‹ Fragments philosophiques inédits et correspondanceChapitre 8 sur 10 · L-IV, eh. V,, 8 2, éd. B.,t. I, p · texte numérisé non relu

L-IV, eh. V,, 8 2, éd. B.,t. I, p

« l’autre infinie à cause de son objet, et qu'entre le fini et € l'infini il n’y a point de rapport ; mais elle satisfait tou- « jours à l’ordre, autant qu'il est en eux, et s’il ne peut être « pleinement satisfait sans l'intervention d’une personne « divine, 1l l’est toujours davantage par la continuité de « cette punition que s’ils en étaient délivrés par leur annihi- « lation ; de sorte que, sion ne peut démontrer qu’une intelli- « gence soit créée pour le bonheur des saints,il est très facile « d'entendre comme elle peut tomber dans le malheur des « damnés ; car, quoique ce malheur ne soit point pleinement « satisfactoire, mais étant plus de l’ordre qu'il soit que s’il « n'était point du tout, les pécheurs subsisteraient éternel- « lement pour en être châtiés autant qu'ils en seraient capa- « bles. |

« En un mot, nous devons attribuer à une chose tout ce « que nous concevons de cette chose. Dans la création d’une « intelligence, l’idée de celui qui la crée nous fait con- « cevoir un bonheur véritable: et, dans l’idée du bonheur «véritable d'une intelligence, l'exclusion de l'annihilation y « paraît nécessaire; donc nulle intelligence ne peut être tirée « du néant pour jamais plus rentrer dans le néant.

« La démonstration de l’existence de l’être souveraine- « ment parfait n'est point autre que celle (1) de « l’immortalité de l'âme. Dans l’idée de l'être souveraine- « ment parfait, j'y concois l'existence nécessaire, d’où je « conclus qu'il existe nécessairement ; tout de même dans «la supposition de la création d’une intelligence, j'y con- « cois un bonheur vraiet nécessaire. L'idée de ce bonheur « est incompatible avec celle de sa fin ; car enfin on ne « peut être heureux et savoir qu'on ne l’est que pour un. « temps; donc elle (2) ne finira jamais, sinon à cause de sa « nature, au moins à cause du bonheur sans lequel Dieu ne

(1) Le texte porte «celle ici ». (2) Cette intelligence.

fr | CORRESPONDANCE ///,, ‘lÿ, 61

la peut créer, etil suffit qu’elle connaisse par l'idée qu’elle a de l'être parfait qu'elle n’a pu être crééé sans Jui A4) pour être assurée qu'il lui appartient pour l'éternité. Car, encore un Coup, Ce ne serait Jamais un bonheur sincère et vrai si elle pouvait cesser par sa destruction de toujours vivre dans ce bonheur, et si elle ne voyait que la façon d'être, dans laquelle seule elle a pu recevoir l'être, exclut nécessairement le malheur de le perdre, quoique non celui de perdre la susdite façon d’être, possibilité dont la vue n’est pas un malheur, mais une suite nécessaire de sa nature et un avertissement et un motif merveilleux pour veiller sans cesse aux moyens de conserver son bien-être.

« Quelque incommodité qu'il y ait de philosopher par lettre (2), il faut pourtant, mon très cher et très Révérend Père, que vous en souffriez encore ce petit essai. La matière est d'importance et, si ma démonstration se trouve véritablement démonstration, il faut avouer qu’elle est bien considérable. Nous n’en avions jusques ici que par rapport aux autres créatures qui, ne pouvant agir sur elle, nela pouvaient détruire; mais de la prendre de la propre idée qu’on a de l’action de Dieu dans la création et de sa façon d’être nécessaire, 1l est certain que c’est une découverte de la dernière importance;supposé qu’elle en soit bien prise, comme je n’en puis nullement douter jusques ici. Par grâce, examinez la chose de près ; examinezla avec M. l'abbé Cathelan, et que je sache, s’il vous plaît, l'avis de l’un et de l’autre sur cela. Pour mot, j'y ai bien pensé, Je vous assure, il y a même longtemps, et je n’y pénse Jamais mieux que lorsque, seul dans un cabinet,

(1) C'est-à-dire sans le bonheur.

(2) « .… c’est peine perdue que de philosopher par lettres sur des matières

abstraites.» Lettre de Malebranche à Dortous de Mairan du 6 sepi. 1714. Méditations métaphysiques el correspondance de Malebranche avec Dortous de Mairan publiées par Feuillet de Conches. Paris, Delloye, 1841, in-8°, p.171.

62 (\ \) ii CORRESPONDANCE

« Je éonsul! e la vérité intérieure, sans que rien d'extérieur cm distraié où trouble mon imagination (1). Comme cela, « Je philosopherais mieux par écrit qu'autrement. Je voudrais «bien que cette manière vous accommodât ; ce me serait

«une grande consolation dans la nécessité qui m'éloigne de

« vous ; mails 1l est Juste de vous laisser votre choix libre « sur cela, de ne vous pas faire perdre votre temps; il n’y en € a jamais eu qui m'ait été si cher, si précieux et si utile « que celui-là. » Je le révère donc profondément, et je suis, mon très cher et très Révérend Père, avec un très profond respect, mille et mille fois plus à vous qu'à moimême. Ne m'oubliez pas devant Dieu ni dans votre cœur, c’est là même où vous êtes vivement et inviolablement. très présent.

D'ALLEMANS

Lettre du Marquis d’Allemans au P. Malebranché

Axch. mun. de Honfleur, 15 IT, fis Adry, n° 3.

(Cette lettre n’a pas été publiée par Blampignon).

À Champniers, le 10e juin 1685.

Comme vous et comme M. l’abbé Cathelan, mon très cher et très Révérend Père, Je n'entends par heureux et malheureux que ceux qui sentent du plaisir et dela douleur, et par innocent où pécheur que celui qui aime l’ordre ou le désordre, où dont les mouvements du cœur sont réglés ou déréglés, de sorte que jJusques là, il #y a point d’'équivoque à craindre.

Vous dites encore que vous convenez que Dieu ne peul

(1) Le Marquis suit les préceptes de Malebranche ; comme son maître il médite dans la solitude, loin des bruits du monde, loin des objets sensibles qui sont pour l'esprit des causes de trouble et de distraction.

Sur la méthode de Malebranche « pour méditer et pour composer », voir Adry : Vie privée du P. Malebranche. André: Vie du R. P. Malebranche, éd. Ingold, pp. 405 et suiv.

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CORRESPONDANCE//,, ff, 63 : (7 f f , ‘ . . . Ê CL © CM | créer ünñe âme qui ne soil jusle el innocente ÿ mais vous

croyez que Dieu la peul créer nt heureuse ‘ni -mathetreuse, mais seulement en élal de mériler d'être heureuse. C'est-à-dire, si j'entends bien votre pensée, qu’elle ne peut être créée hors de cet état, et, pour éviter toute obscurité, que cet état n’est autre chose que sa liberté à choisir entre les deux objets. possibles de sa connaissance, le Créaleur et la créalure. Or, si elle est libre à pouvoir choisir, vous voyez bien que mue (1), elle ne le peut être à ne se pas déterminer, que si elle se tourne vers la créature, 1l n’y a plus qu’une éternité malheureuse qui soit la suite naturelle et nécessaire d’un tel désordre; car par là elle se rend indigne du néant. Que s’il lui était possible de ne se point déterminer du tout entre ces deux objets, user desa liberté pour cette non-action serait un crime où l’ordre attacherait encore la même solde. Mais si elle se tourne vers son Créateur, si elle lui donne toute la préférence qu'elle lui doit et dont elle est capable, ne sera-t-elle pas dans l’ordre ? Si elle est dans l’ordre, ne lui sera-t-elle pas agréable ? Si elle lui est agréable, ne méritera-t-elle pas? Si elle mérite, ne la récompensera-t-1il pas du sentiment du plaisir ? S’1l la récompense de la sorte, ne la rendra-tl pas heureuse ? S'11 la rend heureuse, ne sera-ce pas sûrement, véritablement et simplement ? Ne lui donnera-t-il donc pas l’assurance de son éternité heureuse si elle persiste dans la source de son bonheur, l’ordre, et malheureuse si elle en déchoit. Car de dire qu'elle peul élre heureuse el douter si elle le sera loujours, nous dil assez que cela est contradicloire, en avouant que présentement la pensée de n'êlre plus nous afflige el que celle afiliclion n'est une suile nécessaire de la pensée de l'anéanlissement que pour ceux qui sont heureux ; car, comme il est incompatible d’être heureux et d’être affligé, 11 faut nécessairement que Dieu délivre de tout

(1) L'auteur a écrit « meuë »,

sujet d’affliction actuel celui qu'il rend actuellement heureux\> ét comment l'en délivrera-t-il sinon en lui faisant comprendre que l'idée du bonheur auquel il l'appelle et dont il le fait jouir exclut celle de l'anéantissement et rassure contre le trouble que la seule pensée de sa possibilité cause dans celui qui est heureux ou fait pour être heureux ?

Donc, mon très cher et très Révérend Père, être créé seulement en état de pouvoir être heureux ou malheureux, n’estce pas être créé pour l’une ou pour l’autre de ces deux façons d’être, et ne pouvoir éviter de s’attirer l’une des deux, n'est-ce pas être créé pour l'éternité ?

J'avoue et je suis bien persuadé qu’'Adam el les anges ont été créés dans la seule possibilité de leur bonheur et de leur malheur; car autrement comment auraient-ils pu mériter l’un et l’autre ? Mais de ce que de la possibilité ils ont passé à l'acte, et qu'à tel acte leur éternité heureuse ou malheureuse y a été unie, selon qu'ils ont usé de la possibilité sans laquelle 1l est inconcevable que nul esprit puisse être créé, ne démontre-t-1l (1) pas à posteriori la même vérité que j'ai voulu prouver à priori, donc, etc.

= Lorsque j'ai dit qu'éfre créé innocent c’est être créé heureux, j'avoue qu'entre ces deux propositions celle-ci manque : c’est être crééen élal de mériler d'être heureux ou malheureux ; et que, dans mon analyse, il y a cette défectuosité; mais réparée, Je ne vois pas qu'elle ÿ change rien ; et, au contraire, comme elle ramène mieux au principe, à un plus grand détail, à ce qu'il y a de plus simple, jen’en conclus que plus droitement.

Je veux bien que Dieu ne doive pas assurer ses créalures qu'elles seront immorlelles ; 11 me suffit qu'il les doive assurer que, si elles observent ses commandements, elles deviendront immorlelles ; car comme tout esprit créé à qui Dieu ne commande pas est inconcevable, quand ce ne serait en général

(1) Le texte porte « ne démontre cela pas... »

CORRESPONDANCE ///, (9 | 69 que ce que l’ordre exige essentiellement de lui, &’est-à-dire qu'au moins il l'estime sur toutes choses ét-le préfère à toutes choses, que d’y manquer mérite d’être éternellement puni et d’y obéir d'être véritablement fait heureux, 1l s'ensuit qu'être créé dans le temps, c’est être créé pour Pimmortalité.

J'avoue que ce n’est point éfre malheureux que de ne savoir pas st on subsislera élernellement, ni même, si vous voulez, de cesser d’être, mais c’est seulement pour celui qui n’est ni heureux, ni malheureux ; car celui qui serait heureux serait étrangement touché d’un tel doute ou d’une telle attente et ne serait par conséquent pas véritablement heureux, et celui qui serait malheureux en serait sensiblement consolé et ne serait conséquemment pas véritablement malheureux. Or est-il (sic) qu’une créature spirituelle ne saurait être supposée qu'en élal de mériler d'être heureuse . ou malheureuse, qu'elle ne subsiste guère sans user de cet état, sans mériter d’être éternellement malheureuse ou véritablement heureuse, c’est-à-dire éternellement, et sans, par conséquent, être modifiée par le plaisir ou par la douleur.

Donc l’insensibilité au doute d’une subsistance éternelle ou à l'attente de son anéantissement n’est attribuable...

(Lettre incomplète)

Lettre du Marquis d’Allemans au P. Malébranché Arch. mun. de Honfleur, 15 II, fds Adry, n° 3, (Cette lettre n’a pas été publiée par Blampignon)

A Montardy,le6e octobre 1685.

Si je démontre les quatre propositions quisuivent, il me semble, mon très Révérend Père, que je renverse l’essentiel du Trailé des vraies el des fausses idées (1) :

(1) Des vraies et des fausses idées contre ce qu'enseigne l’ Auteur de la Recherche de la Vérité, par Antoine Arnauld, docteur de Sorbonne, Gologne, Schouten, 1683, 1 vol. in-12.

1° Je dis que mes modifications ne peuvent me représent l'idée, que J'ai de l'étendue infinie ;

29 Qu'il faut nécessairement que je laperçoive en Dieu ;

39 Que voyant l'essence de tous les corps en Dieu, y voyant l'étendue infinie intelligible, il est faux que je les voie en et par eux-mêmes, comme le prétend M. Arnaud ;

Et49, pour corollaire des précédentes, que, ne les voyant pas en eux-mêmes, ni par aucune créature, Je ne les puis voir qu’en Dieu, comme vous le prétendez.

Pour la première, je dis que mes modifications ne me peuvent représenter l'idée que j'ai de l'étendue intelligible infinie; car la modification d’un esprit fini ne peut représenter l'infini.

L'idée qu'a mon esprit fini de l'étendue intelligible la lui représente infinie. Sa modification n’est donc pas cette idée et elle ne la lui peut représenter; et voici comme Je le démontre encore plus par les principes. :

19 Il doit y avoir une parfaite proportion et une parfaite ressemblance entre une idée et l'être dont elle est l'idée, entre l'être représentatif et l'être qu’il représente:

2° Les modifications d’un esprit fini doivent être finies;

39 Mon esprit est fini,ses modifications sont donc finies ;

49 Je suis modifié quand j'aperçois l’idée de l'étendue intellgible infinie ;

D° Cette idée renferme l'infini; et, par 39, ma modification est finie : 3

69 Par 10, il doit y avoir une parfaite proportion, ressemblance entre ce qui représente et ce qui est représenté ;

79 Ce n’est donc pas ma modification qui me représente l’idée de l'étendue intelligible infinie.

Pour la seconde, je dis qu'il faut nécessairement que je l'aperçoive en Dieu; car mes modifications nemela peuvent représenter, comme cela vient d'être prouvé. L’étendue particulière de chaque individu corporel et que je puis apercevoir est finie; par 19, ce n’est donc nul individu corporel qui

me peut donner l’idée de l'étendue intelligible infinie, pas même toute la matière ensemble, -quand elle serait infinie : car comment concevoir qu'une chose matérielle et morte puisse produire et faire agir quelque chose d’intelligible, et qu'une chose étendue puisse ag:r sur une qui ne l’est

point ?

Ces modifications de tout esprit créé sont aussi finies ; de plus, nul de cette sorte n’a aucune efficace pour pouvoir agir en moi ; quand il en aurait, comme il est fint ïl ne

peut rien produire que de fini. Ce n'est donc ni dans ses

modifications, n1 dans celles qu’il me causera que j'aperce-

‘vrai l'étendue intelligible infinie.

Cependant j'en ai l'idée et je ne la puis apercevoir dans et par aucune créature; reste donc que je l’aperçoive uniquement dans le Créateur, dans l'être infini et infiniment parfait, et qui, pour cela qu'il est créateur, tout puissant, infini et parfait la peut contenir et la montrer sans doute.

Pour la 3e, je dis que voyant l'essence de tous les corps en Dieu, y voyant l'étendue intelligible infinie, il est faux que je les voie en eux-mêmes, comme le prétend M. Arnaud; et voici comme Je le prouve :

19 L'idée immense que j'ai naturellement de l'étendue

intelligible infinie me suffit pour connaître des corps tout

ce qui en peut être connu ; 29 Et le sentiment, dont leur présence est occasion en

moi, me suffit pour apercevoir leur existence ;

30 Tout ce que je puis apprendre des corps c'est leur nature ou leur existence, ou leur nature et leur existence;

49 Les deux moyens susdits suffisent pour cela : idée et sentiment ;

99 Dieu ne fait rien d’inutile ; par la voie composée,ce qui peut être exécuté par la simple ;

Donc ce n’est que par l’idée de l'étendue que je vois les corps, leur essence, leurs propriétés, et ce n’est que par les sentiments dont ils me sont occasion que je sais leur exis-

tence, leurs différences et les rapports qu'ils ont avec le mien.

Or, ce n’est qu'en Dieu que j'ai cette idée par la preuve de la deuxième proposition, et ce n’est que par Dieu que je recois tous ces sentiments, comme M. Arnaud. en demeure d'accord. Ge n’est donc qu’en Dieu que je vois les corps, et ce n’est que par sa main que Je sais leur existence, BEL.

Mais pourquoi ne pas dire que Dieu me les fait voir en eux-mêmes ,comme le dit M. Arnaud, et non en lui par l’idée vaste de l'étendue que lui seul peut contenir, comme Je l'ai montré ?

C'est que déjà et naturellement Jj'aperçois cette idée de l'étendue, qu'il y ait ou qu'il n’y ait point de corps au monde; par 19, elle est très suffisante pour me faire connaître de leur nature tout ce quien peut être connu, et par 2°, leur sentiment suffit pour m'apprendre leur existence ; par 3°, leur nature et-leur existence, etc., c'est tout ce quien peut être connu. Connaître l’une et l’autre par une autre voie serait au moins les connaître par une voie inutile, puisque naturellement la première est suffisante.

Or, par 59, Dieu ne fait rien d’inutile ; donc je connais les corps et je sais leur existence etc par la première voie. Et non seulement Je ne sais rien de tout cela par celle de M. Arnaud, mais c’est qu'encore elle ne peut être supposée sans une profonde ignorance des voies dont la sagesse éternelle est capable et de notre propre nature.

La 4e proposition se trouve donc icinaturellement démontrée sans autre preuve; et dire que ne voyant pasles corps en eux, nl par eux-mêmes, ni par aucune créature, je ne les puis voir qu'en Dieu, comme vous le prétendez, est un corollaire manifeste des précédentes et nécessairement vrai si les autres sont prouvées telles; car comme vous dites : « ..1l est absolument nécessaire que les idées que nous avons des corps el de lous les autres objels que nous

n'apercevons point par eux-mêmes viennent de ces mêmes corps, ou que notre âme ail la puissance de produire ces idées, , ou que Dieu les ait produiles avec elle en la créant, ou qui! les produise loutes les fois qu'on pense à quelque objet, ou que l'âme ail en elle-même loules les perfeclions qu’elle voit dans ces corps... » (1). Vous avez parfaitement démontré qu'elles ne nous vénalent nullément par aucun de ces endroits. Vous avez aussi démontré, et je pense l’avoir 1ci démontré comme vous, qu'il est faux que nous voyions les corps en euxmêmes ou que nos modifications nous les représentent. Reste donc que nous ne les voyons, comme vous dites et comme Vous prouvez si bien, que parce que notre âme est unie à un être tout parfait et qui renferme généralement loules les perfections des êlres créés, et que nous ne savons leur existence que parce que sa main, unique source possible de nos modifications, agit en nous à l’occasion de leur présence.

Que s’il est vrai, mon très Révérend Père, que ce n'est qu'en Dieu que nous voyons jusques aux moindres des êtres, combien c'est-il davantage que ce n’est qu’en lui que nous avons les idées de l'infini, de la perfection, de l’ordre, des rapports, ete., que la sagesse éternelle est la vraie et seule lumière qui éclaire tout homme venant au monde, qu'elle renferme le monde intelligible, le seul lieu possible des esprits, comme l'étendue renferme le monde matériel, le seul lieu possible des corps. Comment'peut-on ne pas apercevoir une vérité qui se démontre de tant de sortes, et, en elle, combattre celle qui de toutes est sans contredit la plus utile à la vérité, à la religion et à la morale ?

Je ne recopie ‘point cette lettre pour ne pas perdre de temps à une chose aussi inutile. Mandez-moi ce que vous pensez de mes preuves ; faites-les voir à M. l'abbé Cathelan

(1) Malebranche + Rech. de la Vérité. L. III, 11° partie, ch 1. Ed.B., CRAN CARE

que je salue, si vous le jugez à propos. Cette opinion que Dieu nous donne de voir les corps en eux-mêmes est bien Ï |

étendue chez les arnodistes (sic), j'en ai vu M. le duc de ,

Chevreuse (1) fort persuadé; c'est celle que M. Arnaud soutient le plus contre vous dans le Trailé des vraies el des fausses idées et, comme il veut que ce livre soit la base des autres qu'il fait contre vous, comme vous prétendez que la découverte de la source des idées soit d’une extrême conséquence pour la recherche de la vérité, qui lui montrera son opinion fausse déconcertera grandement son attaque et ne fera pas de mal à vos principes, quoique toute autre défense que la vôtre leur soit fort inutile.

De vos nouvelles, je vous en conjure, cette lettre est déjà trop grande, mais Je ne puis m'empêcher de vous proposer ce que Je pense. Ne m'oubliez jamais, je vous conjure, dans vos prières ni dans votre cœur. Je suis, mon très cher et très Révérend Père, avec un très profond respect, inviolablement et entièrement à vous. | |

D'ALLEMANS

(1) Charles-Honoré d'Albert, duc de Chevreuse (1667) et de Luynes (1688), né en 1646, mort en 1712. Il embrassa d’abord la carrière des armes et prit part à plusieurs zampagnes; il quitta l’armée en 1701. Le duc de Chevreuse fut l'ami du duc de Beauvilliers, de Saint-Simon et de Fénelon. Racine lui dédia Britannicus. Disciple de Fénelon, il fut un fervent partisan de la doctrine du pur amour et élabora avec l’illustre Archevêque tout un plan de réformes politiques, Après l’exil de Fénelon, les dues de Chevreuse et de Beauvilliers conservèrent leur crédit près du duc de Bourgogne que son ancien précepteur continuait à diriger. Ami des lettres et des sciences, le duc de Chevreuse s’intéressait aussi aux questions philosophiques et religieuses, I] aimait à « raisonner machines et mécaniques » et « ne connaissait pas d'heures quand il raisonnait. » (Saint-Simon : Mémoires. Ed. de Boislisle, ED AIS)

Le Duc était un admirateur de la Recherche de la Vérité, et c’est sur sa demande que Malebranche entreprit les Conversations chrétiennes ; de Chevreuse prit part aux entretiens qui eurent lieu, à plusieurs reprises, entre d’Allemans et Bossuet au sujet de la doctrine de Malebranche. (Cf. P.André : Vie du R. P. Malebranche, éd. 1., pp. 24, 93, 95, 158, etc.).

(Cf. Saint-Simon : Mémoires ; Fénelon : Correspondance ; Bossuet : Correspondance ; Sainte-Beuve : Port-Royal, étés}:

Lettre du Marquis d’Allemans au P. Malebranche

Arch. mun. de Honfleur, 15 IT, f4s Adry, n° 3.

Lettre publiée en partie par Blampignon : Op, ‘cit., p. 95, « À Montardv, le 22e Décembre 1685.

« Dites-moi, je vous prie, mon très Révérend Père, si «ne voilà pas une démonstration », Je dis démonstration, «que les modifications de notre âme ne sont représenta- «tives de rien que d’elles-mêmes : les modifications qui «sont idées ou connues par idées donnent l’idée de la «substance dont elles sont les modifications. Un triangle, un «carré, etc., sont des modifications de l'étendue. Ils sont

«connus par idée; aussi donnent-ils l’idée de la substance

«dont ils sont les modes, je veux dire de l’étendue ; mais «mon âme est modifiée de mille sortes, sans que ses «modifications lui fassent jamais apercevoir sa propre «idée, puisqu'elle ne se connaît nullement par idée.

«Ses modifications ne sont donc pas des idées ou con- «nues par des idées. :

«Or rien n’est connu ou représenté que par soi ou par «son idée. Les modifications de l’âme ne sont pas des «idées; elles ne peuvent donc représenter, elles ne peuvent «donc être l'expression de la substance dont elles sont

: «les modes, ni, à plus forte raison, du fini et de l’infini,

« ni de quelque autre chose qui soit au monde qui ne soit Ççpas elles, ou qui doive et qui puisse être connu par idée. «Je ne sais comment M. Arnaud se démêlerait de ce « raisonnement.

«Au reste, êtes-vous de retour de Rouen (1) ? J'ai prié

(1) « Lors de la révocation de l’Edit de Nantes, le P, de Sainte-Marthe mit à la disposition des évêques plus de cent Oratoriens pour aller donner*des missions aux Protestants, Or, le 6 novembre 1685, un ordre du conseil de la Congrégation envoya le P.Malebranche « avec le P, Pollet de Paris à Rouen

«M. l’abbé Cathelan et M. de la Chèse de m’en avertir et «je vous supplie de me le mander aussi. Je vous demande «toujours vos trois derniers ouvrages ou copiés ou à «copier, selon que je vous l’ai mandé.

«Le R. P. Levassor a resté à Loudun en Poitou (1). Ceux

pour prêcher les nouveaux convertis.» (P.André: Viedu R. P.Malebranche. Ed. I., p. xvi, note 1). Le P. Malebranche et quatre autres oratoriens, les PP. d'Urfé, Pollet et Salmon ,se rendirent ensuite à Dieppe où ils donnèrent une mission. (Cf. Id.: Loc. cit. pp. xvI1, xvn1).

(1) Le P. Michel Le Vassor naquit à Orléans en 1648 et fit ses études dans sa ville natale. Il entra chez les cordeliers, puis chez les chanoines réguliers de Sainte-Geneviève, enfin à l’Oratoire. Il étudia à Saumur, enseigna la philosophie à Riom, la théologie à Notre-Dame des Vertus et à Nantes ; enfin il revint à Paris à la maison de Saint-Honoré (Cf. Batterel : Mémoires domestiques pour servir à l’histoire de l’Oratoire publiés par Ingold et Bonnardet,t IV. Les Pères de l’Oratoire recommandables par la piété ou par les lettres, qui ont vécu sous le P,.de Sainte-Marthe, cinquième supérieur général. Paris, Picard, 1905, 1 vol. in-8°, pp. 409, 410).

Le P. Le Vassor professait des idées jansénistes et Malebranche réussit à la convaincre « de la fausseté des sentiments de l’Augustin d’Ypres, qu'il lui montra être bien différent de l’Augustin d'Hippone. » (P. André : Vie sü R. P. Malebranche, p. 76). Désigné pour enseigner la théologie positive au séminaire de Saint-Magloire (1680), il se déclara hautement contre Jansénius et s’inspira dans son enseignement des doctines de Malebranche sur la grâce, doctrines toutes nouvelles, puisque le Traité de la Nature et de la Grâce n’était pas encore imprimé. Ces leçons firent du bruit dans Paris; le P. de Sainte-Marthe, supérieur général de l’Oratoire, ordonna à Le Vassor de donner ses écrits au Conseil et lui;défendit d’enseigner le nouveau système.

L’Oratorien ne céda pas et refusa de livrer ses manuscrits. Ceux-ci étant ensuite tombés entre les mains du P. Gaume qui voulut les étudier, Malebranche intervint et demanda au R. P. Général que son système fût examiné par le P. Duguet ; mais celui-ci se récusa.

Malebranche et Le Vassor décidèrent alors de tenter une démarche près de ‘l’Archevêque de Paris (Harlay de Champvallon). Dès qu'il eut connaissance de cette entrevue, le P.de Sainte-Marthe demanda audience à l’Archevêque qui décida d'examiner lui-même le système de Malebranche (Archives nationales. Oratoire. Délibérations. MM 583, pp. 77 à 86). Le P. Le Vassor put continuer ses cours à Saint-Magloire et revint bientôt à Saint-Honoré. En 1687,il quitta l'Oratoire, puis y rentra pour en sortir définitivement en 1690 ; il séjourna en Hollande et en Angleterre où il se convertit à la religion anglicane. I1 y mourut en 1718. Son ouvrage le plus connu est le traité De la véritable religion. Paris, Barbin, 1688, 1 vol. in-40.

(Cf. Saint-Simon: Mémoires, éd. de Boislile, Paris, Hachette,'en c. de

- public., t. VII, pp. 250 et suiv. Sainte-Beuve: Port-Royal etc.).

me

« qui sont venus Jusques en Périgord (1) ne sont assuré- «ment pas vos disciples, s’ils sont de vos amis. Des miens «m'ont rapporté comme ils avaient parlé de vous et de «M. Arnaud, de vos ouvrages et des siens, particulière- «ment du Trailé de la Nature el de ta Grâce. Je déplore «leur ignorance ou leur malice. Je ne sais pas leurs noms, «car je né les ai point vus et Je ne les voudrais voir que « pour les confondre sans robe n1 apparence de docteur. »

Je devrais copier cette lettre; mais vous êtes accoutumé à mon écriture; du reste, ce ne serait que cérémonie et perte de temps, c’est pourquoi la voilà telle qu’elle est. De vos nouvelles, je vous prie, vos prières et votre chère amitié. Je meurs d’impatience de vous embrasser; mais je veux trouver à Paris M. de Noualies (2) et surtout vous. Du reste quelques petites affaires m'’arrêtent encore assez pour que je ne puisse précisément déterminer le temps de mon départ. Et je suis inviolablement et très vérita blement, mon très cher et très Révérend Père, et avec un très profond respect, mille et mille fois plus à vous que je ne vous le puis dire n1 peut-être vous-même concevoir.

D'ALLEMANS.’

«S1 vous aviez besoin de passages qui prouvent bien « clairement que Saint Augustin a cru que les lois naturelles «empêchent ou favorisent en mille sortes les effets de celles «de la grâce (3),je vous en fournirais bien facilement. »

(1) « Les missionnaires de l’Oratoire,envoyés à Bergerac et dans le Périgord, étaient les P. P.Bachelène, David, Salmon, de Moré et Légier, en 1686 et 1687. La mission avait commencé en 1685. Peut-être que le P. Salmon n’y était pas alors. » (P, Adry. Blampignon : Corresp, inéd., p. 96, note 1).

(2) Ou «de Novalies ». Peut-être est-ce M. de Noailles.

(3) Cf. Malebranche : Trailé de la Nat, el de la Grâce. Disc. IT, xzr et xzrr.'

4 $z CORRESPONDANCE

Lettre du Marquis d’Allemans au P. Malebranche

Arch. mun. de Honfleur, 15 II, fs Adry, n° 3,

Lettre publiée en partie par Blampignon : Corr. inéd., p. 97.

« À Montardy, le 8 février 1686.

« Quand j'aurai l’honneur de vous voir, je vous ferai «bien voir, mon très Révérend Père, qu’en effet on ne peut «que chicaner sur ma démonstration,et que cette majeure : «dans les modificalions qu'on connaît par idées, on y voil « par idée aussi la substance dont elles sont les modifications, «est très certaine » ; J'en remets donc la preuve à ce bien heureux temps; car Je veux, moins que vous-même, vous faire perdre le vôtre.

Je vous ai écrit une lettre de recommandation pour M. de Ponville (1) que je vous recommande encore dans celle-ci. Je vous y mandais que J'avais été très mal; je ne suis pas bien encore etil y a plus de quatre ou cinq mois que mon estomac ne fait point de digestion, ce qui le réduisit, un de ces Jours, à des coliques et à un vomissement qui me mena rudement pendant plusieurs. Que feriez-vous à cela si vous étiez en ma place ? Car volontiers je vous consulte sur tout.

«J’ai lu et relu vos livres avec un extrême plaisir ét «une entière conviction (2) et, pour vous en dire mon «sentiment en peu de mots, je trouve que, dans votre «première lettre (3), vous assurez si parfaitement votre

(1) M. de Ponville était un ami dévoué du marquis d'Allemans, Il est ainsi désigné : Bernard de Saint-Aulaire, seigneur de Pontville ; il demeurait à Chaumont, paroisse de Champagne, aujourd'hui canton de Verteillac, Dordogne (Renseignement fourni par M. Dujarric-Descombes).

(2) Le mot conviction a ici le sens d’adhésion de l'esprit persuadé par des preuves solides.

(3) Trois lettres de l’Auleur de la Recherche de la Vérité, touchant la Défense de M. Arnauld, contre la Réponse au livre Des vraies et des fausses idées — Première lettre dans laquelle l’Auteur justifie son sentiment sur la nature des idées, contre l’accusalion de M, Arnauld. Réponses, t. 1, pp. Jèl et Suiv.

«doctrine sur les idées que vous la rendez évidente et . «M. Arnaud, évidemment ridicule, pour ne rien dire de « plus fort. | | « Dans la seconde (1), je trouve que vous le » tuez (2?) « sur la doctrine de la grâce. Dans la troisième (3) ,que vous «y faites parfaitement voir votre conduite véritablement «droite et celle de M. Arnaud, malhonnête’en toutes facons, «celle d’un homme piqué, chagrin et passionné. Et enfin «je trouve que votre Réponse à sa Disserlalion (4) est si «pleine, si forteet tellement supérieure à tout ce qu’on peut «objecter contre votre système de la grâce qu’il faut qu’on «le reçoive ou qu’on renonce pour Jamais à être attentif. «J'ai déjà écrit à la Rochelle pour qu’on y lât le commerce «de quelque libraire avec Leers (5) et je presserai la chose «par moi ou par mes amis tout le plus que je le pourrai. «Mandez-moi bien vos desseins pour le printemps «prochain. Je ne vais proprement à Paris que pour vous «voir et je n’y veux être que lorsque vous y serez.» Et, pour que vous sachiez mon dessein à l’égard de ce voyage, je vous dirai que ma santé et M. de Beauvais (6) m'ont fait

(1) Maiebranche : Trois lettres... Seconde lettre dans laquelle l’Auteur justifie ce qu'il a écrit contre le sentiment de M. Arnauld sur la grâce. Rép. t. I, pp. 478 et suiv.

(2) Vous le tuez, c'est-à-dire : vos raisonnements sont tellement justes que votre adversaire ne pourrait trouver aucune objection à leur opposer : vous le mettez dans l'impossibilité de vous répondre.

Tuer est encore employé avec le sens figuré dans l’idiôme périgourdin. (Renseignement fourni par M. Dujarric-Descombes),

(3) Malebranche: Trois lettres. Troisième lettre dans laquelle l’Auteur justifie le récit de certains faits qu'il a avancés dans sa Réponse au livre Des vraies el des fausses idées. Rép., t. 1, pp. 525 et suiv,

(4) Malebranche : Réponse à une dissertation de M.Arnauld contre un éclaircissement du Traité de la Nature et de la Grâce, dans laquelle on établit les principes nécessaires à l'intelligence de ce même Traité. (Rép.,t.1Il, pp. 247 et suiv.).

(5) Reinier Leers, libraire à Rotterdam.

(6) L'évêque de Beauvais était alors Toussaint de Forbin de Janson. Né en 1625, mort en 1713, de Janson fut évêque de Digne, puis de Marseille, Louis XIV le nomma ambassadeur extraordinaire à la diète de Pologne où il contribua par son crédit à Pélection de Jean Sobieski .11 fut nommé évêque

résoudre à y être vers la fin de ce carême, ou immédiatement après Pâques, que j'y viens passer trois ou quatre mois et peut-être davantage, mais il faut que vous y soyez ; mandez-moi donc ce que vous ferez et, comme mon intérêt demande que la cour ne soit pas en voyages lointains pendant ce temps, mandez-moi aussi, Je vous prie, si on parle qu’elle en fasse, et dites à M. l’abbé Cathelan et à M. de la Chèse que je les prie de s'informer de leur côté sur cela et de me tenir aussi averti ; Je voudrais fort faire mon voyage en été; car je crains beaucoup le froid de Paris qui est bien différent de celui de ces provinces. Mais, au surplus, il faut prendre ses mesures et sur les vôtres premièrement et nsuite par rapport à ce que demandent mes affaires et celles de ma famille. | «Si quelque chose me pouvait prévenir au monde, ce «serait sans doute, mon très Révérend Père, les sentiments «que [j'ai pour] (1) vous ; mais quoique je vous aime, ce «me semble [au de ]1à (2) de toute expression, il me semble caussi que la vérité est le principe de ce que je suis pour «vous, en sorte que plus Je vous aime et plus je me sens « éloigné d’être séduit et trompé. Au reste, je prie cette « divine vérité pour vous tout comme pour moi ; priez-la «bien, je vous prie, en ma faveur ; c’est en elle, c’est en

de Beauvais en 1679 et cardina. en 1690. Comme la cour de France était alors en discussion avec celle de Rome au sujet de la Régale et des quatre artic'es de la Déclaration du clergé, le roi envoya Janson à Rome. Les négociations furent interrompues par lamort d'Alexandre VII, puis reprise sous Innocent XII à l'élection duquel Forbin avait concouru; elles furent enfin heureu ement terminées en 1693 par les soins des cardinaux de Janson et d’Estrées. En récompense de ses services, l’Evêque de Beauvais fut nommé grand aumônier de France en 1706.

Alors qu'il était évêque de Digne, Janson avait condamné l’Apologie des casuistes et composé une censure contre ce livre. On lui reprocha, à Beauvais, de ne pas marcher sur les traces de son prédécesseur, M.de Buzanval, et d’écarter les jansénistes qui avaient eu la confiance de ce prélat.

(Cf. Bossuet : Correspondance; Fénelon : Œuvres ; Sainte Beuve: Port- Royal).

(1) Manuscrit déchiré à cet endroit.

(2) Manuscrit déchiré à cet endroit.

« Notre-Seigneur, que je suis inviolablement et très res- «pectueusement, mon très cher et très Révérend Père,

«absolument à vous. »

D'ALLEMANS

J'ai reçu cet ordinaire une lettre de M. le duc de Chevreuse et, comme 1] m'a paru que c'était de votre main que l'adresse en était réhabilitée (1), j'ai cru que c'était par vous qu'il me l’a envoyée; cela m'engage à vous en adresser la réponse dont j'acquitterai fidèlement le port à votre première vue et que je vous prie de lui faire sûrement tenir.

Lettre du Marquis d’Allemans au P. Malebranche

Arch. mun. de Honfleur, 15 II, fds Adry, n°3.

Lettre publiée en partie par Blampignon : Corr. inéd., p. 99.

« À Champniers, le 10€ mars 1686. »

J'ai déjà pratiqué votre remède, et Je m’en trouve beaucoup mieux, mon très Révérend Père; mais Je vous avoue qu'il m'en coûte bien cher quand je veux continuer à me porter bien un peu longtemps. Mon sang est si fort aigri et est devenu si pauvre d’esprits qu’à peine puis-je m’appliquer deux ou trois jours de suite que J'en dissipe le peu qu’un bien plus long temps de repos m'avait acquis ; mes aigreurs d'estomac reviennent, et ensuite tout ce que Je prends ne me sert de guère, le rendant presque dans la même forme. Cela me fait une peine que Je ne puis vous dire. Si je suivais mon cœur, Je sais bien ce que je ferais; car, grâce à Dieu et à vous, j'aime assez la vie de l’esprit pour luiimmoler d’un très bon cœur celle du corps ; mais j'ai une grande famille, je crois que je lui dois quelque chose et

(1) Le marquis d’Allemans veut probablement dire par 1à que l’adresse primitivement mise par le duc se trouvant inexacte a été rectifiée, rétablie

par Malebranche,

particulièrement à une femme dont mes moindres incommo-

dités troublent entièrement le repos. «Je me suis arrêté «tout court, la semaine dernière, pour cela même dans une «étude qui me donnait une extrême satisfaction.

«J'ai ici vos ouvrages et jy avais apporté tous ceux de «Saint Augustin qui traitent de la grâce ; je comparais la «doctrine de ce Saint Docteur'avecla vôtre et jevoyais avec «un souverain plaisir qu'ilnedit rien qui vous soit contraire, «rien qui ne puisse être expliqué selon vos principes; mais «qu'il dit beaucoup de choses qui vous sont entièrement «communes (1), et qu’enfin il ne demeure court sur les «endroits où vous êtes allé si avant que parce qu’il n’a pas «aperçu cette grande vérité : que Dieu est une cause géné- «rale qui ne se détermine que par et selon les occasionnelles «qu’il a établies. Qu'on mette ce principe dans la bouche «de Saint Augustin et vous ne dites rien que je ne lui fasse «dire mot pour mot ; car d’ailleurs 1l reconnaît parfai- «tement que l’ordre est Ia règle Imviolable de Dieu (2),

(1) Malebranche appuie sur l'autorité de saint Augustin un certain nombre de ses doctrines théologiques.La distinction qu’il établit, par exemple, entre la grâce de lumière et la grâce de sentiment ou délectation prévenante, est puisée dans les écrits de saint Augustin. (Cf . Malebranche : Première Lettre. touchant celles de M. Arnauld, $ 10. Réponses, t. 11, pp. 12 et suiv. Cf. id.: Réflexions sur la Prémotion physique, XVII. Ed. David, pp. 140 et suiv.)..

Cf. st Augustin : De pecc. merit. el remiss. L. II, c. xvit, P.M., t. XLIV

Id. Tract. in Johan, Evangelium. XXVI, $ 7, ibid. t. XXXV, c. 1609, 1610.

Id. De spiritu et lillera, ©. xxx1v, $ 60, ibid., t. XLIV, e. 240, 241.

Id. Lib.de diversis quæstionthus ad Simpl. I, q. ?, ibid.,

t.:=XEL,7c. 810 .6t suiv.

Beaucoup d’autres exemples pourraient être donnés pour prouver l’influence de la théorie augustinienne de la grâce sur la doctrine de Malebranche. 11 semble toutefois que le marquis d’Allemans exagère ici les ressemblances qui peuvent exister entre les deux systèmes ; l’Oratorien, comme la plupart des théologiens du XVII- siècle, a interprété la pensée augustinienne à sa facon et tiré de cette doctrine des conclusions que cele-ei ne contenait pas.

(2) « .… l’âme n’est diréctement, immédiatement unie qu’à Dieu, qu’à la souveraine Raison, en qui se trouve,dit Saint Augustin,la puissance qui nous

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CORRESP ONDAN CE | 79

«qu'il ne peut agir que pour lui, que d’une mamièré digne «de lui, e& qu’en fin, il est la seule cause vraie et efficace (1).

«Je ferais sur cela des remarques que je pourrais con- «tinuer, si j'avais de la santé, et qui pourraient être, ce «me semble, de quelque usage ; mais'il faut pouvoir s’appli- «quer pour cela et, quoique ma facilité à méditer ne dimi- «nue pas, mon corps s’en trouve assez épuisé pour que Je «ne puisse faire tout ce que je souhaiterais bien. On dit «qu’il faut que je me divertisse eb aussi suis-je résolu à le « faire de la mantère la plus agréable et la plus utile pour «moi qui puisse être, c'est-à-dire que je suis résolu de vous «aller embrasser, mon très cher et très Révérend, immé- « diatement après Pâques, si la cour ne fait point de voyage. «Sur quoi je vous supplie de me tenir averti. J'ai reçu la « lettre de M. de Chevreuse et celle de M. dé Beauvilhers (2)

donne l'être, la lumière qui nous éclaire et la règle immuable de notre

conduite : Causa subsistendi, raliointelligendi, el ordo vivendi, » (a) (Male-

branche : Ent.mét. Préface, éd. David, Paris, 1732, 1 vol. in-12; 9e p.).

® «IN DEO conspicimus incommulabilem formam justitiæ secundum quam

hominem vivere judicamus. » (b) (texte cité p2r Malebranche : ibid., 32e p.). « La loi éternelle, dit Saint Augustin, est que tout soit dans ün ordre

parfait : « ul omnia sint ordinatissima. » (ec) (texte cité par Malebranche :

Réflex. sur la prémot. phys. XIII, éd. D. p. 97).

(4) « Fout ce qui peut agir sur nous, comme cause véritable et réelle, est nécessairement au-dessus de nous, selon Saint Augustin et selon la raison, c’est une loi immuable que les choses inférieures servent aux supérieures,

C’est poûr cés raisons que ce grand saint reconnaît .(d) que le corps ne peut

agir sur l'âme, et que rien ne peut être au-dessus de l’âme que Dieu. »’e) (Malebranche : R. de la V.,1. VI, ILe part., ch.r1t, éd. B., t. II, pp. 59 et 60 .

(2) Paul de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan,né à Saint-Aïignan en 1648, mort en son château de Vaucresson en 1714.

De Beauvilliers fut d’abord destiné à l’état ecclésiastique,puis il embrassa pendant quelque temps la carrière militaire. 11 fut nommé successivement chef du conseil des finances, gouverneur du duc de Bourgogne, du duc d'Anjou, du duc de Berfy et ministre d'Etat.

A l’époque de la querelle du quiétisme, de Beauvilliers ne craignit point de

(a) St. Augustin : De ci. Dei, 1. VITE, e. IV. P. M. t. XLI, c. 228, 229.

(b) ïd. De Trinit… 1. VIII, c. IX, $ 13., P. M., t. XLII, c. 959, 960.

(c) Malebranche n'indique aucune référence.

(d) St. Augustin * De Musica, 1. VI, c. V, $ 8 et suiv. P. M.,t. XXXII, c.1167 ets.

(e) Id, De quantitate animæ, c. XXXIV, P. M,, t. XXXII, c. 1078 et suiv.

80 CORRESPONDAN CE

«de l’envoi desquelles je vous rends mille grâces. Ne craï- «gnez pas que je vous aime trop; je nesaurais trop aimer «celuiqui m'a montré la vérité, et qui, en me la montrant, «m'a appris à l’aimer, et, quand je pourrais vous aimer «jusques à la préoccupatiom, après ce que je vous dois, je ne «sais si vous pourriez guère me séduire. Je suis bien sûr «que vous ne sauriez devenir un séducteur ; mais quand «cela serait possible, vous m'avez mis de trop bonnes armes: «entre les mains pour craindre sur cela ni vous, ni personne, «aidé de la grâce et de la miséricorde de Dieu. Travaillez «toujours, mon très cher'et très Révérend Père; je doute «que personne au monde le puisse comme vous, et, si; «vous ne le faisièz, vous seriez responsable à la vérité «de tous les avantages que vous auriez donnés par là à «ses ennemis. Elle saura bien faire paraître vos ouvrages «que le seul effort d'erreur ou d’envie peut tenir cachés, «et quand vous n’en tireriez pas en ce monde toute la «gloire qui vous en est si Justement due, elle vous sera « rendue en l’autre, là où elle est véritablement gloire, «et vos amis et ceux qui viendront après vous en tire- «ront sans doute tout le profit possible. Je meurs d’im Cpatience d’avoir l’honneur de vous voir, mon très cher’ «et très Révérend Père. Je vous recommande sans cesse «à Dieu comme le plus parfait et le plus propre instru- «ment que je sache dans son Eglise; et je suis profon- «dément pénétré de ne vous- pouvoir exprimer avec

prêter à Fénelon, dont il fut toujours l’ami, l’appui de son crédit, et lorsque le Prélat fut éloigné de la cour, le Duc le défendit avec courage.

De Beauvilliers était également lié d’étroite amitié avecle duc de Che vreuse, son beau-frère, ardent partisan, lui aussi, de Fénelon et des doctrines quiétistes.

La mort du duc de Bourgogne fut pour ses anciens précepteurs et pour ses amis une épreuve terrible. Ils professaient à 1’égard de l’héritier de la couronne l’affection la plus vive ; sa disparition détruisit à la fois toutes leurs espérances et tous les projets de réforme que le génie de Fénelon avait in<pirés. (Cf. Bossuet: Correspondance; Fénelon: Œuvres; Saint-Simon : Mémoires; Sainte-Beuve : Port-Royal, etc.).

« quel profond respect, avec quelle vénération, avec « quelle estime et avec quelle tendresse inexplicable (sic) «Je suis absolument et inviolablement à vous.

€ D'ALLEMANS

Lettre du Marquis d’Allemans au P. Malebranche

Arch. mun. de Honfleur, 15 II, fis Adry, n° 3.

Lettre publiée en partie par Blampignon : Op. cit., p. 89.

«A Champniers, le 30€ mars 1687.

« M. le comte de Boursac (1) vous rendra ce paquet, « mon très Révérend Père; il contient l'écrit depuis si «longtemps promis à M. de Meaux (2) et une lettre que Je

(1) François Isaac de la Cropte, comte de Boursac, 1651-1738, parent et ami du marquis d’Allemans, habitait le château de Vendoire, en Périgord.

Il était aussi parent de Fénelon (Cf. Gazelle, 1738, p. 148).

(2) Le Traité de la Nature et de la Grâce déplut fort à Bossuet qui voulut empêcher Malebranche de le publier (Cf. Bossuet : Lettre du 23 juin 1683 ; Correspondance, éd. Urbain et Levesque, t. II, p. 382). Cependant l’Evêque de Meaux espérait encore que l’Oratorien finirait par se rendre à ses conseils et corrigerait son Traité. Pour le livre « de la Nalure - et de la Grâce de l’auteur de la Recherche de la Vérité, écrivait le Prélai à l’abbé Nicaiïse,je n’en ai pas été satisfait,et je crois que l’auteur le réformera, car il est modeste, et ses intentions sont très pures. » (Bossuet : Lettre du 8 juillet-1681. Corresp., éd. U..et L., t. IE, p. 243):

Bossuet songea-t-il dès cette époque, comme le soutient le P. André, à écrire contre Malebranche? (P. André: Vie du R. P. Malebranche, publiée par le P. Ingold,p. 93). Nous ne le pensons point, et le texte même que nous vénons de citer semble justifier cette opinion (Cf. Crouslé: Fénelon el Bossuet. Paris, Champion, 1894, 2 vol. in-8e, t. I, pp. 44, 45).

Un ami commun, le duc de Chevreuse, proposa par la suite à l’Evêque de Meaux de conférer avec l’Oratorien ; le Prélat y consentit et, avec le Duc, alla voir Malebranche. Celui-ci refusa d’entrer en discussion et déclara « qu'il ne dirait rien que par écrit, et après y avoir bien pensé. » « C'est-à-dire, lui répliqua M. de Meaux, que vous voulez que j’écrive contre vous : hé bien ! il sera aisé de vous satisfaire.— Vous me ferez beaucoup d'honneur», lui répondit le P. Malebranche (P. André : Op. cit., p. 94).

Bossuet, suivant le P. André, réfuta le Traité et montra son œuvre à l’un de ses amis (le duc de Chevreuse ou le marquis d’Allemans) qui le dissuada de la publier (Cf. P. André : Op. cit., p. 94). Mais l’'Evêque de Meaux n’en

« lui écris, où il me semble que je lui fais bien voir ou qu'il «n’a su ce qu'il a dit dans son Discours sur l'Histoire

demeura pas moins entièrement opposé aux doctrines de Malebranche, et, dans une lettre du 22 juillet 1683 adressée à Jean de Neercastel, évêque de Castorie, il se félicite d’avoir reçu le traité d’Arnauld Des vraies et des fausses idées. « Je me réjouis, dit-il, d'y voir énergiquement réfuter l’auteur du Traité de la Nature et de la Grâce qui ne cesse de répandre cet ouvrage, malgré toutes mes réclamations... Je désire voir bientôt paraître et arriver jusqu’à nous la réfutation qu’on a promise de ce traité, et non seulement de la partie où sont avancées des opinions si fausses, si extrayagantes, si nouvelles, si dangereuses sur la grâce du Christ, mais surtout de Ia partie où il dit des choses si indignes sur la personne du Christ ,sur la science de son âme sainte.….: à la lecture, elles m'ont fait horreur, comme je l’ai déclaré franchement à l’auteur lui-même...» (Bossuet : Lettre du 23 juin 1683. Corresp. Ed. U. et L..t. II, pp. 382 et suiv.).

Le Prélat cependant, espérant encore convaincre l’Oratorien d'erreur et le ramener à la théologie traditionnelle, manifesta le désir de conférer avec lui. Malebranche «refusa tout net... » (P. André : Op. cit., p.152. Les récits du P. André sont extrêmement confus, et il lui arrive de rapporter deux fois le même incident à deux moments différents et dans des termes à peu près identiques. Cf. pp. 94 et 171).

Mais Bossuet, s’il faut en croire André,ne se serait pas contenté de inanifester son opinion par des lettres et desconversations; il aurait attaqué directement le 1er septembre 1683, du haut de la chaire de Saint-Denis, au cours de l’oraison funèbre de Marie-Thérèse, les principes chers à Malebranche et aurait adressé cette œuvre à l'Oratorien (P.André : Op. cit.,p. 109 ; Plampignon : Op. cit., p.67; Rébelliau : Bossuet, Paris, Hachette, 1900, 1 vol, in-80, p.134; Bouillier: Hist.de la philosophie cartésienne, 3° éd., t. II, pp. 240, 241).

Lors d'un voyage à Versailles (1686), le marquis d’Allemans eut plusieurs fois l'occasion de s’'entretenir avec Bossuet, Sur les démarches qu'il fit alors, les témoignages ne concordent pas et les biographes de Malebranche nous relatent sans ordre les entrevues et les conversations auxquelles le Marquis prit part. (Cf. Blampignon : Op. cit, pp. 69 et suiv. P. André; Op. cit., pp. 152, 159,170),1Ils s’accordent toutefois pour nous assurer que d’Allemans défendit en maintes circonstances devant le duc de Chevreuse, devant Condé et l'Evêque de Meaux, mais avec des fortunes diverses, les théories de Malebranche (Cf. Blampignon : Op. cit. pp. 69et suiv. P. André : Op, cii.; pp, 157 et suiv.).

Si le Marquis n’obtint pas près de Bossuet le succès qu'il avait escompté, il parvint du moins à convaincre le Prélat de l'entière loyauté du Philosophe. Avant de reprendre le chemin de la province, d’Allemans promit à Bossuet « de lui adresser un mémoire pour lui exposer en son entier le système de Malebranche.» (Dujarric-Descombes : Op. cit., p. 28). Cet écrit était joint à la lettre que nous publions ; il n’a pas été retrouvé.

Le plaidoyer n'eut point l‘effet que d’Allemans en attendait. Bossuet écrivit au Marquis le 21 mai 1687: «Je n’ai pu trouver que depuis deux jours Je loisir de lire le Discours que vous m'avez enyoyé avec votre lettre du 30 mars. » A deux reprises, au cours de cette lettre, après

CORRESPONDANCE ù 83

« universelle (1), ou qu'il faut qu'ilsoit de votre sentiment. « S1 J'avais simplement écrit pour des philosophes, mon « écrit serait bien plus serré, plus fort et par conséquent e plus court ; mais écrivant pour qui vous savez que j'écris (2) « J'ai cru devoir employer l'autorité et faire voir qu’on peut « parler le langage de l’Ecriture et de Saint Augustin et « dire pourtant tout ce que vous dites ; voilà mon dessein. « J'aurais pu facilement, en l’exécutant, faire un ouvrage « plus étendu; mais j’ai eru encore le devoir faire de sorte « qu'il fût facilement lu et en même temps ne le devoir pas « tout à fait dépouiller du caractère philosophique,quoique « Je m'y servisse d'autorité. Enfin c’est à vous à en juger, « mon très Révérend Père, et surtout à voir si J'expose « fidèlement vos sentiments ; il me semble l'avoir fait;

“avoir critiqué vivement les théories de Malebranche, il manifeste encore le désir de s’entretenir avec l’Oratorien : « …. si vous voulez, dit-il, travailler utilement à réconcilier mes sentiments avec ceux du P. Malebranche, il me paraît nécessaire de procurer quelques entrevues aussi sincères de sa part qu'elles le seront de la mienne, où nous puissions voir une bonne fois si nous nous entendons les uns les autres. S'il veut du secret dans cet entretien, je le promets ; s’il y veut des témoins, j'y consens, et je souhaite que vous en soyez un. S’il se défie de ie pouvoir pas satisfaire d’abord à mes doutes, il pourra prendre tout le loisir qu’il voudra. » (Bossuet: Lettre à un disciple du P. Malebranche du 21 mai 1687, Corresp. Ed..UeétsL*, tb.:IlI,-p. 367 et suiv.),

Cette lettre ne fut pas envoyée.

(1) «... tout est surprenant à ne regarder que les causes particulières, dit Bossuet, et néanmoins tout s’avance avec une suite réglée.» (Bossuet : Œuvres. Ed. Lachat., Paris, Vivès, 1862-66, 31 vol. in-8°, t. X XIV, p. 655).

- Dans sa lettre du 21 mai 1687, adressée à d’Allemans lui-même (lettre qui ne fut jamais envoyée) Bossuet prouve au Marquis que celui-ci a mal interprété sa pensée : « … afin, dit-il, de vous faire voir combien vous vous

- prévenez, je vous prie seulement de considérer ce que vous croyez qui vous favorise dans mon Discours sur l'Histoire universelle. 11 m'est aisé de vous montrer que les principes sur lesquels je raisonne sont directement opposés à ceux de votre système... Je ne vous en écrirai que ce mot : qu'il y a bien de Ja différence à dire, comme je fais, que Dieu conduit chaque chose à la fin qu'il s’est proposée par des voies suivies, et de dire qu’il se contente de donner des lois générales, dont il résulte beaucoup de choses qui n’entrent qu’indirectement dans ses desseins.. » (Bossuet: Correspondance, éd. U. et, CHI" h.377.

(2) Le marquis d’Allemans veut désigner ici Bossuet à qui est destiné le mémoire.

« mais je m'en rapporte entièrement à vous et vous le «pouvez supprimer ou tout entier, ou en partie, tout « comme vous le jugerez à propos. S'il n'y avait que quelque « chose à refaire, vous n'avez qu’à le raccommoder vous- « même ou à me le marquer, à me le renvoyeret ce sera bien- « Lôt raccommodé. Que si vous le trouvez en état d'être « montré et d'être vu,, comme j'espère que vous l'y trou- «verez assez, vous n'aurez qu'à fermer le paquet, le «remettre à M. le comte de Boursac, afin qu'il le remette «à M. de Meaux. Si vous voulez, il saura que vous l'avez « lu, approuvé et avoué (1); sinon il ne saura pas seule- « ment qu'il ait passé par vos mains et, en un mot, il ne € saura sur cela que ce qu'il vous plaira. » Que s'il y a quelques fautes du copiste par-ci par-là, et qu’en le lisant je n’aie pas remarquées, corrigez-les, s’il vous plaît, en le lisant vous-même, si vous en remarquez. M. Gauger (?) est ici depuis jeudi en parfaite santé. Le premier inventaire que J'ai fait chez lui est de tout ce qu'il peut avoir pris de vous. J'ai été très content de lui sur cela, et rien ne m'en à paru Jusques IC! qui ne m'ait beaucoup contenté, de sorte, mon très Révérend Père, que je n'ai que toutes sortes de remerciments à vous faire de la bonté que vous avez eue de me le procurer. Il me paraît qu'il est. assez content de nous et, ou je me trompe, ou nous nous accorderons fort bien et longtemps ensemble.

Je vous remercie mille fois de toutes les bontés que vous me témoignez pour M. le comte de Boursac; Je vous ai déjà mandé comme quoi je vous les conterais.

Je n’ai point reçu la lettre que vous me mandiez que m'écrivait M.de Chevreuse; n’aurait-elle point pu demeurer par mégarde dans votre chambre ? Sinon faites lui savoir, je vous prie, qu'elle n’est point venue jusques à moi; cela ne

(1) «Avoué», e‘est-à-dire reconnu conforme à votre pensée. (2) M. Gauger devait être quelque jeune secrétaire procuré par Malebranche au marquis d’Allemans

vaut pas la peine que je lui écrive pour cela, et cependant je serais bien aise qu’il le sache; car, comme Je lui aurais écrit pour plusieurs choses de charité, je souhaiterais bien en avoir réponse.

« Je salue très humblement le R. P. Salmon. Je vous « supphe l’un et l’autre de vous faire mutuellement souve- « nir du dessein de votre voyage en ce pays pour l'été pro- «chain (1); je le vois approcher avec le plus de consolation « que Je ne puis vous le dire. » Quel chagrin n’aurais-Je donc point si Je m'y voyais privé de l'honneur que Je souhaite tant ! Mme d’Allemans qui vous honore avec tout le respect dont elle est capable vous y souhaite autant que moi. « Je vous demande des nouvelles de la métaphysique « commencée (2); scuvenez-vous qu’il faut l’apporter ici « ou l’y venir achever.»

M. l’abbé de Lelevel (3) m'avait promis une copie de ses dialogues et je n’en entends plus parler; réveillez-le un peu de ma part, je vous prie, aussi bien que M. Pabbé Cathelan et M. de la Chèse. On m'a mandé qu'on prenait de nouvelles mesures pour les journaux dont on avait donné

(1) Le voyage eut lieu en 1688.

(2) 11 s’agit des Entretiens sur la métaphysique et sur la religion achevés à Raray au mois d'août 1687 et imprimés au mois de février 1688. Cf, Catalogue des ouvrages du R. P. Malebranche, prêtre de l’Oratoire, par le P. Le Long... avec des additions et des notes par J.F.A-Y, (P. Adry). (Arch. mun. de Honfleur, Série 15 II. Fonds Adry, n° 9).

(3) Henry Lelevel né à Alençon en 1665.

I1 «fut un moment confrère de l’Oratoire d’où il sortit pour devenir précepteur du duc de Saint-Simon. » (P. André : Op. cit., p.222, note 1).Tandis que Malebranche était aux prises avec Régis, Lelevel entreprit, à l'insu du Philosophe, de le défendre en réfutant les doctrines de Régis dans un ouvrage intitulé : La vraie et la fausse métaphysique où l’on réfute les seniiments de M. Régis et de ses adversaires sur cette malière, avec plusieurs observations physiques et métaphysiques et toutes les pièces justificatives des sentimen's du P.Malebranche (Rotterdam, Reinier Leers, 1694, in-12). 11 composa plusieurs autres ouvrages de philosophie et d'histoire (Cf. Biographie Michaud: Art. Lelevel par Tabaraud. F. Bouillier : Histoire de la philosophie cartésienne).

l'emploi à M. l'abbé Galoy (1), au préjudice de l’abbé de la Roque (2); je vous prie ou M. l'abbé Cathelan de me mander ce que c'est, si vous le savez. Je ne vous ai pas oublié dans ces fêtes,mon très cher et très Révérend Père; je m’assure que vous ne m’y avez pas oublié non plus. Je suis, comme vous savez, avec tout le respect et l'attachement dont je suis capable, absolument et inviolablement à vous.

D'ALLEMANS

Souvenez-vous encore que vous avez droit de vie ct de mort sur la lettre t eur l'écrit que j'envoie à M. de Meaux, quelque presse qu'on me fasse, et souvent, de l'envoyer. Je plains ce pauvre M. de Beauvais (3), comme vous pouvez vous imaginer; mails Je ne vous suis pas moins obligé de vos soins pour lui que si son affaire avait tourné le mieux du monde pour lui.

« Si cet écrit pouvait tourner à bien, ce serait à vous à « voir le sort que vous voudriez lui donner.» Quand vous aurez tout iu, vous n'aurez qu'à faire un seul et même paquet de la lettre et de l’éerit et en faire faire l’adresse par une main non connue, comme par celle de M.[ de ]Bour-

(1) L'abbé Gallois (Jean), né à Paris en 1632, mort en 1707, fut l’un des fondateurs du Journal des Savants dont il fut le rédacteur de 1666 à 1674. Colbert qui l’appréciait entretint avec lui d’amicales relations. Gallois fut membre de l’Académie des sciences et de l’Académie française ; il obtint la place de garde de la Bibliothèque du Roi et devint plus tard professeur de grec au Collège royal. Il composa des ouvrages historiques et scientifiques (Cf. Niceron : Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres. Fon-' tenelle : Eloges. Œuvres, éd. Bastien, t. VI, p. 203 et suiv.). >

(2) L’abbé de la Roque succéda à l'abbé Gallois à la direction du Journal des Savants. Né à Albi, il passa quelque temps chez les jésuites, puis s'établit à Paris où il prêcha sans succès dans quelques églises.

Il rédigea le Journal des Savants de 1675 à 1687,fonda le Journal d'histoire

ecclésiastique en 1690, le Journal de médecine qui parut en 1683 et 1686 (Cf. Histoire critique des Journaux par M. C*** [Camusat] à den ne chez J. F. Bernard, 1734, 2? vol. in-80).

(3) L’évêque de Beauvais était alors de Janson; les jansénistes lui reprochaient de ne pas suivre l'exemple de son prédécesseur, M. de Buzanval, qui s'était montré favorable aux doctrines de Port-Royal. :

CORRESPON DANCE 87%

sac, ou quelque autre ; pour le cachet il n'importe (1).

Lettre du Marquis d’Allemans au P. Malebranche

, Arch. mun. de Honfleur, 15 II, fds Adry, n° 3,

Lettre publiée en partie par Blampignon : Corr. inéd., p. 85

.« A Montardv, le 1er de juin 1687. »

J'ai déjà mandé à M. de Lelevel que j'ai reçu les cahiers que vous m'avez envoyés de sa part, mon très Révérend

Père. Je les ai lus avec beaucoup de satisfaction, et M. Goger:

et moi sommes après à les copier et à les faire copier. Dès que ce sera fait, je les lui renverrai sans faute et très sûrement. |

«Je suis bien aise des avances que vous fait M, de « Meaux (2); je sais l'estime qu’il a pour vous, combien « 11 souhaite avoir commerce avec vous. Ainsi je suis sûr

« qu'il fera toujours toutes celles qui vous pourront ap-

« procher de lui. Apparemment vous savez présentement « ce qu’il pense sur mon écrit. Pour moi, je ne le sais point; « car depuis que je le lui ai envoyé, je n’en ai reçu rüiie «nouvelle (3); mais cela ne m'étonne pas; je sais qu’il est « occupé et qu'il oublie facilement. Ce qui est sûr, c’est que « tôt ou tard il me le fera savoir, et je vous manderai tou- « Jours ce que J'en apprendrai. Je plains les Journaux de « M. Bayle (4) et suis bien fâché qu'il ne s’en fasse plus en

ms

(1) On ne peut savoir si la phrase : « Si cet écrit... » doit se trouver avant la phrase : « Quand vous aurez.,, »; car la première est écrite dans la marge gauche et la seconde, au-dessus de la date et au haut de la lettre.

(2) Bossuet désirait toujours entrer en conférence avec Malebranche ; il voulait «lui rendre justice » et souhaitait un entretien avec Jui sur le Traité de la Nature et de la Grâce (Cf. P. André : Vie du R.P. Malebranche, p. 170).

(3) La lettre de Bossuet du 21 mai 1687, dont nous avons parlé plus haut, ne lui avait donc pas été adressée,

(4) I s’agit des Nouvelles de la République des Lettres.

88 é CORRESPON DANCE

« France. J'attends avec impatience le livre dont vous me « parlez du R. P. Levassor (1) que j'honore et que je salue Ctrès humblement. Je souhaite bien aussi la fin de limpres- : «sion de celui du P. Prestet.» (2) Je connais sans doute M. l'abbé Garçon et je suis très fort sou serviteur, assurez l’en, je vous prie, et que je suis bien persuadé que la paroisse de Saint-André (3) est très heureuse de l'avoir pour pasteur. Je saurai bien quand il y aura de vos livres à La Rochelle, et j'aurai soin d’en avoir. Cependant je me console par ces copies manuscrites que j’en ai.

€ Mais, à propos de vos livres, M. l’abbé Cathelan et € M.de la Chèse me parlent d'un nouveau qu'a fait M.Arnaud € sur les idées (4) ; l’avez-vous vu ? Savez-vous ce que c’est ? « Et si vous le savez,apprenez-le moi,s’il vous plaît. À moins «que ce pauvre bonhomme n'ait écrit pour donner gloire € à la vérité, Je le plains très fort; car je suis sûr qu'il ne € fait que tomber d’absurdités en| de] plus grandes absur- « dités. Nous sommes ici, mon très Révérend Père, il y a « dix ou douze jours. Nous vous y attendons avec impa- « tience, et nous vous supplions et le R. P. Salmon de «faire en sorte que rien ne nous prive de l'honneur et de (la satisfaction ex[ trême] de vous y posséder le plus tôt Cet le plus longtemps qu'il se pourra; certainement tout ce

(1) Le traité De la véritable religion dont nous avons déjà parlé. Cet ouvrage parut en 1688 (Paris, Barbin, 1 vol. in-4°).

(2) Nouveaux éléments de mathématiques, ou principes généraux de toutes les sciences qui ont les grandeurs pour objet, contenant une méthode courte et facile pour comparer ces grandeurs et pour découvrir leurs rapports par le moyen des caractères des nombres et des lettres de l'alphabet, et dans lesquels les choses sont démontrées selon l’ordre géométrique et l'analyse rendue plus facile et traitée plus à fond que l’on n'a fait jusqu'ici. Paris, Pralard, 1689, 2 vol. in-40 (2e édit).

(3) I1 s’agit probablement de la paroisse Saint-André des Arts ou des Arcs de Paris. Cf. A. M. Le Fèvre : Descriplion des curiosités des églises de Paris et des environs. Paris, 1759, 1 vol. in-8°, Abbé Lebœuf : Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, Paris, 1754, 1 vol. in-8c:

(4) Nous ne savons à quel ouvrage d’Allemans fait allusion ici.Arnauld n’a publié aucun traité sur cette question en 1687.

«qui nous en priverait nous causerait la dernière morti- « fication et une très grande peine.» Nous sommes toujours très contents de M. Goger et si reconnaissants de la bonté que vous avez eue de nous le procurer que, si nous suivions nos mouvements, sûrement nos remerciments vous importuneraient. Je m'’assure qu’il vous dira qu'il est content de nous aussi. « Venez finir ici votre « Métaphysique (1), je vous en supplie ; apportez surtout « tout ce que vous en avez fait. Madame d’Allemans vous « assure de ses très humbles respects, e& je vous honore, « mon très cher et très Révérend Père, avec des sen- « timents qu’il m'est impossible de vous exprimer.

; € D'ALLEMANS D

Je vous enverrai ce que j’ai fait sur l’Eglise, l’ordinaire prochain.

Lettre du Marquis d’Allemans au P. Malebranche Arch. mun. de Honfleur, 15 II, fds Adry, n° 3.

Lettre publiée en partie par Blampignon : Corr. inéd., p. 86.

« Champniers, 30° Octobre 1687 ».

Vous vous êtes trompé, mon très Révérend Père, dans la lettre que vous m'envoyez; elle est pour un autre, et apparemment que vous avez envoyé à cet autre la lettre que vous m'écriviez. Je vous la renvoie et, quelque chagrin que j'aie de cette équivoque, je suis cependant ravi d’avoir appris de vos nouvelles dont j'étais très en peine, votre heureux retour à Paris (2) et votre bonne santé qui sans doute m'est infiniment chère.

(1) Les Entretiens sur la métaphysique et sur la religion achevés à Raray aü mois d’août 1687 et imprimés en 1688 (Rotterdam, Reinier Leers, 1688, 1 vol. in-12).

(2) Malebranche venait de quitter la solitude de Raray où il avait passé les mois d’été. (Cf. P. André: Vie du R.P. Malebranche, Ed. I, p. 180).

M. de Boursac m'a mandé que vous m'enverriez bientôt

votre métaphysique (1): Quel plaisir vous me ferez et quelle obligation je vous aurai! Ne me laissez pas DR je vous en supplie.

« M. de Meaux n’a pas voulu entrer avec moi dans la discussion que je lui avais proposée ; il [me }mande qu’en vain je m'efforcerais de lui apprendre la théologie et qu’il veut entrer dans un examen exact par la lecture de tous vos livres, puisque vous n’avez pas voulu lui en épargner … la peine, et, pour cet effet, il m'en demande le catalogue entier et me mande ceux qu'il en a déjà. Il m'assure qu’il ne jugera pas sans avoir tout vu et tout entendu,mais que si, par cette lecture, 1l n'est désabusé des nouveautés qu'il a cru vous devoir être imputées, il ne peut rien me promettre, sinon qu’il fera sur cela ce que, devant Dieu, il verra devoir être fait. Du reste il paraît toujours très fâché du refus que vous faites de le voir, après tout ce qu'il m'a chargé de vous promettre de sa part, éthaufté et entêté contre le système. Vous voilà toujours averti de tout, mon très Révérend Père; voyez de la manière que vous devezle ménager.Je luimandesimplement que jesuis ravi du dessein qu'il a pris de tout lire et de tout examiner, qu’en fait de dogme vous condamnez comme lui tout ce qui est nouveau, mais que vous croyez avec bien d’autres que non seulement il a toujours été permis de donner de nouvelles preuves [ des vérités ] (2) anciennes, mais encore que cela a été pratiqué et même ordonné dans tous les temps. Je le prie de bien prendre garde à cela et l’assure d’ailleurs que vous n’avez nul éloignement naturel de le voir et de lui complaire (3). Je suis venu ici pour

(1) Les Entretiens sur la métaphysique et sur la religion. (2) Le manuscrit est déchiré en cet endroit.

(3) Comme on le voit par cette lettre, Bossuet demeurait toujours hostile

aux doctrines de Malebranche.

L'Oratorien, sur les conseils de ses amis, finit par répondre à l'invitation

CORRESPON DANCE 91 « un rendez-vous que m'y avait donné labbé de Féne-

de Bossuet ; à la suite d’un long entretien qui porta sur plusieurs questions philosophiques et théologiques, « on se quitta. assez contents l’un de l’autre. » (P. André : Vie du R. P.Malebranche, p.171). Mais la conversation n’eut pas cependant le résultat que Malebranche et ses amis en avaient escompté el Bossuet demeura aussi hostile à la doctrine de l'Oratorien (Cf. P. André : Op. cit., pp. 171, 172). H fit même réfuter le système de la nature et de Ia grâce par Fénelon et prit soin d’annoter le travail qui devait rester manuscrit jusqu’en 1820 (Réfutation du système du P. Malebranche sur la nalure et la grâce). (Cf. Blampignon : Etude sur Malebranche, p. 74 ; Dujarric-Descombes : Le marquis d’Allemans, p. 35 ; Cardinal de Bausset : Hisloire de Fénelon, Versailles, Lebel, 1817, 4 vol.in-8, t. I, pp. 79 et suiv. ; Crouslé : Fénelon et Bossuet, t. 1, pp. 48 et suiv.).

D'après le P. André, témoin fort partial d’ailleurs et admirateur trop passionné de son maître, Bossuet se montra très satisfait des Entretiens sur la métaphysique dont le P. François Lamy lui avait apporté le manuscrit «et témoigna beaucoup d'estime pour l'ouvrage... »(P.André : Op. cit., p.184).

Mais le biographe nous laisse quelque peu sceptiques lorsqu'il ajoute : « Le P.Malebranche.….rendit ensuite au prélat une visite qui le lui gagna pour toujours. M. de Meaux, qui avait le plus beau naturel du monde, eut même la générosité de confesser hautement qu’il ne trouvait plus rien à condamner dans le sentiment du P. Malebranche sur Ia grâce. » (P. André : Op. cit. p. 185}.

Les deux adversaires se réconcilièrent /a) en réalité lors de la publication du Traité de l'Amour de Dieu (1697).Le Prélat combattait alors le quiétisme, et Malebranche prit nettement et loyalement parti pour Bossuet contre Fénelon. L’Evêque de Meaux, satisfait de l'ouvrage de l’Oratorien, « alla le premier voir le P. Malebranche, lui offrit son amitié et lui dernanda la sienne….; depuis ce temps-là M. de Meaux et le P.Malebranche furent amis, jusqu’à la familiarité.…. » (P. André : Op. cit., p.281 ; cf. Blampignon : Op. cit., p. 75 ; Tancrède de Visan : Un marquis philosophe au xvri° siècle. Malebranche et le marquis d’Allemans (Rev. du Temps présent, ? décembre 1910, +. II, p. 427; Gosselin : Hisloire littéraire de Fénelon, Lyon, de Perisse, 1843, 1 vol. gr. in-8°, p. 26).

Malebranche lui-même a fait allusion dans la Réponse aux Réflexions à cette réconciliation : « ... je crois pouvoir dire que ce prélat, si connu par son savoir et par son zèle pour défendre la pureté de la foi, a reconnu la solidité, ou du moins la catholicité de mon Traité, après l'avoir sérieusement

(a)j « Au reste, écrit M. Crouslé, Malebranche n’était pas non plus entièrement d'accord avec Bossuet, d'après ca qu'il dit : .

« Prévenû comme je le suis d'estime et d'amitié pour l’auteur de la Connaissance de soi-même, il me fallait de bonnes-raisons, ou du moins que je crusse telles, pour m'éloigner de ce qu’il pense sur l'amour désintéressé. » (Crouslé : lénelon et Bossuet, t. IH, p. 122).

M. Crousté a affirmé à tort que Malebrenche voulait parler de l’auteur du traité de la Connaissance de Dieu et cle soi-même, alors que lPOratorien voulait désigner l’auteur de la Connaissance de soi-même, le bénédictin Dom Francois Lamy, son disciple, contre lequel il dut bien à regret prendre la plume.

L'ouvrage de Bossuet ne fut d'ailleurs publié, d’après l’autographe, qu’en 1743, Matebranche ne pouvait donc désigner Bossuet comme l’auteur de la Connaissance de Dieu et de soi-même, puisque ce traité n’était pas encore connu du public,

lon.» (1) Il en partit hier et j'en partirai demain ; Poaralé 3

temps des couches de Mme d'Allemans presse et je la recommande à vos prières. |

« Nous avons très fort parlé de vous, et il en parla avec « estime et sans entêtement. Il n’a presque rien vu de vos « livres. En partant, ilme demanda la définition de certains « termes qui vous sont propres, Comme de cause occasion-

« nelle (2),etc. Je la lui promis et je la lui enverra à Paris.

« au premier Jour.

examiné ; ce que je sais certainement qu'il a fait, car, quoique j'aie eu l’honneur de le voir souvent, pendant plusieurs années jusqu’à sa mort, et que je lui aie communiqué quelques ouvrages, avant que de les faire imprimer, il ne m'a jamais dit la moindre parole qui marquât quelque mécontentement de mon traité.» (Malebranche : Leitres du R. P.Malebranche... dans lesquelles il répond aux Réflexions philosophiques et théologiques de M. Arnauld….. Première lettre. Recueil des Réponses à M. Arnauld, Paris, 1709, 4 vol. in-12,t.1:1, p.31).

Malebranche exagère certainement la portée de sa réconciliation avec Bossue. Le Prélat, ravi d'avoir trouvé en Malebranche un défenseur éclairé de sa HRéone de l’amour de Dieu, donna à l’Oratorien des témoignages certains de son approbation ; mais nous avons tout lieu de croire qu’il demeura l'adversaire des doctrines de Malebranche sur la nature et sur la grâce.

(1) Originaires l’un et l’autre du Périgord, issus l’un et l’autre d'une famille de vieille noblesse, d’Allemans et Fénelon entretinrent d’amicales relations.

A l’époque où d’Allemans écrivit sa lettre, Fénelon était supérieur des Nouvelles Catholiques et exerçait son ministère d’apostolat en Aunis et en Saintonge.

(2) Ce fut, nous l’avons vu, à l’instigation de Bossuet que Fénelon écrivit sa Réfutation du Système du P. Malebranche. Cet ouvrage fut composé vraisemblablement vers 1688.

Selon M. Cherel (Fénelon au XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1917, 1 vol. in-8°, p.297), la Réfulalion aurait été rédigée avant 1680. Cette thèse est absolument erronée, puisque le Traité de la Nature et de la Grâce, contre lequel la Réfutation est dirigée, parut Seulement en 1680.

Pour M. Crouslé, l’ouvrage de Fénelon aurait été composé vers 1684

ne .

(Fénelon et Bossuel, t. 1, pp. 47, 48). Le texte même que nous publions

infirme cette thèse, puisqu’en 1687 Fénelon « n'avait presque rien vu » des livres de Malebranche.

Nous ne pensons pas, d’autre part, que la Réfulation ait été rédigée après 1688; car Fénelon ne cite, au cours de son ouvrage, aucun écrit de Malebranche postérieur à cette date.

La Réjutation fut imprimée «pour la première fois en 1820, par les soins

€ M. évêque de Mirepoix (1) m'a écrit une grande lettre ;

«il me parle du système avec une très grande modération

de M. l’abbé Gosselin, sur une copie préparée pour l'impression en 1716, » (Crouslé : Fénelon et Bossuel, t. I, p. 41).

En 1697, le P. François Lamy, disciple de Fénelon, interpréta dans son ouvrage De la connaissance de soi-même (Paris, Pralard, 1696-1698, 4 vol. in-12), la doctrine de Malebranche dans le sens quiétiste et cita notre philosophe en faveur de l'amour pur. (Cf. P.André: Vie du R. P. Malebranche p. 277). L'Oratorien s’empressa de répondre au P. Lamy et publia le Traité de l'amour de Dieu, où il réfutait la doctrine du pur amour et prouvait que, loin de professer des opinions quiétistes, ilavait toujours été hostile aux erreurs des nouveaux mystiques. La réponse du P. Malebranche, approuvée per Bossuet, atteignit Fénelon autant que le P. Lamy.

Après l'affaire du quiétisme, un nouvel incident surgit entre l’Oratorien et l’Archevêque de Cambrai, La première édition de la Démonsiration de l'existence de Dieu était épuisée, on en préparait une seconde (1713); le P, Tournemine, jésuite, profita de la circonstance pour composer une préface dans laquelle il semble « mettre les malebranchistes au rang des impies auxquels il faut qu'on démontre Dieu... » (Bouillier : Hist, de la philos. cariés., 3° éd., t. II, p. 277, note. Cf. P. André : Op. cit., p. 361). Malebranche, piqué au vif, écrivit à Fénelon en juin 1713 une lettre de protestation (l’analyse de cette lettre se trouve dans l'ouvrage du P. André ‘déjà cité, pp. 363 à 371). Le cardinal de Polignac se chargea de l’envoyer au Prélat, « bien accompagnée » et lui écrivit une lettre en faveur de l’Oratorien.

Fénelon désapprouva la préface dont il n'avait pas eu connaissance avant l'impression et CHRRRPARE le procédé du P. Tournemine. Celui-ci dut écrire une lettre d’excuses à Malebranche ; mais le cardinal de Polignac et l’Oratorien ne se contentèrent pas de cette satisfaction ; ils’exigèrent du Jésuite une déclaration publique qui parut dans le Journal de Trévoux de novembre 1713, pp. 2.209 et suiv. (Cf. P. André : Op. cit., pp.372 et suiv. De-Bausset : Histoire de Fénelon (1817), t. IV, p. 278; Cherel : Op. cit. p:-2h-eéte.)

L’Archevêque de Cambrai ne tint pas rigueur à Malebranche de son intervention dans la controverse du pur amour, N'’avait-il pas, d'ailleurs, des motifs tout particuliers d'admirer le hardi métaphysicien des Entretiens, lui qui avait développé, à son tour, avec tant d’enthousiasme la théorie des idées dans le Traité de l’existence de Dieu ?

Si Fénelon garda toujours une constante opposition au ER de -Malebranche sur la grâce et sur la nature, il « fit plus d’une fois exprimer à l’Oratorien combien vivement il l’honorait. Ce fut sans doute par l’intermédiaire de deux amis communs, le duc de Chevreuse et le marquis d’Allemans, qu’eut lieu cette sorte de rapprochement de deux esprits naturellement faits pour s’estimer et se goûter.» (P. Adry, cité par Blampignon : Etude sur Malebranche, p. 75).

(1) Pierre de la Broue naquit à Toulouse en 1643. I1 étudia la théologie à Paris et fut nommé en 1679 à l'évêché de Mirepoix. Il se signala par l’austérité de sa vie et par son zèle ardent. Prédicateur renommé, il se

«et comme plein d'estime €t d'amitié pour vous ; il me « fait plusieurs difficultés qu'il croit faire, dit-il lui-même, « parce qu'il n’a presque rien vu de vos livres et de ceux « de M. Arnaud. Mais après avoir seulement lu votre éclair- « cissement sur les anges (1), la dissertation de M. A. (?) « et votre réponse (3), il m'avoue tout net qu’il ne vous a € pas entendu ou qu'il vous fait injustice. Sa plus grande « difficulté est sur les déterminations libres des esprits, « lesquelles Dieu ne faisant pas, il ne peut connaître, dit-il, « d’où il suit qu'elles sont indépendantes et, par conséquent, « éternelles et comme un autre principe distingué de lui. « trouve le système trop composé, les miracles et la cause « occasionnelle y étant également relevés; il trouve trop « nouveau de dire que la prédestination de Jésus-Christ a « dépendu de la prévision des déterminations libres de son « âme, de dire que Dieu n’a su créer des intelligences sans « leur donner un Dieu-Homme pour chef, et que, comme « homme même, il n’est pas scrutateur des cœurs par la «lumière qui rejaillit sur son âme de l'union hypostatique ; « ne voyant pas comme vous voyez que, s’il ne l’est que par « ce même rejaillissement de lumière, 1l est démontré qu'il «ne l’est pas par sa nature et que, cette lumière ne contenant « que l'ordre et les vérités immuables, il ne peut savoir les

« contingentes que par révélation.

consacra spécialement à la conversion des protestants. « Il a laissé entre autres ouvrages une Défense de la grâce efficace par elle-même. » Paris, 1721, 1 vol. in-12 (Bossuet : Correspondance, éd. Urbain et Levesque, t. VI, p: 83).

(1) « Les miracles fréquents de l’ancienne Loi ne marquent nullement que Dieu agisse par des volontés particulières.» Malebranche : Traité de la Nature. et de la Grâce. Edition de 1684 et suivantes, dernier éclaircissement.

(2) Arnauld : Dissertation sur la manière dont Dieu a fait les fréquents miracles de l’ancienne Loi par le ministère des Anges, pour servir de réponse aux nouvelles pensées de l’ Auteur du Traité de la Nature et de la Grâce, dans un Eclaircissement qui a pour titre : Les fréquents miracles de l’ancienne Loi... Cologne, Schouten, 1685, 1 vol. in-12.

(3) Malebranche : Réponse à une Dissertation de M. Arnauld contre un Eclaircissement du Traité de la Nature et de la Grâce... Rotterdam, Reinier

Leers, 1685, 1 vol. in-12.

« Il a de la peine, dit-il, de vous entendre dire que si « Saint Augustin eût connu les causes occasionnelles, il « aurait mieux répondu qu'il n’[a fait] (1) aux Pélagiens. « Par tout cela on voit bien [la vérité] de ce qu'il dit, qui « est qu’il n’a pas lu {vos livres. J’ai] une extrême joie de « ne voir faire que de telles objections aux plus habiles, je « n'aurai pas de peine à les [résoudre dans une réponse « que Je lui ferai.» Cependant vous voilà toujours exactement informé de tout ce qui me revient à votre égard. Je vous en informerai toujours de même et je suis, mon très cher et très Révérend Père, avec un attachement que rien n'égalera jamais, entièrement et très respectueusement

à vous.

D'ALLEMANS

De vos nouvelles, je vous en supplie. Apparemment vous en avez envoyé à celui à qui vous avez envoyé: la lettre que vous m'écriviez, l’extrait d’une lettre que M. de Lelevel a écrite à M. de Mirepoix et qu’il me mande qu'il m'envoie par vous.

Lettre du P. Malebranche au P, Dom François Lamy, Supérieur dés Bénédictins à Reébais (2)

Dom François Lamy, bénédiclin de la congrégalion de

Saint-Maur, naquit au chäleau de Monlireau, près de

Chartres, en 1636. IT eut pour précepleur Rohaull el entra dans la carrière des armes qu'il abandonn«& bientôt pour embrasser la vie monastique ; il prit l’Rabil chez les bénédiclins en 1658 el prononça ses vœux l’année suivanle, Il ful chargé d'enseigner la philosophie, puis la théologie

(1) Le manuscrit a été déchiré,

(2) Plusieurs auteurs,le P. André notamment (Vie du R. P. Malebranche, éd. L., p. 275), ont confondu le P. François Lamy, bénédictin et le P.Bernard Lamy, oratorien (1640-1715). L’un et l’autre furent disciples de Malebranche.

dans son ordre. « Après un séjour à l’abbaye Saint-Faron de Meaux, où il connut intimement Bossuel, il fut nommé prieur de Rebais en 1687. Mais deux ans après, sur un ordre du Roi, motivé par l'atlachement de Dom Lamy aux idées. cartésiennes, il fut deslilué de ce posle et déclaré inéligible à loule charge dans son ordre.» (Bossuet : CORRESPONDANCE, Ed. Urbain et Levesque, t. III, p. 457, note). Disciple ardent de Malebranche, Lamy défendit celui-ci contre Arnauld el Bossuet ; mais la question du pur amour sépara les deux religieux ; Lamy engagea alors un polémique assez vive contre son maître au cours de laquelle il défendit la doctrine chère à Fénelon. Il mourul à l’abbaye de Saint-Denis en 1711.

Il a laissé de nombreux ouvrages : VÉRITÉ ÉVIDENTE DE LA RELIGION CHRÉTIENNE, OU ÉLITE DE SES PREUVES ET DE CELLES DE SA LIAISON AVEC LA DIVINITÉ DE JÉSUS- CHRIST, Paris, Couterot, 1694, in-12; DE LA CONNAISSANCE DE SOI-MÊME, Paris, Pralard, 1694-1698, 6 vol. in-12:; 2e édition augmentée, Paris, Le Clerc, 1701, 6 vol. in-12; LE NOUVEL ATHÉISME RENVERSÉ, OU RÉFUTATION DU SYSTÈME DE SPINOZA, TIRÉE POUR LA PLUPART DE LA CONNAISSANCE DE LA NATURE DE L'HOMME, Paris, de Nully, 1696, in-12: SENTIMENTS DE PIÉTÉ SUR LA PROFESSION RELIGIEUSE, APPLICABLES A LA PROFESSION DES CHRÉTIENS DANS LE BAPTÊME, Paris, 1697, in-12 ; LETTRES pu R. P. Eamy, RELIGIEUX BÉNÉDICTIN, POUR RÉPONDRE A LA CRITIQUE DU R. P. MALEBRANCHE, PRÊTRE DE L'ORATOIRE, SUR LES TROIS DERNIERS ÉCLAIRCISSEMENTS DE LA CONNAISSANCE DE SOI-MÊME TOUCHANT L'AMOUR DÉSINTÉRESSÉ, Paris, 1699, in-12 ; LETTRES PHILOSOPHIQUES SUR DIVERS SUJETS IMPORTANTS, Trévoux, 1703, in-12; LA RHÉTORIQUE DE COLLÈGE TRAHIE PAR SON APOLOGISTE DANS SON TRAITÉ DE LA VÉRITABLE ÉLOQUENCE, CONTRE CELUI DE LA CON- NAISSANCE DE SOI-MÊME, Paris, Boudot, 1704, in-12 ; . LES PREMIERS ÉLÉMENTS DES SCIENCES, OU ENTRÉE AUX CONNAISSANCES SOLIDES, EN DIVERS ENTRETIENS PROPOR-

ni

CORRESPONDANCE | re. 97

TIONNÉS À LA PORTÉE DES COMMENÇGANTS ET SUIVIS D'UN EssAr DE LOGIQUE, Paris, Léonard, 1706, in-12 ; LETTRES

THÉOLOGIQUES ET MORALES. SUR QUELQUES SUJETS IMPOR- TANTS, Paris, Boudot, 1708, in-12 : L’INCRÉDULE AMEN“

A LA RELIGION PAR LA RAISON, EN note ENTRETIENS, OU L’ON TRAITE DE L'ALLIANCE DE LA RAISON AVEC LA FOI, Paris, Roulland, 1710, in-1?2 : DE LA: CONNAISSANCE ET DE L'AMOUR DE DIEU, AVEC L'ART DE FAIRE UN BON USAGE DES AFFLICTIONS EN CETTE VIE, Paris, de l’Espine, in-12.

(Cf. Elliés du Pin : BIBLIOTHÈQUE DES AUTEURS DU

XVII SIÈCLE, Paris, Pralard, 7 vol. in-89, t. VI; [ Dom

Tassin | : HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA CONGRÉGATION DE

S-MAUR, Paris, Humblot, 1770, in-40 ; H. Wilhelm :

NOUVEAU SUPPLÉMENT A L'HISTOIRE LITTÉRAIRE LE LA CONGRÉGATION DE St-MAUR, Paris, Picard, 1908, 1 vol. in-80, &. TI ; EF. Bouillier : HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE, t. II; Paul Lemaire : Dom ROBERT DEs- GABETS, Paris, 1901, in-8° ; Brocard : Louis DE PUGET, FRANçÇoISs Lamy, Louis JoBLOT, LEUR ACTION SCIENTI- FIQUE D'APRÈS DE NOUVEAUX DOCUMENTS, Bar-le-Duc, Comte, 1904, 1 vol. in-40.

Nous n’avons pu trouver l'original de cette lettre.

Une copie a été publiée par Pascal Duprat : Lettre inédite de Malebrantke, (Revue Indépendante, 1843, t. X, pp. 398 à 413).

Une autte copie a été publiée par Alex. Pivert : Une lettre inédite de Male-

- branche, Paris, Delhomme et Briguet, 1892, in-8° (Extrait de la Science

catholique), d’après l'original ou d’après une copie provenant de M. Houet, ancien supérieur de l’Oratojre de Rennes (Pivert : Op. cit, p. 5),

Paris, ce (1) 18 janvier 1688 (2).

Je viens, mon Révérend Père, de recevoir votre lettre. Je l’ai lue avec tous les sentiments possibles de reconnaissance de vos bontés à mon égard. Je prie celui qui peut

(1) Variante (Texte de Duprat) : «le ».

(2) Var. (Texte de Duprat) : «88 ».

seul récompenser votre charité et votre amour pour la vérité de yous payer ce que je vous dois (1). I le fera sans doute; car je suis persuadé que c’est à cause de lui que vous avez bien voulu me défendre. Continuez de m’aimer en celui (2) en qui je vous honore infiniment plus que Je hé puis vous le dire.

Assurément, vous ne vous étiez point trompé de croire que je trouverais bon que vous fissiez voir à l’illustre Prélat les Æntreliens mélaphysiques (3). Je voudrais bien même avoir élé assez heureux dans mes expressions pour : lui donner une juste idée de mes sentiments, afin de pouvoir profiter du jugement qu'il en porterait. Mais j'appréhende fort de n'y avoir pas autant réussi que vous me le faites espérer; car il faut que je vous avoue que, lorsque Je lis moi-même ce que j'ai écrit, Je trouve que ma pensée (4) n’est pas toujours sur le papier telle que je l’a dans l'esprit. I y à souvent quelque équivoque et quelque obscurité dans mes termes. Mais que voulez-vous ? Je ne puis mieux faire. Il est bien juste de laisser quelque chose à l’intelligence et à l'équité des lecteurs, et je crois qu’en cela on leur fait plus d'honneur et quelquefois même plus de plaisir que si on les ennuyait par des précautions fréquentes. Les esprits trop délicats (5) prendraient ces précautions pour des marques de quelque mépris ou d’une défiance fort mal fondée. On pardonne volontiers quelque chose à ceux qui nous épargnent. Je sais bién que mes manières donnent (6) lieu à ceux qui aiment mieux écrire contre moi que de m’entendre de calomnier ma doctrine ; mais de deux maux je ch6isis le moindre. Ne pouvant pas con-

(1) Var. (Texte de Pivert) : «ce que je dois ».

(2) Var. (Texte de Pivert) : ‘« en lui ».

(3) Le P,. Lamy montra les Entretiens métaphysiques à Bossuet Site l'impression (Cf. P. André : Vie du R. P. Malebranche, éd. I., p. 184).

(4) Var. (Texte de Pivert) : « ma parole ». |

(5) Var. (Texte de Duprat) : «esprits délicats ».

(6) Var. (Texte de Pivert) : « donneront »,

tenter tout le monde, j'aime mieux m’exposer un peu à la critique que dé manquer à ce que je dois à ceux qui aiment sincèrement la vérité et qui ont de l'intelligence et de l'équité. On trouverait autant d’hérésies et (1) de propositions scandaleuses dans le Pater et dans (?) le Credo qu’il y a de demandes ou d'articles de notre foi, si on les critiquait selon les règles de certaines gens. En vérité, je Les plains de leur prévention, et si je me croyais, il y a longtemps qu'il n'auraient plus à critiquer que mon silence.

Mais, pour revenir à M. de M... (3), pensez-vous, mon R. P., qu'il ait assez de temps et d'application à donner à ce quil regarde peut-être comme des visions métaphysiques, et qu’il veuille apprendre quelque chose sur la théologie d’un homme fait comme moi ? Cependant, s’il ne lit mes écrits (4) avec la simplicité, pour ainsi dire, d’un enfant qui n’est prévenu de rien, il ne les comprendra jamais bien. Plus il a d’esprit, de savoir, de vivacité (5), p'us se présentera-t-il à lui de raisons pour rejeter les miennes avant de les avoir comprises. Je prie notre Maître commun qu'il lui fasse sentir la force de la vérité qui me

donne cette fermeté qui a peut-être les apparences d’une

opiniâtreté orgueilleuse et je vous prie aussi, vous qui savez bien mes sentiments et qui avez accès auprès de lui et beaucoup de part dans ses bonnes grâces, de le (6) disposer à me rendre la justice que j’espérerai toujours: En vérité, je suis pénétré de douleur quand je pense que lamour de la vérité me sépare de la personne dont j'en attendais plus de protection et de faveur. Que notre bon Dieu soit béni ! C’est en lui seul qu’il faut mettre sa con-

PE Var, (Texte dé -Pivert) 2 tous.

2) Var. (Texte de Duprat) : «et le Credo ».

3) M. de Meaux.

(4) Var. (Texte de Duprat) : «mes œuvres ».

(5) Var. (Texte de Duprat) : « de savoir des vivants », 6) Var. (Texte de Duprat) : «me disposer ».

fiance. Il peut seul me défendre! Et c’est, en vérité (1), beaucoup d'honneur à moi de souffrir quelque chose pour se la vérité ou du moins pour ce que je crois véritable et con-. forme à la religion. |

À l'égard de votre écrit (2), mon très R. P., vous avez bien pris mes sentiments (3), excepté que vous prétendez que la satisfaction de J. C. est favorable aux damnés (4). J'ai dit expressément le contraire, de peur qu'on ne m'attribuât cette pensée que je trouve humaine et'pieuse, si vous voulez, à l’égard de certaines gens, mais contraire à l’ordre de la justice dans lequel J. C. fait entrer les damnés.

(1) Var. (Texte de Pivert) ; «au reste ».

(2) Malebranche veut parler ici de la Démonstration de Dom François Lamy au sujet de la satisfaction de Jésus-Christ, que le Bénédictin adressa à Bossuet à la suite des circonstances relatées par Deforis : « Une personne ayant fait depuis peu, en bonne compagnie, la lecture d’une lettre où on lui apprenait que le ministre Jurieu traitait de paradoxe cette proposition de l’Auteur de la Recherche de la Vérité que « Jésus-Christ supplée ou ajoute par ses satisfactions ce qui manque à la satisfaction que les damnés font à la Justice divine pour leurs péchés », chacun prit parti diversement, les uns pour l’hérétique et les autres pour le catholique.

« Un de ceux-ci (Dom Lamy) s’apercevant qu’on prenait cette proposition en des sens outrés, fort éloignés de l’esprit de son auteur, crut que, pour la faire recevoir plus agréablement, il n’y avait qu’à la proposer avec un peu. plus d’étendué, et à la prouver par un seul raisonnement.

« En effet, il arriva que cette proposition raisonnée ramena un peu les esprits de ceux qui en étaient les plus éloignés. Cependant, un de ceux-ci persistant à la combattre, on prit le parti de l’envoyer à M. l'Evêque de Meaux, et de lui en dèémander son sentiment.» (Dom Deforis : Œuvres de... Bossuel, Paris, Boudet, 1772-78, 21 vol. in-4°, t. X, pp. 9 à 48 ; Bossuet : Correspondance, éd. Urbain et Levesque, t. III, pp. 456 et Suiv. On trouvera dans ce volume toutes les lettres échangées entre le P. Lamy. et Bossuet relativement à cette question (Cf. Id. : Loc. cit.,t. III, pp.458 et suiv., pp. 460 et suiv., 468 et suiv., pp. 492 et suiv., p. 494. Le texte même de la Démonstration comprend les pp. 460 à 467).

Lié d’étroite amitié avec Malebranche, le P. François Lamy lui avait probablement adressé une copie de sa Démonstra'ion. La lettre que nous publions est, croyons-nous, la réponse de Malebranche. |

(3) Variante (Texte de Pivert) : « mon sentiment ».

(4) Var. (Texte de Pivert [en note]: « Voyez la fin de ma lettre. »

«.… la satisfaction, que Jésus-Christ fait à Dieu pour les péchés de tous les hommes, est indirectenrfent favorable aux hommes damnés. » Lettre de Dom Fr. Lamy à Bossuet. Corollaire IIIe, (Démonstration). Bossuet : Corresp., Éd Net Lt III, p.467:

Là

C’est vers la fin de la cinquième Gonversalion chrélienne, page 148 de l’édition de Rotterdam en 85 (1), quiest la meilleure, quoiqu'il y ait encore quelques fautes : « Comme il serait merlleur pour eux (j'entends les damnés et les démons) de n'être pont, que d’être aussi mal qu’ils sont (car je crois qu’on peut dire d’eux ce que Jésus-Christ dit de Judas : « Bonum erat ei si natus non fuisset homo ille » (2), vous voyez bien que Jésus-Christ qui mérile la conservalion de leur êlre, el qui les soulient dans l’ordre de la justice, est plutôt leur juge que leur Sauveur. (C’est qu'il n’est point le Sauveur de leur existence par miséricorde pour eux, mais par amour pour l’ordre de la justice, dans laquelle il peut les faire entrer, ayant satisfait dignement à Dieu pour le péché et soutenant toute la nature par sa dignité). Ainsi, Erasle, loules choses subsistent en Jésus-Christ ; il conserve son ouvrage après l'avoir purifié de l’ordure du péché ; ilréconcilie par son sang avec Dieu loules les créalures, quant à la conservalion de leur être ; mais s’il donne la paix au ciel et à la terre, il allume dans les enfers une guerre qui ne s’éleindra jamais. Il n’y a point là de miséricorde, mais une exacte justice, eL assurément très rigoureuse. »

Je crois que ce passage est partout le même dans toutes les éditions des Conversations chrétiennes. Vous voyez bien, mon R. P., que ma pensée est que les pécheurs, hommes et (3) anges, je n’y mets point de différence, ne pouvant point (4) satisfaire à la justice de Dieu, ils seraient anéantis si la satisfaction de J. C. ne soutenait leur être ; car un pécheur qui ne peut entrer dans l’ordre de la justice ne peut être d’aucun ordre, 1l ne peut que déshonorer son auteur ; 1l faut donc qu’il meure ou qu'il rentre dans le néant, Dieu ne pouvant vouloir ce qui -le déshonore.

} L'vo'. in-12, 2) St arc :’Evang., ch. xiv, v. 21, ) Variante (Texte de Pivert) 1 « ou ».

) Var, (Texte de Pivert): «ne pouvant ».

Remontons au grand principe, mon R. P. : Dieu ne peut

agir que selon ce qu'il est. Il faut que sa conduite porte le

caractère de ses attributs. Dieu se connaît. Il sait qu'il est

infini. Îl porte sans cesse ce jugement de lui et 1l se com-

plaît et se glorifie dans ce qu'il est ; donc, quand il agit, il prononce au dehors par son action ce (1) jugement qu’il porte en lui même (?) ; donc le pécheur doit être anéanti. L'ordre veut qu’il meure; car si Dieu lui conservait l'être,

sa pénitence (3), quelque grande qu’elle fût, n’exprimerait |

point l’infinité de la personne offensée ou le jugement que Dieu porte de son excellence ou de sa sainteté. Mais Dieu lanéantissant, il prononce clairement par là le jugement qu’il porte de son infinité. Il déclare que la créature wa nul rapport avec lui et qu’elle ne peut par elle-même satisfaire pour l’énormité infinie de son péché ; donc la créature qui offense la majesté infinie du Créateur doit être anéantie. Mais Dieu ne doit point permettre la perte ou Ia corruption de son ouvrage qu'il n’ait en même temps (4) un moyen sûr de le rétablir avantageusement pour sa gloire ; car il ne l’a pas créé pour l’anéantir. Le J’ai supposé, mon R. P., dans cette cinquième Conversalion chrélienne, que l’énormité du péché est infinie et demande une satisfaction infinie, parce qu’outre que c’est le sentiment ordinaire des théologiens, cela démontre la

nécessité de la satisfaction de Jésus-Christ et sa divinité. contre les Sociniens (5) que J'ai presque toujours en vue

dans ce que j'ai écrit sur (6) la religion. Néanmoins, je veux

(1) Var. (Texte de Pivert) : «le jugement ». à (2) Var. (Texte de Pivert) : : «qu'il porte lui-même ».

(3) Var. (Texte de Pivert) : «sa punition ».

(4) Var. (Texte de Pivert) : «én main ».

(5) Les Sociniens considéraient la raison humaine comme le seul guide des exégètes. Ils rejetaient le mystère de la Trinité, la grâce surnaturelle et le péché originel. La Rédemption était seulement, pour eux, la diffusion de

a vérité par l'Evangile. Ils niaient en somme le surnaturel pour exalter la |

raison.

(6) Variante (Texte de Duprat) : «de la religion »,

CORRESPONDANCE : ve 108

bien vous avouer que cela ne me paraît pas sans difficulté et que je ne sens point bien la preuve que vous en donnez dans votre cinquième proposition (1) et dans l’éclaircissement qui la suit. Je suis bien persuadé qu’il n’y a nul rapport entre l'infini et le fini, et je ne doute nullement que c'est pour exprimer ce (2) jugement que Dieu porte de luimême et qu'il veut aussi que nous portions qu'il a uni son Verbe à notre nature et que, si nous n’avons accès auprès de Dieu que par Jésus-Christ (3), c’est que tout vrai culte consiste originairement ou principalement dans ce jugement que nous devons former que Dieu est si saint, si séparé de nous, si au-dessus de nous que nous ne sommes rien par rapport à lui; car toute la sainteté de notre culte aussi bien que toute la moralité de nos bonnes œuvres ne consiste que dans l'expression des jugements que Dieu porte de lui-même et que nous prononçons aussi à notre manière; car nous n’adorons Dieu en esprit et en vérité que par des jugements et des mouvements ; l'âme n’a point d’autre action que cela. Je suis (4) bien persuadé que l’Incarnation de Jésus-Christ ou son union avec l’ouvrage de Dieu était nécessaire, afin que Dieu prononcçât le jugement qu'il porte de lui-même, qu'il établit une religion capable de l’honorer, en un mot qu’il parlât en Dieu par son action ; mais je ne vois pas clairement qué l’énormité du péché soit telle qu'il faille absolument une satisfaction infinie, eb si je l’ai supposé, c’est qu'outre que je le crois du moins fort vraisemblable et propre pour appuyer les vérités de

(1) « La grandeur et l’énormité du péché se mesurent par l’excellence et la dignité de la personne offensée... Or, il est visible que Dieu, c'està-dire l’Etre infiniment parfait, offensé par le péché, est d’une excellence et d’une dignité infinies. Donc la grandeur du péthé est infinie, » Lettre de Dom Fr. Lamy à Bossuct, cinquième proposition (Démonstration), Bossuet : Correspondance., éd. U. et L., t. III, p. 463.

(2) Var. (Texte dé Pivert) : «le jugement ».

(3) Var. (Texte de Pivert) : «que si les anges mêmes n’adorent Dieu que par Jésus-Christ... »

(4) Var. : (Texte de Pivert) : « je suis, dis-je, bien. »

la foi, c'est encore le sentiment ordinaire des théologiens qué je suis autant que je le puis et que l'évidence ou l’'avantage de la religion ne m'oblige pas à le quitter. ES

Je n’ai point vu l’ecclésiastique dont vous me parlez. Le P. Salmon qui l’a vu m'a rapporté quelque chose qui me marque suffisamment les obligations que je vous ai et dont je ne puis assez vous remercier. J’ai parlé aussi à un docteur de nos (1) amis qui vient de sortir d’ici.de ce que vous ajoutez à mon sentiment touchant la miséri- , corde de Jésus-Christ qui s'étend en quelque manière aux damnés, et je vous dis franchement qu’il n’approuve pas cela, quoiqu'il ait approuvé (2?) ma pensée, et M. Pirot j’a aussi approuvée (3); car c’est avec son approbation qu’on a imprimé chez Rouland, in-240, rue Saint-Jacques, ces Peliles médilalions chréliennes sur l'humilité et la pénilence avec d’autres petites pratiques de piété dans lesquelles sont la plupart de mes principes.

Il y à plus d’un mois qu'on a commencé l'impression. des Enireliens mélaphysiques à Rotterdam, chez Reimier Leers. Cela pourrait être fait maintenant; mais ce livre cera plus utile aux étrangers qu’à ceux de ma nation; car apparemment il n’en viendra guère en France, du moins dans ce temps-c1.Il faut tâcher d’être utile à tout le monde,et c’est cela qui m'a fait résoudre à faire encore cet ouvrage (4). Je pense qu’à présent mes principes sont expliqués en tant de manières que je puis demeurer en repos et songer à moi. Priez le Seigneur qu’il me fasse la grâce de les suivre dans la pratique et de me préparer à paraître devant lui sous la protection de la miséricorde (5) de Jésus-Christ.

(1) Var. (Texte de Pivert) : « de mes amis ».

(2) Var. (Texte de Pivert) : « quoiqu'il approuve ».

(3) M. Pirot «accorda ce livre à l’importunité de la femme d’un libraire (Rouland, ajoute le P. Lelong), qui lui avait autrefois fourni des livres, » (P. André : Vie du R.P. Malebranche, éd. I., p. 35, note 1). ù

(4) Var. (Texte de Duprat) : «à faire mon ouvrage ».

(5) Var. (Texte de Duüprat) : «et le mérite ».

C'est en lui que je suis à vous avec un attachement invio-

lable et que j'espère que la mort même (1) ne rompra

point. | MALEBRANCHE, Prêtre de l’Oratoire.

Je ne vous ai pas dit que c’est le R. P. Chevalier (2) qui m'a rendu votre lettre et que vous m'avez donné en lui un de ces amis sincères qui n’aiment que la vérité et qui la recherchent de tout leur cœur.

En relisant encore une fois votre lettre et celle-ci, je me suis aperçu, mon R. P., que je ne prenais pas bien votre sens. Vous voulez que la satisfaction de Jésus-Christ ne soit favorable aux damnés qu'indirectement et dans un sens qui a quelque rapport au mien, car je crois, pour moi, que leur anéantissement serait nécessaire. Vous mettez aussi un pour ainsi dire avant le mot de miséricorde qui marque assez que vous croyez que Jésus-Christ ne prétend point faire quelque miséricorde aux damnés, ce qui revient à mon sentiment (3). Je devrais recopier ma lettre pour la

(1) Var. (Texte de Duprat) : « la mort ne rompra point ». se

(2) Dom Robert Chevalier, bénédictin, « natif de Lire au diocèse d’Evreux, fit profession. à l’âge de vingt ans dans l’Abbaye de Jumiège (sic) Le 25 janvier 1685. Il mourut dans le monastère de St-Fiacre-en-Brie le 13 Mars 1715. On ne connaît de ce religieux qu’une Lettre à Dom Martianay sur la Genèse imprimée à Paris en 1700.» (Hisioire lilléraire de la Congrégation de Slt- Maur, Bruxelles, 1770, in-4°, p. 374).

Le P. Chevalier correspondit avec Malebranche; ses lettres furent adressées au P. André par l’abbé de Marbeuf et le P. Lelong (Cf. Cousin : Œuvres philosophiques du P. André, p. XXIV).

(3). Le P. François Lamy a laissé un manuscrit intitulé : Histoire d’une contestation excitée depuis peu sur les satisfactions de Jésus-Christ, Cet ouvrage contient les écrits du P. Lamy avec les observations de Bossuet sur la satisfaction de Jésus-Christ.

La Démonstration du Bénédictin «est suivie de plusieurs lettres de M.Bossuet et du Père Lami, et d’un écrit de plus de vingt pages contenant les sentiments du premier sur la Démonstration accompagnés des éclaircissements du second sur les endroits les plus considérables. On trouve ensuite une objection sur la démonstration avec une réponse et des lettres du Père Lami relatives au même objet. Vient ensuite une analyse du 1°r livre du Traité de Saint Anselme, intitulé Cur Deus homo, où il prouve la nécessité absolue de l’Incarnation supposé le péché. Le P. Lami termine l’ouvrage en prouvant par St Augustin la nécessité d’un ordre essentiel, éternel et immuable. » [Dom Tassin] : Histoire littéraire de la congrégätion de S't-Maur, p. 363).

rendre plus précis e eb 2 juste. Mais je vous prie de sup. - pléer à mon. inadvertance et de me pardonner.

Lettre de Dom Jean Baptiste, ehartreux (1), au P. Malebranche

Lettre publiée en partie par Blampignon : Op. cit., p. 114, Arch. mun. de Honfleur, 15 II, fâs Adry, n° 4.

Du pare, le 5e juillet 1689.

Je n'aurais pas tant tardé à faire réponse à votre chère

lettre, mon très Révérend Père, si ce n’est que, la poste étant éloignée. de notre maison, il faut attendre le jour

qu'on y envole. Je su’s ravi que votre indisposition n'a

pas eu de suite. Je prie Dieu tous les jours pour vous afin qu'il veuille vous donner une santé autant parfaite qu'il en faut pour le bien aimer et servir.

J'ai aussi reçu les lettres de mes bons amis. auxquels je ne puis faire réponse ; mais je n’ai nullement reçu la réponse à ce Révérend Père que je ne connais point et dont vous me parlez. Et je ne puis croire que la chère lettre que vous m'avez envoyée soit la réponse aux difficultés qu’on vous a proposées ; car les termes dont vous vous servez en sup-

posent une autre ; apparemment c’est que vous l'avez

oubliée, ou bien mes amis à qui vous pouvez l'avoir pu donner l’ont oubliée eux-mêmes.

Je vous remercie de vos bonnes prières et des bontés que

vous avez pour moi ; mais Je vous prie de redoubler maintenant vos vœux, en ayant plus besoin que jamais. Du depuis (2) que j'ai eu l'honneur de vous écrire, j'ai été si

(1) Malgré de longues recherches, nous n’avons pu trouver de renseignements sur ce personnage.

(2) Depuis lors, depuis ce temps-là. Cette locution que l’on trouve encore au xvire siècle est maintenant tombée en désuétude. « Je craignais tous ces traits que j'ai sus du depuis.» Régnier : Ælég. 3. (Littré : Diclionnaire de la langue française)

violemment agité qu’à vous dire le vrai je ne saurais

encore maintenant à quel saint me recommander, et comme

si un ne suffisait pas, je ne cesse d’invoquer toute la cour

cileste. Les jours se passent en oraisons et en réflexions, et

Je puis dire qu’il se passe peu de moments dans la journée que je ne médite sur l’ordre de mes devoirs en cherchant partout des armes de quoi opposer aux fantômes de mon imagination qui ne cesse de me troubler et m'agiter. Les forces me manquent et un naturel (1) me dévore, et les grâces de Jésus-Christ semblant me manquer, jugez en

quel état je dois être. Ma famille me poursuit de toutes

parts et il me semble toujours avoir devant les yeux leur pauvreté et leur misère qui sont pour moi des sujets d’un accablement étrange. Je vous avoue que jusqu’à présent je me réjouissais dans mes peines et, ravi de souffrir pour l'amour de celui qui a tant souffert pour moi, je comptais (2) pour rien toutes les peines présentes et me faisais même un plaisir d’en chercher de nouvelles, persuadé que plus on approcherait de l'humanité sainte du Sauveur, plus on devrait trouver de plaisir et de consolation dans la poursuite du vrai bien. Je suis encore dans ces dispositions et mon Dieu m'est à témoin s1 Je vous mens. Tous mes maux me sont agréables, la solitude et les peines du corps ne me sont point insupportäbles ; au contraire, je prie souvent le Seigneur de les multiplier, content de souffrir en lui, pour lui; mais les peines d’esprit m'accabient, et, comme si Dieu

me voulait par là marquer que Je ne suis point propre pour

l'état que je veux embrasser, il permet que je tombe dans des perplexités inconcevables. N'est-ce pas une chose étrange que mes parents ne m'abandonnent point ? Une incertitude de vocation est la cause de toutes mes inquié-

(1) Ce mot a ici le sens de tempérament,complexion.ou plutôt de caractère, d'humeur naturelle. « Les naturels vifs et sensibles sont capables de terribles égarements. » (Fénelon)

(2) « Contais » dans le texte,

tudes. D'un côté, je me suis toujours senti porté vers la

retraite et je pourrais dire que je n’ai étudié que dans le

dessein de me donner à Dieu. Il est vrai que ce bon sentiment n’a jamais manqué d’être contrebalancé par l’amour naturel de mes parents et fort souvent m'a fait changer de résolution ; c’est ce qui m'inquiète et me cause maintenant tout le trouble et l’agitation possible. Mais je remarque une chose qui est que je n’ai guère formé le dessein de me donner à Dieu qu’en vue de certaines faiblesses fort considérables dans lesquelles je tombais ; car il faut. vous ouvrir mon cœur ét vous faire connaître mon faible: ces faiblesses n'avaient rapport qu’à moi seul. Etant tombé, je ne manquais jamais d’avoir recours à la retraite et d’aspirer à la pénitence ; mais dès que je me croyais un peu fort, je changeais incontinent de résolution, de manière que j'ai : toujours été et pour et contre, toujours chancelant et Jamais bien résolu. Néanmoins, après avoir puisé en vous de ces lumières consolantes qui nous font connaître nos misères et qui nous apprennent à nous élever au-dessus denous-mêmes, : il m'a semblé que je devais être plus résolu qu'auparavant ; c’est pourquoi J'ai formé le dessein d'abandonner tout pour aller chercher au milieu d’un désert celui que je souhaitais posséder à Jamais, me ressouvenant toujours de ce principe qu'on fait honneur à Dieu lorsqu'on l’aime d’un amour de préférence et par raison (1). Je me suis donc élevé au-dessus de moi-même: j'ai exécuté mon dessein et ai trouvé celui après lequel je soupirais ; néanmoins cette idée de parents qu'il me semblait avoir surmontée est revenue comme à la traverse et, avec elle, me rappelle mille idées qui me jettent dans des inquiétudes mortelles, lesquelles toutes ensemble, jointes avec certaines difficultés dans l’obser-

(1) Il « faut aimer Dieu, dit Malebranche, parce que la raison fait connaître qu’il renferme dans lui tout ce quimérite notre amour. Car Dieu veut être aimé d’un amour éclairé, d’un amour qui naisse de la lumière pure... » (Malebranche : Conversations chréliennes. Entretien VIII, éd. Anisson, 1702, p. 313).

CORRESPONIDANCE 109

vante de ma règle, m'ont presque obligé à rebroucher (sic) chemin. Vous savez les peines que j'ai eues à partir et combien ce frère dont je vous ai parlé si souvent me tenait au cœur. On se préparait à me l’envoyer lorsque je m'en suis allé; néanmoins j'ai passé par dessus et me suis laissé conduire selon les lumières qui me portaient au bien. On craint que je ne me conduise trop par raison et qu'il n'y ait pas assez d'amour en moi de la part de Dieu ; mais Je sens que j'aime Dieu, et mon amour envers. Jésus- Christ me semble si désintéressé que je désire de tout mon cœur tout quitter pour l’amour de lui, mais de tout mon cœur, et en m'examinant je reconnais ne tenir maintenant à rien qu'à mes parents. Le monde ne me fait nulle peine; les plaisirs ne me touchent nullement. Les créatures et tout ce qu’il y a sur la terre n’ont pour moi aucuns attraits, et néanmoins je ne puis vivre content ; car si je reconnaissais en moi quelque attache pour les créatures, cela suffirait pour ne me pas laisser abattre par le naturel; mais je n’y en reconnais aucune, C'est ce qui me trouble. « Redou- «blez donc vos vœux, mon très Révérend Père, redoublez «Vos prières, Je vous en prie; car Je souhaite le bien et le «cherche dans toute la sincérité de mon cœur; et quand «même les lumières que j’ai puisées en vous n'auraient servi «qu’à m'élever vers Dieu et empêcher que je ne me sois « laissé abattre par des peines, c'est toujours beaucoup »; car, quoique Je me sois senti vivement pressé et comme accablé sous le poids de toutes mes misères, néanmoins je ne me suis point laissé abattre et n’ai donné aucun consentement à rien. J’ai résisté autant que j'ai pu et ne me suis point laissé vaincre par toutes ces tentations qui viennent, je crois, plutôt de la part du Démon que d’ailleurs. On le croit aussi; mais cela n'empêche pas que je n’aie été et que je ne sois encore fort agité; car toutes les peines que je souffre, moi seul, pourraient en faire souffrir plusieurs. Îl est vrai que j'ai goûté de grands plaisirs dans la solitude ;

Ni tee CORRESPONDANCÉ.

mais, au milieu de mes plaisirs, j’ai toujours eu des peines et je n'ai guère été sans souffrir et de mon naturel je souffrirai toujours ; trop content de souffrir si je savais que Dieu le voulût aussi ! è

« J'aime la science, il n’en faut point parler. J'aimerais « à méditer et à me nourrir de ces vérités qui nous con- « firment dans la Religion, je n’y vois nulle apparence. « J'aimerais à vivre de Raison et à me conduire selon les « lumières évidentes de la vérité; cela est bien difficile chez « nous; l’on a ses lumières particulières qu’on est obligé de « suivre (1), et la morale des Jésuites y règne absolument: » Je suis accoutumé à ne me rendre dépendant que de Dieu ; j'ai peine à supporter la dépendance des hommes. Je voudrais, en un mot, n’avoir pour modèle et pour exemplaire qu'un Jésus-Christ crucifié auquel je pusse faire tous les sacrificès possibles de ma liberté en tâchant de me conformer sur lui et en faisant de ce divin Sauveur l’objet immédiat de tous les mouvements de mon cœur, comme

(1) «.… que chacun juge à la lumière de la Raison, dit Malebranche, des coutumes qui s’observent maintenant parmi nous, ou plutôt qu’on fasse seulement attention à la conduite de ceux mêmes qui sont établis pour conduire les autres. Sans doute on trouvera souvent que chacun a sa Morale particulière, sa dévotion propre, sa vertu favorite : que tel ne parle que de. pénitence et de mortification : tel n’estime que les devoirs de charité : tel autre enfin que l’étude et la prière. Mais d'où peut venir cette diversité, si la Raison de l’homme est toujours la même ? C’est sans doute qu'on cesse de la consulter, c’est qu’on se laisse conduire à l'imagination, son ennemie. » Malebranche: Traité de Morale, I° partie, ch. 11, $ 8, éd. H. Joly, pp. 18 et 19).

L'idée contenue dans ce texte est bien conforme aux traditions oratoriennes. Les constitutions de cette Congrégation ne permettent, en bffet, « de s'arrêter à aucun esprit particulier... » ; elles ne laissent pas même la faculté « de donner aux siens des instructions cachées, ni de désirer d’eux aucun secret de son esprit, de sa conduite, ou de sa doctrine ; puisqu'elle doit toujours être exposée à toute l'Eglise, et que tous les Evêques peuvent l’obliger à leur en rendre compte... » (P. Charles de Condren : Lettres et discours, Paris, Léonard, 1764, 1 vol. in-12, pp: *?81, 282). (Cf. Henri Bremond: Histoire litléraire du sentiment religieux en France depuis la fin des guerres de religion jusqu'à nos jours, Paris, Bloud et Gay, en cours de publication, 6 vol. in-8° parus, t. III, pp. 178 et 179, note 1).

faisaient autrefois nos anciens pères de désert qui n’avaient pour autre règle que les divins conseils qu’il leur avait laissés ; c’est perdre son temps que de vouloir prétendre à une chose semblable. On a ses règles particulières (1), outre celles que nos anciens nous ont laissées, lesquelles [il] faut suivre immanquablement ; autrement l’on vous prêche le refus des grâces du Seigneur. Cela inquiète et vous trouble même dans vos plus grands exercices. Pour moi, Je crois que, pour mériter, 1l faut être exempt de contrainte, principalement dans les choses qui ne sont qu'indirectes ou: accidentelles à la loi de Dieu et qui ne sont point une suite nécessaire de l’ordre, cette loi éternelle que nous devons tous suivre inviolablement et préférablement à toute autre (2). J'avoue que toutes les règles qui portent l’esprit au bien sont bonnes en elles-mêmes et qu’on fait très bien de les suivre ; et moi, tout le premier, les respecte et les honore et désire de toute mon âme les imiter; maisil y a certaines choses qui étant moins indifférentes à Dieu que toute autre (sic) ne doivent pas leur être préférées, principalement quand elles sont une suite de ces lois qui ont changé dans un temps et qui peuvent encore changer dans un autre. L'ordre devrait être la loi commune des esprits et un chacun devrait s’étudier à la connaître. L’on reconnaîtrait bientôt par cette loi divine qu'étant tous raisonnables, l’on ne devrait avoir tous ensemble qu’une même ‘nourriture, la Raison (3). Il est vrai que plusieurs personnes n'étant

(1) « … les hommes, étant composés d’esprit et de corps, vivant entre eux en société, élevés dans un même culte extérieur de religion et liés par 14 à certaines cérémonies, se trouvent obligés à une infinité de devoirs particuliers.… » (Malebranche : Tr. de Mor., II° part., ch. v, $ 6, éd. H. J., p. 180).

(2) « On peut se dispenser des dévoirs extérieurs, dit Malebranche parlant des obligations particulières et conventionnelles, mais on ne peut jamais se dispenser des autres. lls dépendent d’une loi inviolable, de l'Ordre immuable et nécessaire. Les devoirs extérieurs ne sanctifient point par eux-mêmes celui qui les rend à Dieu : ils ne reçoivent leur mérite et leur prix que des devoirs spirituels qui les accompagnent. » (Malebranche : Tr. de Mor., fe Part, ch: v, &6, éd. H..J., p.180).

(3) € Ainsi, mon fils, dit le Verbe, si les hommes étaient convaincus d’une manière sensible et palpable que je suis leur raison, la nourriture de leur

112 dE CORRESPONDANCE Fe

point accoutumés à réfléchir et ne pouvant même souffrir le travail de l'attention qui est si nécessaire à la connaissance de la vérité ne peuvent pas facilement distinguer les choses de Raison d’avec celles de l'imagination ou des

sens. Or, pour lors, les règles sont très avantageuses pour

ces sortes de personnes ; car ne pouvant se soutenir euxmêmes (sic), ils ont besoin du support des autres pour se maintenir et ne pas se laisser abattre dans le chemin étroit

qui conduit à la vie. Mais quand, par exemple, je serai

occupé à glorifier Dieu et à le louer en plusieurs manières

différentes, tantôt en reconnaissant sa puissance et mon. néant, tantôt en lui faisant un aveu sincère de mes faiblesses

et de mes misères, ou bien en reconnaissant la sagesse avec laquelle il a fait toutes choses et par laquelle il gouverne: tout dans le mônde, une heure viendra dans laquelle, pour . le soulagement de certains esprits, l’on aura attaché certaines occupations qui ne tendent qu'indirectement à glorifier Dieu. J'avoue que j'ai de la peine à quitter ces

occupations saintes et spirituelles pour aller à d’autres. qui fort souvent, bien loin de m'’unir à Dieu, m'en séparent actuellement. Je suis très persuadé que plus les occupations de l’homme approchent des ‘fins pour lesquelles il est fait, plus elles doivent être agréables au Seigneur, qu'ainsi toute occupation qui nous tient inviolablement attachés à lui est préférable à toute autre. Dieu nous a faits pour le connaître et pour l'aimer, il nous a rendus ensemble capables de ces deux choses ; c’est donc afin que nous nous étudions à le connaître et l’aimer. Maïs qui peut aimer une chose s’il ne la connaît ? C’est pourquoi plus on connaîtra Dieu, plus on l’aimera. Les occupations qui tendent, par conséquent, à la connaissance et à l’amour de

esprit, le principe de leur vie et de leur perfection; ils auraient sans doute le plus puissant et le plus juste motif qu’il y ait de s’unir à moi de toutes les puissances de leur âme. » (Malebranche : Méd. chrét., xvir, $ 5, éd.S., Eu: P: 413). \

Dieu doivent être préférées à celles qui peuvent nous être enjointes, mais qui ne tendent pas si directement aux fins pour quoi Dieu nous a faits.Ne seriez-vous pas de mon avis ? « Ce n’est pas à dire que je refuse d’obéir » et que je ne veuille point me soumettre à la voix d’un Supérieur auquel Dieu même me commande d’obéir, sachant d’ailleurs qu’on offenserait l’amour-propre de celui qui vous commanderait en imitant Jésus-Christ dans son humilité et sa douceur ; «mais Je voudrais savoir pourquoi et com- «ment j'obéis, et néanmoins c’est ce qu’on rejette comme «une chose très pernicieuse ; du moins est-ce ce que J'ai «vu dans Dupont (1) qui est la nourriture ordinaire des «pauvres novices, nourriture à la vérité bonne en elle- «même, mais qui est plus propre pour ceux qui sont accou- «tumés à vivre d'imagination que pour d’autres. » Je ne crains point d’offenser Dieu en vous parlant ainsi.

Enfin, mon très Révérend Père, je puis dire que si Dieu m'appelle à l’état de chartreux, ce que je souhaite de toute mon âme, et je ne doute nullement que Jésus-Christ me refuse les grâces qui sont nécessaires pour surmonter toutes les difficultés que Je pourrai avoir, « je dois avoir bien des «peines que personne n’a peut-être Jamais eues. Premiè- «rement, c’est que Je me vois privé, pour un Jamais (2), «des lumières dont je croyais faire ma consolation dans la «solitude » et desquelles je voulais m'occuper pendant ma vie. « Secondement, c’est que Je dois être seul entre tous «et contre tous, banni pour ainsi dire de toute société; «car si Je parle l’on ne m'’entendra pas, ou si l’on croit

(1) Il s’agit, croyons-nous, soit des Méditations sur les maximes de Jésus... composées par le Père Nicolas Du Pont, religieux minime. Paris, Hure, 1640, 1 vol. in-8°, soit de l’ouvrage du même auteur intitulé Le.tombeau de l’amour-propre. Paris, Hure, 1636, 1 vol. in-12.

-(2) Jamais, dit le Dictionnaire de l’Académie, «est quelquefois substantif et signifie un temps sans fin. C’est pour un jamais, cela durera un jamais. » (Diclion. de l’Acad., é4. de 1694). II est encore demeuré en usage comme substantif dans l’expression au grand jamais.

114 CORRESPONDANCE FRS Tu a

«m'entendre l’on croira que | ce] sont chimères et visions. » | Cela peut arrivez. «Les autres ne sont point dans ccs «peines, ils ont des principes communs dont ils peuvent «se nourrir et s’entretenir les uns les autres. La plupart » de nos religieux « sont élèves des Jésuites et les partisans « d’Aristote qui ne peuvent guère souffrir une autre morale » ni les sentim=nts de Descartes, « de manière que, chez nous, «tout les console; ils ont tout à souhait; 1ls nagent, pour «ainsi dire, au milieu de leurs connaissances et, bien loin «de trouver » quelque chose « qui leur soit opposé. ou «contraire aux maximes dont ils sont remplis, tout les «favorise, et eux et les lumières qu'ils ont déjà reçues ; «et moi, que fais-je ? Je sors de la lumière, je rentre dans «:es ténèbres, on m’ôte mon pain et ma nourriture ordienaire ; et, comme si l’on me voulait forcer à bâtir sur «de nouveaux fondements, on me prive des matériaux dont «je prétendais achever l'édifice que j'avais commencé. » Cela est rude et cela n’accommoderait pas de plus forts esprits que le mien.

Si « Saint Augustin a eu tant de peines à quitter des «opinions qui ne valaient rien, à plus forte raison en dois-je «avoir, mo! qui n’en ai que de bonnes, ou du moins, que j'ai «toujours reconnues telles jusqu’à présent; car les peines «où Je me suis trouvé m'ont obligé à en faire de nouveau un «examen sincère ; cela n’a servi qu’à me rendre » encore plus opiniâtre et plus entêté (1) et «moins résolu à les «quitter que jamais.» Mais de méditer toujours, ma tête ne suffira pas ; et c’est dans ces moments où néanmoins, sans m'impatlienter, je regrette fort les lumières consolantes dont on me prive et dont on me privera. Tout cela, je vous avoue, avec l’idée de mes parents, m'accablent (sic), et ce qui serait nécessaire pour me soulager me manque, c’est le pis. |

t (1) Le texte porte «ententé »:

Volt mon très cher Père, une ouverture sincère de mon cœur fondée non sur un dégoût de la vie solitaire

ni sur aucun désir de quitter la voie où Dieu semble me

conduire, mais sur un certain je ne sais quoi qui fait qu’on trouve du plaisir à se plaindre, comme si cela diminuait en quelque sorte nos peines. «Je n'ai que vous dans le « monde auquel je puisse » facilement «m'ouvrir » et je me tiendrais trop heureux dans cette terre d’exil si mes pensées, dans certains temps, sans vous donner la peine de lire tant de babil,pouvaient voler à vous et vos réponses, voler à moi. Un Jésus esprit devrait être l’objet de toutes mes vues, et je devrais me reposer de tout sur lui, en ne cherchant des consolations qu’en lui. Il est vrai, je le désire, je le fais ; mais quand 1l paraît s'éloigner, je demeure sans force et sans mouvement et deviens comme forcé de ramper

sur la terre avec les créatures ; trop heureux doncsi, dans

ces moments, je pouvais ramper avec vous; je ne tarderais guère à m élever bien haut et je ne serais pas longtemps sans Voir revenir celui que Je nesouhaïite jamais abandonner. Mais 1l va et il vient, et c’est à nous d'attendre en patience son heureux retour en lui sacrifiant volontairement les peines et les adversités qu’il permet souvent qui nous arrivent, tant pour nous éprouver que pour nous faire mériter une récompense qu’on ne peut acquérir qu’en marchant sur les épines et les ronces. Mais je ne songe pas que j'abuse de vos bontés et que je vous fais perdre un temps considérable ; je finis én vous assurant que je suis plus résolu que jamais à demeurer dans la maison du Seigneur, nonobstant toutes les peines que je prévois avoir et que

j'aurai infailliblement, souhaitant de tout mon cœur

| briser entièrement avec les créatures dans le désir de m'’unir

à lui seul. Je vous prie de m'offrir à lui au Saint Sacrifice afin qu’il daigne bénir mes bons desseins et me donner la force de les exécuter en faisant dissiper toutes les ténèbres de mon esprit qui m'inquiètent et. m’agitent violemment.

C’est la grâce que j'espère encore aujourd’hui de vos charités, étant à jamais, du plus profond de mon âme, mon très Révérend Père, votre très humble et très obéissant serviteur. RE | D. JEAN BAPTISTE (un mol effacé).

Jesuis plus faible que jamais ; un sang chaud et bouillant me brûle et une petite fièvre me mine tout doucement ; à vous dire le vrai, je ne crois pas aller bien loin. La volonté de Dieu soit faite. Je me prépare tous les jours à mourir. Si j'osais, je vous prierals d'assurer mes bons amis de mes services. Qu'ils prient pour moi ; Je ne souhaite d’un chacun

que des prières, ne cessant de prier moi-même.

Lettre du P. Malebranche au P. Reinau (sic), prêtré de l’Oratoire à Angers

Le P. Reyneau (Charles-René), né à Brissac en 1656 et mort à Paris en 1728, entra à vingt ans à l’Oraloire el'entrelint d'amicales relalions avec Malebranche. Il professa la philosophie à Toulon el à Pézénas el s’allacha à la doctrine de Descartes. De 1683 à 1705, il enseigna avec succès les malhémaliques à Angers. En 1716, il ful nommé associé libre de l’Académie des sciences de Paris. IT a laissé deux ouvrages fort appréciés : L’ANALYSE DÉMONTRÉEY OU MA- NIÈRE DE RÉSOUDRE LES PROBLÈMES DE MATHÉMATIQUES, Paris, 1708, 2? vol. in-40. Seconde édit. augmentée de RE- MARQUES DE VARIGNON, Paris, Quillau, 1736-1738, 2 vol. in-49 ; LA SCIENCE DU CALCUL DES GRANDEURS EN GÉNÉ- RAL, OU ÉLÉMENTS DE MATHÉMATIQUES, Paris, Quillau, 1714-1735, 2 vol. in-40. 2e édit. Paris, Quillau, 1739,: 2 vol. in-40. (Cf. Fontenelle : ELOGES, Eloge de Ch. R. Reyneau; ŒUVRES, Ed. Bastien, t. VI, pp. 295 et suiv. Montucla : Hi1ST. DES MATHÉMATIQUES, Paris, 1799-1802, 4 vol. in-40).

CORRESPONDANCE 117 Arch. mun, de Honfleur, 15 II, fds Adry, n° la:

30 décembre [1694] (1).

Mon Révérend Père,

La grâce de Jésus-Christ soit avec vous. Pour ne vous point donner de peines inutiles, la première chose qu’il faudrait examiner c’est de savoir si le livre de Géométrie du P. Prestet (2) doit et peut être imprimé. Il y a tant de géométries imprimées, et la méthode du P. Prestet est si longue et ennuyeuse, du moins quelques endroits sur quoi j'ai jeté les yeux, que je doute fort que son livre se vendit ni qu'un libraire voulût l’entreprendre, surtout dans le temps où nous sommes. De plus, ce serait M. Pralard (35)

(1) Cette lettre a été écrite en 1694. Les articles de Leibniz auxquels il est fait allusion ont été publiés cette année-là ainsi que les Mémoires de M. de la Hire et l’ouvrage de Nicolas Hartsoeker sur la dioptrique.

(2) Le P. Prestet, né vers 1648, mort en 1690.

« Le P. Malebranche, dit Batterel, le prit avec lui à Saint-Honoré, autant presque à titre d'élève que comme une espèce de domestique, et il lui rendit plus de services qu’il n’en exigea. » (Batterel : Mémoires domestiques pour servir à l'histoire de l'Oratoire, publiés par Ingold et Bonnardet, t. III, p. 432).

Malebranche apprit les mathématiques à Prestet,et celui-ci manifesta de si grandesidispositions pour ces sciences qu'il put bientôt lesenseignerlui-même. Le Philosophe persuada son élève d’entrer dans la congrégation de l’Oratoire. Prestet y fut reçu le 31 décembre 1675.

Il composa des Eléments de mathématiques, ou principes généraux de toutes les sciences qui ont les grandeurs pour objet, contenant une méthode courte et facile pour comparer ces grandeurs el pour découvrir leurs rapports par le moyen des caractères des nombres et des lettres de l'alphabet, et dans lesquels les choses sont démonirées selon l’ordre géométrique et l’analyse rendue plus facile et traitée plus à fond qu’on ne l’a fait jusqu'ici. Paris, Pralard, 1675, 1 vol. in-40.

Le P. Prestet retoucha plusieurs fois cet ouvrage qui parut ensuite sous ce titre: Nouveaux éléments de mathématiques ou principes généraux. etc. Deuxième édition par Jean Prestet, prêtre, ci-devant professeur de mathématiques dans les Universités d'Angers et de Nantes. Paris, Pralard, 1689, 20vol. in-49 ; 3° éd. Paris, 1694. (Cf. Tabaraud : Art. Prestet, Blog. Michaud).

En 1689, le P. Prestet sortit de l’Oratoire « pour des peines d’esprit.…. Il s’imaginait qu'on l'y méprisait à cause de sa première condition. » (Batterel : Op. cit., p. 435).

Il rentra en 1690 et mourut peu de temps après à Marines où il résidait,

(3) Pralard était un libraire de Paris. Il a édité plusieurs ouvrages de Malebranche,

à qui il faudrait lé donner; car il y a, ce me semble, droit

à cause de l’argent qu’il a donné pour cela au P. Prestet, et il vend si peu du livre d’algèbre en ces temps que jene crois pas qu'il voulût entreprendre la dépense de celui-ci. Je crois done, mon R. P., que vous feriez bien mieux d'entreprendre une géométrie où il n’y eût que les propositions nécessaires et prouvées par algèbre que de perdre. votre temps pour le livre du P. Prestet capable de fatiguer les plus studieux; au reste, je ne vous ai envoyé ce manuscrit qu'à cause que le R. P. Gonval l’a ainsi souhaité et ce n’est point parce que j'ai cru que ce livre valût mieux et fût mieux venu que celui que vous pourriez faire qui serait plus court et plus commode ; cependant, si vous croyez que [le]livre du P. Prestet soit fort bon et que. vous vouliez entreprendre de le rendre public, je n'ai garde d’y trouver à redire; car je ne l’ai pas assez examiné pour en porter Jugement et, par conséquent, pour répondre exactement aux questions que vous me faites. Je réponds à la première que je ne crois pas qu'il faille renvoyer à son algèbre; à la deuxième, je n’en sais rien; 39, ce serait trop de travail que de transcrire son livre; 5 (sic), il faudrait suppléer à ce qui manque; 6, je vous ai tout envoyé ce que J'avais; 7, cela dépend de vous; 8, cela dépend encore de vous. Il en est de même de la 9e question. Je ne sais encore rien sur les autres.

La principale raison qui rebute ceux qui veulent apprendre la géométrie est qu’on les fatigue sur des propositions inutiles. La plus courte arithmétique,algèbre et géométrie, me paraît la meilleure pour donner du goût pour ce qu’il y à de plus beau dans les mathématiques, à quoi peu de gens atteignent.

M. de Lhôpital (1) n’est point à Paris ; dès qu’il sera de

(1) Le marquis Guillaume de l'Hôpital, né à Paris en 1661, mort à Paris en 1704,se destina d’abord à la carrière militaire qu’il dut abandonner à

cause de la faiblesse de sa vue. Il se consacra à l’étude des mathématiques et fut membre de l’Académie des sciences dès 1693. Il reçut Jean Bernoulli et

CORRESPONDANCE 4177, y, 119 7]

retour il nous donnera ses Seclions coniques et 47, PA différentiel avec l’application aux problèmes de fgéomélfios,, mais je pense que M. Leibniz (1) le préviendra; car où dit qu’il fait imprimer actuellement sur cela .M. Hartsoeker (2)

“entreprit avec Jui l'étude du calcul différentiel et intégral, Varignon

fut leur disciple. Le Marquis publia l'Analyse des infiniment petits en 1696, Imprim: royale, 1 vol. in-40, 1] laissa à sa mort un Traité analyiique des sections coniques et de la construction des lieux géométriques qui fut imprimé en 1707. Paris, 1 vol. in-40 (cf. Montucla : Histoire des Mathématiques, t. II, pp. 396 et suiv. ; Hoefer : Hisloire des Mathématiques, Paris, Hachette, 1902, in-80, pp. 507 et suiv. Fontenelle: Æloges. Œuvres, éd. Bastien, t.-VI, pp. 119 et suiv.).

Le marquis de l'Hôpital était lié d’étroite amitié avec Malebranche ; il

avait chargé en mourant l’Oratorien de préparer la seconde édition de son

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