DU LANGAGE
Rien n'induit plus à faire des cercles vicieux que l'habitude des abstractions logiques qui vous ramènent d'ordinaire au point d'où vous êtes parti. M. de Tracy , analyste logicien , cherche pourquoi l'animal n'a pas de signes. C'est , dit-il , qu'il n'est pas capable de distinguer les sensations particulières renfermées sous une sensation complexe ; mais comme l'animal ne pourrait faire cette opération sans signes , il s'ensuit que l'animal n'a pas de signes parce qu'il n'a pas de signes. Toute institution suppose une puissance d'institution ; or , l'institution, réagissant sur la puissance qui l'institue, la développe , l'étend , de sorte que celle-ci lui doit ses progrès et paraît en dépendre. Mais comme la puissance d'institution a créé l'institution qui la fortifie, il est vrai de dire que c'est à elle-même réellement qu'elle doit tous ses progrès ultérieurs. Ainsi le génie moral dicte les lois qui règlent la moralité et paraissent la faire , quand jamais ces lois n'eussent existé sans lui. Si l'on examinait ainsi les effets des grandes institutions naturelles, on verrait qu'ils ne sont point arbitraires, parce que leurs causes ne le sont pas; et l'on ne confondrait plus les causes prochaines et immédiates avec les vraies causes plus éloignées.
DU LA.NCAGE. 2l3
Il est absurde de dire que rhomme ne pense qu'au moyen de signes , si Ton ajoute qu'il n'a des signes que parce qu'il pense. Les signes ne créent point de facultés ; ils supposent une activité intentionnelle antérieure^ qui a pu les créer parce qu'elle l'a voulu; et c'est de cette volonté productrice qu'il faut nous relever, non des signes qui n'en sont que les produits.
Pourquoi l'animal ne pense-t-il pas? parce qu'il n'a pas de signes , dit-on ; mais pourquoi n'a-t-il pas de signes? parce qu'il ne pense pas ; et il ne pense pas, parce qu'il ne veut pas , c'est-à-dire qu'il ne produit pas volontairement, et que, par conséquent , ce qu'il fait n'étant pas un effet qu'il puisse distinguer de sa cause, il est toujours sous la loi de l'affection passive, il n'a pas, et par conséquent il ne conçoit pas l'intention , et ne peut attacher une intention métaphysique à un son matériel.
L'homme est essentiellement une force libre : là est le titre de sa dignité, l'origine ou du moins la condition de toutes ses connaissances. Il y a de l'action dans toute connaissance, et toute action est essentiellement libre ; le reste n'est point de l'action , mais du mouvement; notre vraie puissance est notre volonté. ' Si l'homme ne voulait pas , il ne pourrait rien , il ne pourrait que ce que peut l'animal , c'est-à-dire que la force universelle de la nature, à l'aide de circonstances extérieures et de ressorts internes , déterminerait en lui des impressions et des mouvements purement organiques. Parmi ces mouvements , il faut compter le langage primitif, tout signe involontaire