‹ Fragments philosophiques (volume 3)Chapitre 43 sur 92 · HISTOIRE DE LA MÉTHODE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA MÉTHODE PHILOSOPHIQUE

CHEZ LES GREGS^

La vérité, par elle-même , ïie constitué pas la science ; le hasard peut là révéler à Tinattention ou à l'enthousiasme par une espèce de bonne forttme que n'a pas toujours la patience du génie. D'ailleur» toutes les grandes vérités sont connues, isolément du moins ; et il y a en ce genre peu de découvertes à faire. Pour tout ce qui est grand et nécessaire , le genre humain a prévenu la philosophie ; il l'a prévenue, dis-je, mais il ne lui a pas dérobé le mérite qui la distingue, celui de s'approprier pour ainsi dire la vérité en s'en rendant compte. La science en effet est le compte sévère que l'esprit se rend àlaîméme d'idées que primitivement il a rencontrées sans les chercher ; elle est le produit libre de la réflexion ; et les divers degrés de la science sont les formes plus ou moins profondes, plus ou moins systématiques que la réflexion ou le génie de quelques hommes ajoute à l'intuition immédiate qui est le g& nie de la nature humaine.

L'instinct intellectuel révéla à l'Orient un certain nombre de vérités supérieures dont la forme primi»-

L'bRIENf ET LA GRÈCE. ^4^

tive fut cette forme populaire qui parle aux seiis pkis cju'à l'esprit , et voile ce qu'elle ne peut encoi^ démontrer, je veux dire cette vieille mytfaolc^e j que je ne croià point du tout l'œuvre calculée ou la i*essoUrce de quelques sages ou de quelques castes pour écliairer ou pour enchaîner les peuples (Fésprit huntiain est plus sincère ou moin^ profond )y mais le fruit nécessaire dû premier dévelôppehfient de la i*éâ^xion naissante excitée par l'instinct intellectuel qui lui révélait la vérité , et en même temips retenue encoif'e par sa faiblesse dans le monde extérieûj^qm lui imposait ses images^ et par conséquent le symbole. Objets d'un oilte Constant et d'une vénération ithfhobilé dans le symbolique Orient , les mythes ne'me paraissent avoir été soumis à la réflexion que daAs cette Grèce qui reçut tout de l'Orient, son alphabet , ses religions , ses arts , sa philosophie , et refit tout pour tout perfectionner; En effet, plus on y songé ^ plus on* trouve que la différence qui séparé l'Orient de la Grèce est celle de la^ réflexion à l'instinct. Cette différence se moiitt'e partout. L'Orient iùvénté; mais son' ihvention s'arrête à ses pre^ niiers produits ; la Grèce imite , mais son imitation ^ toujours dirigée par cette réflexion sure et fecile qu'on appelle le goût, oublie bientôt ses modèles qtt^ëUe surpassé. Lés idées orientales sont des intui* tions spontanées et absolues qui se suffisent à eUesmémes , et produisent isatis effort une foi imperturbable. Elles dégénèrent en visions; elles vont jusqu'à l'extase , et plongent l'ame dans une contemplation i^ i6

'xl\%. l'oriebtt

inactive. Les idées grecques sont des conceptions ou des combinaisons de l'esprit qui , sans exclure la foi , n'excluent pas non plus le doute ^ et se développent par un mouvement continu qui souvent aboutit au sophisme et à la dispute.

Les trois époques dans lesquelles nous avons divisé l'histoire de la philosophie grecque (i), présentent encore plus le progrès de la méthode que celui de 1^ doctrine j car cette doctrine est tout entière dans quelques idées fondamentales , toujours les mêmes dans Py thagore , dans Platon et les derniers alexandrins. Mais la méthqde varie , parce qu'elle avance sans cesse, avec l'esprit général de la civilisation grecque. Dans la première époque , la réflexion sommeille encore, et sort à peine (l'école ionienne exceptée) des formes symboliques et des mythes orientaux. Fille de l'Orient , l'école pythagoricienne en retient les caractères ; elle enseigne par des symboles , elle parle par images , elle écrit en vers. La philosophie de cette époque est sur un trépied; au lieu de raisonner, elle rend des oracles. La seconde époque est déjà plus réfléchie f l'Orient anime encore la Grèce, mais sans l'enchaîner; on commence à étudier les idées en elles-mêmes. Cependant remarquez que si Platon n'écrit plus en vers, il n'écrit pas non plus d'une manière didactique , et que ses traités , pour n'être plus des hymnes , sont encore des dialogues. Les détails ont une précision admirable,

(x) Voyez U préface générale de réditîon de Proelus , tom. !«".

ET LA. GRÈCE. 1^'i

maâs rensemble est plus imposant que lumineux , et on y sent encore je ne sais quel souffle poétique qui rappelle la première époque et la manière orientale. Aristote est le premier qui chassa de la philosophie les mythes , les symboles , la poésie , tous les vestiges de TOrient , et qui éleva la science à cette pureté j à cette sévérité, à cette abstraction dans les formes , que nous autres modernes nous plaçons et devons placer avant tout ; mais je prie que l'on observe qu'Aristote, ayant enveloppé dan$ la même proscription avec les métaphores et les symboles la partie supérieure du système de Platon , éluda par là la plus grande difficulté , et manqua aussi la vraie gloire de la forme scientifique. £n effet, ce sont surtout lès idées transcendantes, c'est-à-dire les idées qui dépassent les limites de l'expérience, qui, nous étant données par intuition et placées au-dessous de toute dialectique, semblent par-là échapper à la science. Platon, les voyant, comme elles sont en effet , au-dessus de cette science , dont les objçts sont ou des faits ou des raisonnements , en prit un peu de dédain pour les formes scientifiques, et Aristote, ne pouvant les y réduire , les leur sacrifia. Ce que n'ont point fait ces deux grands hommes , il ne faut pas l'attendre de leurs successeurs. Il ne nous reste rien des premiers stoïciens ; et il n'était pas difficile à Chrysippe de donner dans un style sévère des leçons de dialectique. La tâche d'Epicure était encore plus facile , et l'on ne peut guère juger comnaent il l'a remplie , par les fragments incomplets de deux

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OU trois livres de son ouvrage sur la nature, retrouvés récemment à Herculanum. Nous n'avons rien de Pyrrhon ; et encore une fois , ce n'est pas le scep* ticisme ou les résultats de l'expérience qu'il est mdaisé d'exprimer avec précision et de plier à une méthode rigoureuse; ce sont ces vastes et hautes spéculations pour lesquelles les méthodes ne semblent pas faites , et qui n'en sont pas moins des besoins réels et nécessaires de la nature humaine, qu'on ne détruit pas en les éludant , et qui , chassés par les préjugés d'une science incomplète et par les difficultés qu'ils opposent à l'esprit systématique, reviennent toujours avec la même force, se jouent de nos préjugés et de nos arrangements philosophiques , et renverseront les édifices les plus réguliers de la science humaine , tant qu'elle ne leur aura pas fait une place , et agrandi pour eux son enceinte et ses proportions.

Là troisième époque , qui prétendit concilier tous les systèmes grecs en prenant • Platoh pour base , rencontra inévitablement la difficulté de l'alliance des idées transcendante^ et de la méthode, et ne parvint à la résoudre, avec plus ou moins de succès , qu'après des efforts long-temps répétés; et, selon moi, ce fut seulement le second âge de cette troisième époque , l'école d'Athènes, qui eut particulièrement cet honneur. Or, Proclus est à la tête de cette école ; cependant , je dois dire pour la vérité , que ce n'est pas Proclus^ mais Syrien, qui, chronologiquement, en est le vrai chef. Il est fâcheux que nous

£T LA ORÈGE. ^/^S^

n'ayons conservé de Syrien qu'un seul ouvrage , car peut-être une partie de.. la gloirie de Proclus lui reviendrait; peut-être serait-ce à luL qu'il faudrait rapporter la fondation de U demi^i^ école philosophique de l'antiquité : mais la gloire . du disciple a éclipsé et couvert celle du maître ; et Proclus, comme Homère, a été si grand, qti'il a fait oublier ses devanciers , et concentré, pour ainsi dit^, dans sa personne leurs services et leurs mérites* Quel* ques savants ont déjà soupço^né que plusieurs dea ouvrages de Proclus, qui, au reste, ne sont pas venus jusqu'à nous , n'étaient guère que les cahiers de Syrien. Toujours est-il <l^e l'uiï ou l'autre est le chef d'une école nouvelle, sinon pour la doctrine, au moins pour la forme ; car il n'y a pas d'autre différence entre les deux périodes de l'éclectisme. Tout a ses degrés et ses progrès ; il a fallu à l'éclectisme plusieurs siècles pour arriver à sa forme la plus pure. L'idée de réunir les membres épars de la philosophie grecque était si haute et si vaste , qu'Ammonius y suffit à peine ,, et que ce grand homme put seulement établir l'éclectisjme dans l'esprit de quelques disciples , sans pouvoir le consacrer luimême par des monuments. Ammonius n'a rien écrit* Un serment mystérieux obligeait même ses disciples à ne rien écrire et à ne, point révéler les pensées du maître f et ce ne fut qu'après Tapostasie et l'indiscrétion d'Origène , que Plotin , à la fin du second siècle , enseigna le néoplatonisme. Il l'enseigna , dis-je , mais sans le rédiger ; on n'a. de lui que

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quelques réponses écrites aux éclaircissements que lui demandaient ses auditeurs , et de n'est pas lui , mais Porphyre, qui mit quelque ordre dans ses papiers j et les publia sous la forme qu'ils ont aujourd'hui. U ne faut donc y chercher que d'admirables fragments et des idées fondamentales; Le sublime des idées , et la tendance platonicienne , prédominent dans Plotin ; l'esprit d'Aristote , c'està-dire le génie de la forme , ne s'est point encore assez fortement uni à l'esprit de Platon, c'est-à-dire au génie de l'idée , dans ces premiers résultats des combinaisons alexandrines. Porphyre, venu après Plotin , n'a pas laissé de longs ouvrages ; ses écrits sont des morceaux intéressants sur plusieurs points de philosophie , il brille par une sagacité et une pénétration particulière , et par la manière nette et fine avec laquelle il rend les idées les plus difficiles ; mais c'est plutôt un talent d'expression que de méthode. Jamblique est un prêtre, un prêtre inspiré ; il semble avoir eu pour but plutôt de remettre en honneur les vieilles réputations philosophiques, les traditions égyptiennes et pythagoriciennes, que d'exposer une doctrine. Sa parole est grave , sa manière éloquente , sa vue est profonde et calme ; mais, outre qu'il ne paraît pas versé dans certaines matières , et qu'il paraît plus érudit que philosophe , il avait des préventions trop défavorables au péripatétisme pour s'assujettir à la sévérité de sa marche. Syrien est le premier qui ait consacré un ouvrage particulier à Aristote, et encore

ET LA GllEGE. 24?

c'est pour réfuter ses objections contre Platon. Cependant peu à peu l'on sentait le besoin de sortir de ce sublime un peu vague , qui accompagne les grandes idées platoniciennes, mystérieuses par leur nature et obscures en apparence , parce qu'elles sont intimes et immédiates , et de leur donner une forme qui leur imprimât le caractère de science. Or, il me semble, si je n'ai pas pour mon auteur la prédilection ordinaire aux commentateurs , il me semble que Proclus est le premier qui ait fait une combinaison heureuse des idées de Platon et de la forme d'Aristote , et qui ait uni la sévérité de la méthode à la grandeur des idées ; c'est là pour moi ridée que Proclus représente ; et c'est depuis Proclus qu'elle commence à caractériser l'école d'Athènes, et les philosophes qui la soutinrent pendant quelque temps, comme Damascius, et surtout Simplicius , si remarquable par l'union savante du péripatétisme et du stoïcisme, et par le mérite d'une exposition claire et régulière, qui rappelle la manière de Proclus. Mais les idées morales du stoïcisme, et la doctrine dialectique et physique d'Aristote, se prêtaient assez facilement à la méthode scientifique ; la difficulté , mais aussi la gloire , est de soumettre le platonisme à la sévérité de la méthode , sans que l'un ou l'autre souffre de cette alliance. Proclus n'en est pas certainement , et n'en pouvait être le parfait modèle ; mais enfin , . il en est le moins imparfait parmi les éclectiques alexandrins.

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