D^UN PASSAGE DU MENON
Phèdre. Maïs la différence de manière et le progrès de l'esprit de Platon sont sensibles de l'un à .l'autre. D'abord, dans le Phèdre, l'immortalité de l'âme, la métempsycose et la réminiscence sont mêlées ensemble^ sans que les rapports précis qui les unissent soient indiqués. Ici ces trois-points sont liés entre eux et déduits l'un de l'autre. La réminiscence résulte de l'état antérieur de l'âme, et des connaissances acquises par elle dans ses vies précédentes ; ces vies précédentes, c'est-à-dire la métempsycose résulte de l'immortalité de l'âme, l'âme ne cessant pas d'être parce que ses formes disparaissent. Ensuite, dans le Phèdre, la métempsycose tient la place la plus considérable , tandis que la réminiscence, qui est le* point important, est confusément et rapidement exposée. Ici au contraire, c'est la métempsycose qui est brièvement signalée comme conséquence de l'immortalité de l'âme, et comme principe de la réminiscence ^ laquelle fait le fond dé toute cette partie du Ménon, et y est développée avec étendue. Enfin ce qui dans le Phèdre était encore caché sous les voiles mythologiques, est ici présenté à la lumière naissante de la dialectique. C'est là, par parenthèse, une démonstration que le Ménon est postérieur au Phèdre. L'esprit humain va nécessairement du mythe à la dialectique, non de la dialectique au mythe, car il implique que ce qu'on a une fois éclairci par la dialectique , on se plaise à l'obscurcir mythologiquement.
Nous voyons aussi dans ce passage le dogme de
la réminiscence déduit du dogme de la métempsycose, qui lui-^méme est une déduction du dogme de l'immortalité de l'âme* Mais comme la connaissance d'un principe ne suppose pas toujours celle de la conséquence , de ce que l'immortalité de l'âme et la métempsycose sont des dogmes pythagoriciens , il ne serait pas sage de conclure sans des témoin gnages positifs que la réminiscence soit pythagoricienne. Or, autant les preuves abondent pour la métempsycose* et l'immortalité de l'âme , autant , pour la réminiscence, les témoignages précis manquent. Je n'ai pu trouver un seul passage pythagoricien authentique où YivAfivn^tf se trouvât positivement énoncée. On est réduit à la tirer indirectement de passages équivoques de Dîogène de Laërte^ de Porphyre et de Jamblique, qui, sérieusement examinés, donnent la métempsycose et non pas la réminiscence. Reste pour unique base la tradition rapportée par Diogène, Jamblique et Porphyre, et par d'autres auteurs, savoir, que Pythagore disait qu'il se souvenait d'avoir été Euphorbe, puis tel autre, puis enfin Pythagore. Diogène (1) s'appuie sm' l'autoi^ité d'Héraclide de Pont; Aulugelle (2) sur celle de Dicéarque et de Cléarque. Porphyre (3), en rapportant la tradition que Pythagore disait avoir été Euphorbe, Euthalide, Hermotime, Pyrrhus, et enfin Pythagore, déclare que par là Pythagore ne voulait pas dire autre chose sinon que l'âme
(1) viii, 4, 5, 6. — (2)Nocl. Ait,, IV, 2.
(3) Fit. Pythag.y éd. Ktesieling, p. 79.
d'un passage pu MENON. 179
est immortelle y et que quand elle a ^të puyrifiëe ^. elle peut remonter à la mémoire de la vie antérieure. Jamblique (1 ) dit que Pythagore récitait souvent ]es vers d'Homère sur la mort d'Euphorbe et se disait cet Euphorbe ; mais il ajoute que par là Pythagore n'a pas voulu dire autre chose sinon qu'il connaissait les modes antérieurs de son existence actuelle, et que le principe de toute régénération morale lui paraissait être de se rappeler la yie anté* rieure. Jamblique dit encore (2) : « Pythagore connaissait son âme et ses formes antérieures, et d'où elle était venue dans ce corps. » Dans tout cela nous ne voyons que l'immortalité de l'âme et la métempsycose. Il y avait encore loin de ces deux points à cette conclusion, que, l'âme étant immortelle par sa nature, et de métamorphoses en méta^ morphoses venant de Dieu, c'est-à-dire du principe de toute vérité , apprendre en ce monde la vérité n'est pas autre chose pour elle que se rappeler ce qu'elle avait dû savoir précédemment. Un antécédent de la réminiscence platonicienne tout autre*ment important et direct était la prétention de Soceate d'accoucher les esprits comme sa mère accouchait les femmes , de les accoucher par l'habileté de la conversation et en les conduisant doucement du connu à l'inconnu. L'antécédent orphique et pythagoricien était théologique et même un peu mythologique ; l'antécédent socratique était psycho-
(1) Vit, Pythag., ëd. Kiesseling, p. 128.
(2) Ibid., p. 283.
logique et logique. C'est sur ces deux antécédents que Platon éleva la théorie de la réminiscence qui lui est propre, et qui participe du double caractère mythologique et logique. Le côté mythologique de la théorie de la réminiscence consiste à supposer que Ton a su autrefois la vérité dans un monde autre qiie celui-ci, et qu'apprendre est simplement se rappeler aujourd'hui ce qu'on a su primitivement ; ce qui présente une apparence de drame et d'histoire avant toute histoire, apparence que Platon admet encore, mais ironiquement, et dont il n'était pas et ne voulait pas qu'on fût dupe, lorsqu'il dit plus loin dans le Ménon (1) : A la vérité je ne voudrais pas affirmer bien positii^ement que tout le reste de ce que je dis soit vrai, précaution qui en rappielle une autre toute semblable employée par Platon a la fin du Phédon, dans le mythe par lequel il termine la démonstration de l'immortalité de l'âme, et où se trouvent des détails presque historiques sur la vie future : Soutenir que toutes ces choses sont précisément comme je les ai décrites , ne confient pas a un homme de sens (2). Le côté logique ou socratique est dans le mouvement perpétuel du connu à Vinconnu, c'est-à-dire du parti- ' culier au général, jusqu'aux principes qui dominent toute discussion , principes à l'aide desquels on démontre, mais qui eux-mêmes ne tombent point sous la démonstration , et qu'il suffit de dégager et de
(1) Vojez ma traduction, t. vi, p. 189.
(2) T. i«sp. 314.