montaigne résument les deux principales périodes que Pascal a traversées dans sa vie intellectuelle et morale î la première nous montre en lui le philosophe disciple de Descartes ; la seconde, le croyant converti au jansénisme.

I. Dans sa jeunesse, Pascal avait été, comme Descartes, passionné pour les études mathématicjues et physiques ; comnae Descartes aussi, il avait profondément conscience ■ ~^ la grandeur qui réside en la pensée ; enfin, il se montrait encore cartésien par l'abîme qu'il plaçait entre ces deux mondes de l'étendue matérielle et de la pensée spirituelle, au-dessus desquels il finit par élever un « troisième ordre de choses, » seul vraiment divin.

La notion que, de bonne heure, Pascal ajouta à la physique cartésienne, ou plutôt qu'il compléta et étendit à toutes les parties du système cartésien, fut celle de l'infini. Déjà Descartes, comme Bruno, avait admis l'infinité du monde ; seulement ce mot d'infini lui paraissait convenir surtout à Dieu, comme exprimant une perfection sans bornes, et il réservait le nom d'indéfini à ce qui est illimité sous le rapport de la quantité , non de la perfection*. Pascal, prenant le terme d'infini au sens

1. c< Notre esprit ne peut concevoir, disait Descartes, que le inonde ait des bornes, et par cette raison nous l'appelons indéfini ou indéterminé. Et si nous n osons rappeler infini, c'est que nous concevons Dieu

PASCAL, PRAGM. PHIL. 1

des mathématiques, conçoit avec Bruno le monde matériel comme une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Cette infinité du monde n'est pas seulement, à ses yeux, une infinité dans la grandeur, c'est aussi une infinité dans la petitesse ; bien plus, le même objet, suivant le terme de comparaison, lui paraît tout' ensemble infiniment grand et infiniment petit. Qu'est-ce donc, au point de vue matériel, que l'homme dans la nature? «Un néant à l'égard de l'infini, un tout )) à l'égard du néant ; un milieu entre rien et tout. »

L'infinité entraîne, selon Pascal, l'incompréhensibilité. Ce monde, dont Descartes croyait comprendre les principes, est donc réellement incompréhensible en ses principes autant que dans ses fins ; car le principe est à rinfini, et la fin est aussi à l'infini. Notre science ne roule que sur le (i milieu )> des choses, avec un abîme d'ignorance devant elle , avec un abîme d'ignorance derrière elle. « Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la » fin des choses et leur principe sont pour lui invînciblff- )) ment caehés dans un secret impénétrable ; également » incapable de voir le néant d'oti il est tiré, et l'infini où )) il e&t englouti. Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir )) quelque apparence du milieu des choses, dans un dé- )) sespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur

)) fin? Manque d'avoir contemplé ces infinis, les

)) hommes se sont portés témérairement à la recherche de )) la nature, comme s'ils avaient quelque proportion avec » elle!... C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordi- )) naires : Des principes des choses; Des principes de la )y philosophie [c'est le livre de Descartes], et aux sem- )) blables, aussi fastueux en effet, quoique non en appa-

Sliîs grand sous le rapport de la perfection, sinon sous celui de retenue, puis(}u'il n'y a pas en lui d'éteodae propreme&l dite. » (Lettre à Morus, 1, 69.}

» rence, que cet autre qui crève les yeux : De omni sci- » bili^.n Notre science de la nature est donc, selon Pascal, toute de relations, et Descartes avait tort de prétendre à une science absolue qui lui aurait permis de reconstruire le monde tel qu'il est. Pascal ne se demande point si rinflni lui-même ne peut pas entrer comme élément dans le calcul mathématique (ainsi que le montrera Leibniz), et si d'ailleurs une science même relative n'est pas suffisante dans la physique ; ne voulant point ainsi se contenter à moitié, il se décourage, et dédaigne à la fin cette étude de la nature pour laquelle s'était passionnée sa jeunesse. ^

C'est que le monde de la matière, infiniment grand par lui-même, devient infiniment petit quand on le compare à celui de la pensée. Devant ce monde supérieur, l'univers visible s'anéantit. Descartes lui-même n'a-t-il pas fait voir qu'une seule chose est certaine, la pensée ; qu'une seule chose se saisit elle-même en une conscience immédiate, la pensée; et que tout le reste, pour arrive à une existence vraie, doit entrer dans la pensée et se soumettre à ses lois * ? Or, nous sommes pensée, et c'est là le moi véritable. Dès lors, nous qui étions tout à l'heure perdus comme un infiniment petit dans le monde matériel, nous redevenons infiniment grands par la pensée : cet univers qui nous écrasait, à notre tour nous l'écrasons. <( L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, » mais c'est un roseau pensant... Quand l'univers l'écra- » serait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le )) tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'u- » nivers a sur lui, l'univers n'en sait rien. — Toute notre » dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut

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