DE L'HISTOIRE
La vie de l'humanité se compose d'un certain nombre d'événements qui se suivent, mais dont chacun, considéré en lui-même, forme un tout distinct qui a ses parties; un drame plus ou moins long, qui a ses commencements , son progrès et sa tin. Cesdifférents drames sont les différentes époques de l'humanité. Retracer chacune de ces époques , c'est la fonction de l'histoire. Les i4ées de l'historien sont donc nécessairement particulières , puisqu'elles sont relatives aux événements particuliers qu'elles embrassent et dont il s'agit de déterminer les causes. C'est surtout à la recherche et à l'examen de ces causes que l'historien doit s'attacher, s il veut traiter son sujet et seulement son sujet. Dépasse- , t-il ce cercle, il tombe dans des généralités vagues -, ses réflexions , pour s'appliquer à tout , ne s'appliquent à rien , et son ouvrage manque de caractère. D'un autre côté , les couleurs de l'historien , c'est-àdire la manière dont il décrit les événements , doivent être , comme ses idées , c'est-à-dire la manière dont il les explique , particulières et locales , puisqu'elles s'appliquent à quelque chose de particulier : chargées de rendre la vie au passé et de reproduire la réalité , elles doivent s'empreindre fortement de
ce qui constitue la réalité et la vie ; elles doivent être individuelles et déterminées. C'est à ce prix-là seul qu'elles seront brillantes et fortes, et en même temps naturelles, et que l'historien pourra être peintre et poète sans sortir de son sujet , sans manquer à la gravité de ses fonctions , ou plutôt précisément parce qu'il ne perdra de vue ni ses fonctions ni son sujet. Telle est , selon moi , la théorie de l'histoire ordinaire.
Ainsi la muse de l'histoire parcourt les temps , et va de générations en générations, d'époques en époques, les reproduisant successivement avec fidélité , et révélant les véritables causes qui , dans telle ^oque , préparèrent tels événements et leur imprimèrent tels caractères. L'histoire explique et elle peint. Mais quand elle aura expliqué et quand elle aura peint toutes les époques de l'humanité les unes après les autres , ces tableaux et ces leçons n'auront reproduit et éclairé qu'une succession de choses |>articulières : cette succession forme un ensemble qu'on appelle ordinairement l'histoire universelle. Mais est-ce bien là une vraie histoire universelle ? où est l'idée d'universalité dans une simple collection plus ou moins considérable ? où est l'unité dans une multiplicité plus ou moins étendue ? J'ai iu toutes les histoires ; je sais tout ce qui s'est passé parmi les hommes; je sais ce qu'ont été Rome, la Grèce, la Judée, l'Egypte, l'Inde; je connais le moyen âge et les temps modernes ; nul peuple ne m'est inconnu ; nul événement ne m'a échappé : mais
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enfin, que »He eu dernier, .«ayse? <p,é l'humanité a maintenant tel âge , qu'elle a éprouvé divers accidents plus ou moins remarquables , ici par telle cause , là par telle autre. L'histoire devait m'enseigner tout cela , et elle me l'a enseigné : là finit sa tâche. Mais mes besoins finissent-ils là ^ et n'ai-je plus rien à savoir et à chercher sur l'humanité et sur le monde? Vous avez fait couler sous mes yeux le fleuve du passé; vous m'avez fait connaître les pays qu'il a déjà traversés , les rivages qu'il a dévorés , les tempêtes qui ont soulevé ses flots , enfin l'histoire de son cours , à moi qu'il doit engloutir comme il a fait mes devanciers. Mais quelle est donc la nature du mouvement qui l'emporte et quel est le but où il tend ? Pourquoi son cours est est-il tantôt paisible, tantôt orageui: ? Ces irrégularités ne peuventelles être ramenées à quelque règle? ses mouvements n'ont-ils pas des lois ? son existence même n'a-t-elle point sa raison ? Voilà ce que je veux savoir , ce qu'il m'importe de savoir ; car autrement" je ne sais rien, je n'aperçois .de tous côtés que des événements insignifiants et les jeux accidentels d^une destinée capricieuse. Or qu'est-ce que la science de ce qui est accidentel ?
Mais cet accident , dira-t-on, c'est précisément le réel ? Assurémàit ; mais^le réel ce n'est pas le vrai, f je réel ne tombe sous la connaissance que par son rapport à la vérité qu'il réfléchit , à laquelle il est conforme. C'est dans cette conformité que le réel a sa vérité ; c'est par le rapport éternel de la réalité
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à la vérité que la réalité est éternellement vraie; c'est par le rapport éternel de l'accidentel au nécessaire que l'accidentel lui-même est nécessaire ; c'est enfin par le rapport de ce qui arrive à ce qui doit arriver, que ce qui arrive arrive parce qu'il doit arriver. Au-dessus du réel est sa raison d'être ; ce monde qui passe en contient un qui ne passe point, qui constitue l'essence , la vérité et la dignité de l'autre.
Connaître le vrai tout seul est impossible, puisqu'on ne peut arriver au vrai qu'en passant par le réel; connaître le réel seul est insuffisant, le réel n'étant que la manifestation du vrai; prendre la manifestation , l'image , le symbole , le signe , pour la chose signifiée, pour la vérité elle-même, c'est une eireur grave et trop commune, et dans laquelle on tombe lorsqu'on étudie ou que l'on décrit la partie visible et sensible des choses humaines , sans remonter à leur raison et à leur but véritable» lUustres historiens qui avez immortalisé par votre génie les aventures et les loi^^ de quelques peuplades de la Grèce, vos peintures sont brillantes, vos idées souvent profondes ; vous me transportez réellement sur la place publique d'Athènes ou de Corcyre, sur les champs de bataille de l'Attique et de la Laconie; vous me montrez fort bien ce qui a perdu Athènes , ce qui a fait triompher Lacédémone; mais, après tout , qu'est-ce qu'une nation de plus ou de moins dans l'humanité ? qu'est-ce que cette Athènes, cette Lacédémone, dans le sein de la civilisation gêné-
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raie? Sont-ce des phénomènes fortuits et arbitraires , produits par le hasard ^ détruits par le hasard? ou bien avaient-elles leur rôle à jouer et représententelles quelque idée dans l'économie de la vie uni^ verselle? Ce serait cette idée qu'il s'agirait de déterminer; ce seraient alors les idées diverses représentées par les divers peuples qli'il faudrait atteindre et dégager. Ce serait là la véritable histoire de l'humanité, son histoire intérieure , qui serait à l'autre histoire ce que la minéralogie et la chimie sont aux simples perceptions des sens. Les historiens ont décrit la réalité, et ils ont bien fait; ils ont décrit l'extérieur de la vie , et il fallait que cet extérieur fut décrit : cette description est l'histoire proprement dite, qui a son génie et ses règles à part. Il faut que l'histoire ne soit que ce qu'elle doit être, et qu'elle s'arrête dans ses propres limite)» ; ces limites sont les limites mêmes qui séparent les événements et les faits du monde extérieur et réel, des événements et des faits du monde invisible des idées. Ce monde plane sur le premier, il s'y réfléchit et s'y réalise ; il le suit dans tous ses développements et dans toutes ses révolutions ; leur marche est relative et parallèle; ils se touchent et se pénètrent par tous les points. Or , si l'un a ses observateurs et ses his7 toriens propres, pourquoi l'autre n'aurait-il pas les siens? pourquoi , comme on raconte les événements sans liaison nécessaire qui composent la vie extérieure du genre humain, ne rétablirait-on pas, entre cfs événements arbitraires, l'ordre véritable qui les
rapproche et les explique, en les rapportant au monde supérieur , duquel ils participent? Ce serait là la science historique par excellence ^ qui aurait ses commencements et son perfectionnement comme toutes lés autres sciences rationnelles dont se com^ pose la philosophie. Celle-là , sans doute , ne serait pas la plus facile, mais en est-elle moins impor* tante , moins nécessaire ? et est-ce une raison sufB*^ santé pour l'interdire à Fintelligence humaine , et ne pas oser la commencer ?
Cette science historique, cette philosophie de l'histoire fut ignorée des anciens, et devait l'être; les an*' ciens n'avaient point assez vu, pour être importunés de la fatigante mobilité du spectacle , et de la stérile variété de ces fréquentes catastrophes , qui ne pa* raissent avoir d'autre résultat qu'un changement inutile dans la face des choses humaines. Plus jeunes, plus actifs , plus occupés à lutter contre les choses, plus contents que les modernes de l'ordre social td qu'ils l'avaient fait, les anciens, en général plus calmes , se plaignaient peu de la destinée , parce que cette destinée ne les avait point frappés par des coups aussi terribles et aussi multipliés. Pour nous , qui avons vu passer cette noble antiquité, et que la tempête perpétuelle des révolutions a précipités tour à tour dans des situations si diverses; qui avons vu tomber tant d'empires, tant de sectes, tant d'opi* nions ; qui ne nous sommes traînés que de ruines en ruines vers celles que nous habitons aujourd'hui sanspouvoir nous y reposer; nous sommes las, nous
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autres modernes, de cette face du monde qui change sans cesse; et il était naturel que nous finissions par nous demander ce que signifient ces jeux qui nous font tant de mal; si la destinée humaine reste la même , gagne ou perd , avance ou recule au milieu des révolutions qui la bouleversent ; pourquoi il y a des révolutions, ce qu'elles enlèvent et ce qu'elles apportent ; si elles ont un but , s'il y a quelque chose de sérieux dans toutes ces agitations et dans le sort général de l'humanité. Toutes ces questions , à peu près inconnues à l'antiquité, commencent à troubler les âmes et à agiter sourdement toutes les têtes pensantes. Tout le monde ne se rend pas compte de cette agitation intérieure : mais il est peu d'hommes distingués qui ne l'éprouvent; il en est peu qui ne roulent , souvent même sans le savoir ^ au fond de leur cœurs, ces sombres problèmes, et qui même, jus* qu'à un certain point, ne les résolvent d'une manière ou d'une autre. Une doctrine s'est élevée au milieu du dernier siècle, vaste comme la pensée de l'homme, brillante comme Tespérance, accueillie d'abord avec enthousiasme, aujourd'hui trop délaissée, et qui sera toujours Tasile de toutes les âmes d'élite. Turgot, qui apporta parmi nous la doctrine de la perfectibilité humaine , l'introduisit sans L'établir ; et quant à l'homme célèbre qui, sous le glaive révolutionnaire, lui éleva un si noble monument, ses pensées consa* crées, en quelque sorte, par la religion de la mort, toujours admirables de sérénité, de pureté et de^ grandeur , sont plus hautes qu'exactes. ...