‹ Fragments philosophiques (volume 3)Chapitre 82 sur 92 · DU BEAU RÉEL ET DU BEAU IDEAL · texte numérisé non relu

DU BEAU RÉEL ET DU BEAU IDEAL

dans Tame, dans les opérations qui nous le découvrent.

Ces opérations ne sont à mes yeux qu'une opération unique , mais complexe , composée d'un jugement et d'un sentiment 9 enveloppés l'un dans l'autre. -

En fait , il est indubitable qu'à l'aspect d'un certain objet , vous prononcez qu'il est beau ; si quelqu'un prétend le contraire, vous prononcez qu'il se trompe, que l'objet que vous jugez beau l'est véritablement , et que tout le monde doit en juger ainsi que vous. Le jugement que vous portez est bien individuel par son rapport à vous qui le portez et qui êtes un individu; mais quoique vous le portiez, vous savez que vous ne le constituez pas , et la vérité qu'il exprime vous apparaît à vous-même universelle, invariable, absolue, infinie. Ce jugement est un acte de la raison , de cette faculté merveilleuse qui aperçoit l'infini du sein du fini, atteint l'absolu dans l'individuel, et participe de deux mondes dont elle forme la réunion.

En fait , il est encore indubitable qu'au jugement que vous portez sur la beauté de l'objet , se joint un sentiment exquis d'amour pur et désintéressé , égal et semblable à celui qu'excitent en nous le bien et le vrai. Ce sentiment se rencontre dans tous les hommes , mais dans tous les hommes il est différent en degré; et loin de lui attribuer une autorité universelle, vous ne pouvez réclamer en sa faveur que la liberté et l'indulgence que vous accordez vous-

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même à tous les sentiments individuels. Confondra le jugement dans le sentiment , c'est réduire le beau à l'agréable, et lui ôter toute vérité absolue , si on ne donne le sentiment que pour ce qu'il est , c'est-àr dire individuel , variable, relatif; et si on lui suppose une force d'universalité qu'il n'a pas , qu'il ne peut avoir , et qu'un examen un peu sévère lui enlève facilement , c'est substituer au scepticisme une sorte de mysticisme intellectuel. Une analyse éclairée se préserve de ces deus^ inconvénients en reconnais* sant et en distinguant le sentiment et le jugement, la raison et l'amour dont l'heureuse harmonie constitue ce qu'on appelle le goût , la faculté de discerner et de sentir le beau. L'admiration et l'enthousiasmé qui composent le cortège du goût , sont aussi deux phénomènes complexes mêlés d'amour et de raison , avec cette différence peut-être , que l'intelligence entre plus dans l'admiration , et le sentiment dans l'enthousiasme.

Le jugement, absolu de sa nature, est un et exclut toute nuance. Le sentiment, relatif de sa nature, admet et présente des variétés qu'une analyse savante a recueillies et constatées dans la distinction célèbre du beau et du sublime. On peut encore disputer sur le mot, non sur le fait. Il est recçnnu que le sentiment du beau, selon les objets qui l'excitent et les circonstances qui le développent, émeut l'ame très diversement , la charme et l'épanouit , ou l'étonne et la resserre, la jette dans une gaieté légère, ou la plonge dans la mélancolie. Ici raille détails

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pleins d'intérêt se présentent en foule. Les limites de cet article me forçant de les rejeter, je renvoie le lecteur aux ouvrages de Burke et de Kant qui , sur ce point , me paraissent laisser peu de chose à dé« sirer, et je passe à Fexamen des caractères externes de la beauté.

Selon moi , le caractère de la beauté extérieure est double, comme l'opération qui s'y rapporte. Ce caractère est composé de deux éléments toujours mêlés ensemble, quoique entièrement distincts, l'élément individuel et l'élément général.

Toute figure humaine, en même temps qu'elle est composée d'un certain nombre de traits de détail qui constituent son individualité ou la physionomie, présente des traits généraux qui constituent sa nature , la figure en tant que figure. La figure d'un certain homme n'est pas celle d'un autre homme ; elle a ses traits individuels qui la distinguent ; et en même temps cette figure est une figure humaine par sa. constitution primordiale, par ses linéaments généraux. Cette distinction s'applique à tout objet , quel qu'il soit , quçl qu'il puisse être ; car s'il est , il faut bien qu'il possède quelque chose de constitutif qui le fasse être ; et quelque chose aussi qui le distingue, et par quoi il soit lui et non pas un autre,

Or, la partie constitutive d'un objet est sa partie absolue ; sa partie individuelle est sa partie variable. En effet , l'individuel varie sans cesse ; il se détruit et se reproduit pour se détruire et se reproduire çnçore, sans que la nature de l'objet, sa partie ab-^

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