‹ Fragments philosophiques (volume 5)Chapitre 1 sur 35 · FONDATEUR DE L'ÉCOLE D’ÉLÉE · texte numérisé non relu

FONDATEUR DE L'ÉCOLE D’ÉLÉE

XÉNOPHANE , fondateur de l’école d’Élée, naquit, de l’aveu de tous les auteurs (1), à Golophon, colonie ionienne de l’Asie-Mineure. Les uns le disent fils de Dexius (2) ou Dexinus (3), les autres d’Orthomène (4); cette dernière opinion a pour elle les meilleurs et les plus nombreux témoignages ; et elle ἃ généralement prévalu. Quant à la date précise de sa naissance, parmi bien des

(1) Cicéron, De divinat. , 1; Sextus , éd. Fabricius, εἴς, 30. vit, 14, 47; Diogène, 1x, 18 ; Strab., x1v, etc. —(2) Diog.,sbid.

+ — (3) Lucien , ἐπ Macrobiis. — (4) Apollodore , selon Diogène.

Voyez aussi le faux Origène, Philosophumena , éd. Ch. ὙΥ οἱ , p- 94; Théodoret, Therap. , Serm. 1v, εἴς.

contradictions apparentes ou réelles, nous trouvons pourtant trois auteurs qui, malgré la différence d’écoles et d’époques, sont unanimes à cet égard. Sotion, au rapport de Diogène de Laërte (1),. fait Xénophane contemporain d’Anaximandre , ce qui placerait à peu près sa naissance vers la quarantième olympiade ; or, Sotion, qui vivait près de deux siècles avant notre ère, qui avait voué toute sa vie à l’étude de l’histoire des premiers âges de la philosophie grecque, et qui était entouré, à Alexandrie, des plus riches documents historiques, est une autorité grave. Apollodore, qui était, comme Sotion, très-versé dans l’histoire de la philosophie, et vivait comme lui à Alexandrie, un siècle plus tard, fait aussi naître Xénophane, selon Clément d'Alexandrie (2), à la quarantième olympiade. Enfin, deux siècles avant notre ère, Sextus, qui s’est beaucoup occupé du fondateur de l'école d’Élée et nous en a conservé de précieux fragments, met sans hésiter 88. naissance à la même épaque (3). Voilà donc trois auteurs dignes de confiance, qui, s’accordant sur € point, forment une autorité imposante. De plus, il ne faut pas oublier que Xénophane a vécu très-longtemps. Lucien le fait vivre quatre-vingt-onze ans (4), et encore est-ce trop peu; car Diogène nous ἃ conservé des vers dans lesquels Xénophane nous apprend lui-même quel était son âge au moment où il les composait ;

(1) Théodoret, Therap., $Serm. iv, ete. — (2) Stromat. 1. — (3) Sext. 1, 12. — (4) Ibid.

et cet âge est celui de quatre-vingt-douze ans (4). Et comme rien ne prouve que Xénophane soit mort nmmédiatement après avoir fait ces vers, on peut très-bien, avec Censorinus (2), le faire vivre un siècle, un peu plus ou un peu moins. Or, en partant de la date de la quarantième olympiade, avec Sotion, Apollodore et Sextus , et en nous donnant un siècle entier d'après Xénophane lui-même, nous avons assez d'espace pour y placer tous les récits des auteurs et résoudre leurs contradictions apparentes. En effet, un homme né à la quarantième olympiade, et qui a vécu à peu près un siècle, a dû voir la soixante-cinquième olympiade. Par conséquentil a très-bien pu venir, à la soixante etunième olympiade, comme l’attestent tous les auteurs, lui, Ionien d’origine, s'établir à Élée , dans une colonie phocéenne de la Grande-Grèce , colonie récemment fondée , dont les habitants échappés aux désastres de toutes les autres colonies de l’Asie- Mineure, restés seuls libres, à force de courage et de dévouement , au milieu de la commune servitude, effraient un asile et une patrie à tous ceux de leurs compatriotes qui fuyaient le joug des Perses. Il a pu, à l’âge de quatre-vingt-douze ans, c’est-à-dire à la soixante-troisième olympiade, composer les vers rapportés par Diogène. Et quand ce même Diogène dit que Xénophane fleurit vers la soixantième olympiade, rien de plus facile à admettre,

{1) Sext. 1, 12. — (2) De die natal, xv.

en prenant la quarantième pour date de sa naissance ; car dans ce cas, il aurait fleuri à l’âge de quatre-vingts ans, ce qui devait être en effet la plus belle époque de son talent et de sa gloire, à l’en croire lui-même. Apollodore, dans le passage cité par Clément, après avoir dit que Xénophane naquit vers la quarantième olympiade, ajoute qu’il prolongea sa vie jusqu’au temps de Darius et de Cyrus; et le faux Origene dit à peu près la même chose. Rien encore de plus facile à concevoir ; car Cyrus était dans toute sa puissance vers la cinquantehuitième olympiade ; et Darius étant monté sur le trône à la fin de la soixante-quatrième, Xénophane a pu voir les commencements de son règne. D’ailleurs le faux Origène ne fait mention que de Cyrus. Cependant on fait dire à Eusèbe que Xénophane est né dans la cinquante-sixième olympiade ; et sur cette base on élève un long échafaudage chronologique que nous renverserons d’un seul mot : Eusèbe n'a pas dit que Xénophane naquit, mais qu'il fleurit ἃ la cinquante-sixième olympiade, clarus habetur, ce qui est tout différent, et si différent que l’autorité d'Eusèbe est alors pour nous, et détruit l'opinion même que jusqu'ici elle paraissaitappuyer. On cite encore des vers de Xénophane, rapportés par Athénée, où il parle de l'invasion des Perses ; et de ces vers on tire la nécessité de le faire aller jusqu’à la bataille de Marathon et même au delà, c’est-à-dire jusqu à la soixante-quinzième olympiade. Mais nous contestons le sens que l’on veut donner

aux vers de Xénophane. Selon nous, ces vers ne font pas allusion à l’imvasion du continent de la Grèce, mais bien à celle des côtes de l’Asie-Mineure, qui eut tant d'influence sur la destinée de sa première.et de sa seconde patrie et sur l’histoire entière de sa vie :

Voici ce qu’il faut dire auprès du feu pendant l'hiver,

Couché mollement et bien repu,

Buvant du vin délicieux, et mangeant des pois chiches :

Qui es-tu ? d’où es-tu ? quel âge as-tu, mon cher ἢ

Quel âge avais-tu quand le Mède arriva ?

Tels sont les vers de Xénophane que nous a conservés Athénée (1). On y reconnaît un lonien de cœur et d'habitude, qui , s’adressant à un habitant de la nouvelle colonie, relève le charme de la sécurité présente du souvenir de l’infortune passée, et, tranquille à Élée, s’entretient des désastres de Phocée avec un homme qui a grandi depuis ces malheurs, et dont il mesure l’âge actuel sur celui qu’il pouvait avoir quand le Mède arriva. Quelle pouvait être l’invasion du Mède qui importât si fort à un homme d’Élée, sinon celle qui le regardait, c’est-à-dire l'expédition contre les colonies grecques de l’Asie-Mineure, et particulièrement.contre Phocée, la mère patrie d'Élée? Hérodote (2), qui raconte cette expédition, la défense désespérée: des Phocéens, leur fuite nocturne, leurs aventures en Corse et en Sardaigne, et leur défaite par les Carthaginois qui les forca de !se jeter sur les côtes de

(1) Liv. 17, éd. Schweighaüser, t. 1, p. 209. — (2) Liv. τι.

l'Italie et d’y fixer leurs pénates, Hérodote nous apprend qu'Harpagus, général de Cyrus et chef de l'expédition, quoiqu'il commandât les Perses, était Mëde de nation. Il n’est donc pas impossible que l'expression : le Mède arriva, désigne tout simple- ὦ ment cet Harpagus , auteur des maux de Phocée et d'Élée. Mais il est plus probable que c’est une expression générale qui désigne les Perses euxmêmes, que l’on appelait alors Mèdes, témoin l'expression de guerre médique et les expressions latines dérivées de celle-là (4). Nous convenons bien que les Grecs du continent devaient appeler invasiori médique cellé qui fut suivie de la bataille de Marathon et de Salamine ; mais ce n’est point ici un Grec du continent qui parle à un Grec du continent : c’est un Grec de l’Asie-Mineure qui parle à des Grecs de l’Asie-Mineure , pour lesquels le Pérse ou le Mède ne peut être que celui qui les attaqua et leur enleva leur patrie, événement terrible et mémorable, par lequel il était naturel que les hommes échappés à ce grand désastre, une fois tranquilles à Élée, comptassent les années de leurs enfants. Les vers de Xénophane, faits à Élée, et adressés à un Éléate, ne peuvent donc désigner que l'invasion des Perses dans l’Asie-Mineure , et nallement la guerre médique proprement dite, celle qu'appellent ainsi les historiens et 168 poëtes du continent. Cette interprétation, qui nous semble

(1) Horat. — Neu sinas Medos equitare inultos. Carm., 1,2, etc.

* incontestable, résout les difficultés que l’on pourrait tirer contre nous des vers de Xénophane cités par Athénée ; et par là tombe le seul argument plausible sur lequel repose, avec la fausse autorité d’Eusebe , tout l'édifice chronologique de Casaubon (1), de Bayle (2), de Dodwel (3), de Feuerlin (4), de Brucker (5) et de Harles (6).

Nous avons vu que les témoignages en apparence les plus opposés, bien examinés, se conciliént et concourent au même résultat. Ce résultat, si bien appuyé, ne peut plus étre ébranlé par la seule autorité de Timée, qui, selon Clément (7), fait naître Xénophane au temps de Hiéron, tyran de Sicile, et du poëte Épicharme. Nous ne dissimulerons pas qu’il y a dans les pophthegmes (8) de Plutarque une anecdote qui se rapporte à l'opinion de Timée. Xénophane, selon Plutarqne, s'étant plaint à Hiéron de ne pouvoir nourrir deux servi teurs, celui-ci lui répondit τ « Homère, que tu déchires, en nourrit, après sa mort, plus de dix mille. » Nous trouvons aussi dans la Métaphysique d’Aristote (9) un passage duquel il résulterait qu’Épieharme avait dit de Xénophane : «Il a Pair d’avoir raison, mais il a tort, » D'abord ἢ ne suit

(1) Sur Athén. τε. — (2) Dictionn. art. Xénoph, — (3) De veteribus Græcor. et Romanor. cycl., dissert. 111. — (4) Dissert. histor. philosophica de Xenoph., Altdorf, 1729. — (δ) “Hist. crit. phel., +. 1, p. 1143. — (6) Biblioth. græc., t.1, p: 614. — (7) Stromat. τ. — (8) Éd. Reiske, t. vr, p. 669. --- (9) Éd. Brandis , p. 79.

nullement de ce passage d’Aristote qu’Épicharme ait connu Xénophane, mais seulement qu'Épicharme a vécu dans un temps où la gloire de Xénophane remplissait encore assez la Grèce pour qu’Épicharme mît de l’intérét à lui lancer quelques traits satiriques. Pour l'opinion de Timée , elle est si étrange qu'elle se détruit elle-même. En effet, Hiéron et Épicharme sont à peu près de la soixantequinzième olympiade. Ajoutez un siècle pour la durée de la vie de Xénophane, et vous le faites aller jusqu’à Périclès et Socrate, ce qui n’a pas besoin d’être réfuté. Aussi, nul critique n’a-t-il adopté l'opinion de Timée; mais elle a eu du moins cette autorité, de faire méconnaître celle que nous avons exposée, et qui a pour elle l'accord et l’unanimité de tous les autres témoignages; en sorte que, comme terme moyen, la plupart des critiques ont pris la fausse date d’Eusèbe. Meiners et Fülleborn n’abordent pas même la difficulté. Tiedemann s’attache à la date certaine de la fondation de l’école d’Élée, qui n’a pu étre antérieure à celle de cette ville, c’est-à-dire à la soixante et unième olympiade. Tennemann, et d’après lui, Ernesti et Adelung-se contentent de le faire naître à peu près au temps de Pythagore, ce qui ne décide rien. Carus et Éberhard placent sa naissance à la cinquante-sixième olympiade. Ast et Rixner la mettent 600 ans avant Jésus-Christ , c’est-a-dire à la quarante-cinquième olympiade; mais on ne voit pas du tout pourquoi ils choisissent cette date arbitraire, et ils n’appuient

leur opinion d'aucune preuve. Nous regrettons que M. Brandis, qui a donné sur l’école d’Élée l’ou-

vrage le plus étendu et le mieux fait que nous connaissions (4), exclusivement occupé des doctrines de cette école; en ait totalement négligé l’histoire ‘extérieure à laquelle-se rapportent les questions de chronologie. Et cependant les questions de chronologie, en apparence indifférentes, tiennent intimement à l’histoire approfondie des écoles, puisque , bien résolues elles mettent en évidence leurs relations , les emprunts qu’elles ônt pu se faire réciproquement , et leur liens historiques qui supposent tant d’autres liens.

La date de la naissance de Xénophane ainsi fixée, on s'oriente assez bien dans le reste de son histoire et de sa vie. Né à Colophon, à la quarantième olympiade (617 ans avant notre ère), tous les auteurs attestent qu'il quitta sa patrie; mais on ne sait trop à quelle époque, ni s’il la quitta volontairement ou malgré lui. Il n’est pas impossible que Xénophane, comme Pythagore, ait fui lui-même le spectacle de la servitude et.de la corruption de son pays. Cependant, il est plus probable qu'il fut exilé, l'expression de Diogène (2), répétée par tous les auteurs, supposant une perte que l’on n’a pas faite volontairement, et qui nous est imposée par le sort. Le même Diogène nous apprend qu'après avoir quitté sa patrie, Xéno-

(1) Commentationum Eleaticarum pars prima , 1818.

(2) Ibid. ᾿Ἐκπεσῶν τῆς πατρέδος.

phane vécut en Sicile, à Zancle et à Catane. Plus tard, et déjà vieux, il vint s'établir dans la colonie nouvelle d’Élée, sur les côtes de l'Italie; et l’établissement de cette colonie ayant eu lieu dans l’olympiade soixante-une (536 avant J.-C.), Xénophane, d’après notre calcul, ne devait pas avoir moins de quatre-vingts ans, lorsqu'il se fixa à Élée. Il eut des enfants qui moururent avant lui. Démétrius de Phalère, dans son traité de la vieillesse, et le stoïcien Panætius, dans son traité de la tranquillité, racontent tous deux, au rapport de Diogène, qu'il ensevelit ses fils de ses propres mains, comme le firent Anaxagore et les pythagoriciens Parmeniscos et Orestadès, selon Phavorinus dans le premier livre de ses Commentaires (1). Brucker voit dans ce fait une preuve de la pauvreté de Xénophane; mais Casaubon remarque fort bien que c’est seulement une preuve de force morale, une pratique pythagoricienne, et que c’est pour cela que, d’après Philostrate, Apollonius de Tyane, le second Pythagore, ensevelit lui-même son père. L’anecdote racontée par Plutarque, réduite à sa juste valeur, prouve d’ailleurs assez bien quelle était la pauvreté de Xénophane. Il paraît qu'il vivait du métier de rhapsode, comme Homère et Hésiode; c’est ainsi du moins que nous entendons la phrase incertaine de Diogène (2). Il

(1) Diog., ibid.

(2) ᾿Βρραψῴδει τὰ ἑαυτοῦ, Feuerlin entend qu’il avait composé tant de vers, qu'il en avait fait des centons. Rossi (Com-

XÉNOPHANE. ΤΙ est même probable qu’en sa qualité de rhapsode il alla réciter ses vers dans les cours de la Sicile ; car, outre l’anecdote de Plutarque qui le met en rapport avec Hiéron, Diogène nous a conservé un mot de Xénopliane qui atteste une certaine expérience des grands et des princés : « Il (ΔῸΣ ne pas approcher des tyrans, ou 16 faire avec une extrême douceur.» Enfin, Timon, qui n’était pas facile en ce gente, loue s4 bonne foi et son indépénpendance, et l’absout enitièrettient (1) du reproche d’entétement dogmatique qu’il fait à tous 168 philosophes.

On à souvent agité la question de savoir si Xénophane avait eu des maîtres, et quéls avaient été ces maîtres. Selon Diogène, il n’en eut aucun; selon d’autres, il prit des leçons de Boôton l’Athénien ; et même quelques autéurs pensent qu'il étu-

ment. Laert. Romæ, 1788) ne voit dans jade qu’une

composition en vers. Fülleborn entend, comme nous, que Xénophane récitait ses vers , et il en conclut qu’il ne les écrivit

pas, soupçon qui s'accorde très-bien avec le titre de premier écrivain philosophique que l'antiquité a donné à Anaxagore.

Diog. τι, 8, 8. Clém. Âlex., Stromat. τ. «— D'ailleurs, si Xéno-

phane allait récitant ses vérs Comtne Hoinète, il hé les chantait

pas ; car Athénée (Liv. χιι,, éd. Schw. , t. v, p. 293) nous ap-

prend que Xénophane, comme Théognis, Solon, Phovylide et Periander , se contentait d’exprimer ses idées dans le langage du temps, c’est-à-dire en vers, mais sans y joindre aucün accompagnement musical ; c’est ce caractère de sévérité qui sé— pare la poésie philosophique de la poésie ordinaire.

(1) Diog. et Sext., ἐδ,

dia sous Archelaüs. Lucien appuie cette dernière opinion. L’Athénien Boton est parfaitement inconnu. Pour Archelaüs, il s’agit de savoir si l’on adopte sur la date de la naissance de Xénophane l'opinion de Timée ou celle de Sotion, d’Apollodore et de Sextus. Dans l’opinion de Timée, Xénophane aurait très-bien pu entendre Archelaüs, un des maitres de Socrate, car 1] aurait été le contemporain de ce dernier. Mais, dans notre calcul, la chose est absolument impossible. Diogène déclare qu’il s’écarta de Thalès et de Pythagore, et qu'il critiqua sévèrement Épiménide. Il connaissait donc leurs systèmes s’il les rejeta. IL est en effet presque impossible qu’un homme né six cent dix-sept ans avant Jésus-Christ, et qui vécut un siècle entier sur les côtes de l’Asie-Mineure, en. Sicile et dans la Grande-Grèce, n'ait pas connu les philosophes dont la gloire remplissait et cette époque et ces contrées. La phrase célèbre de Platon qui semble faire remonter l'école éléatique plus haut encore que Xénophane, a fort embarrassé Heindorf, qui sur la foi de cette phrase cherche un philosophe éléatique ‘antérieur à Xénophane, et ne le trouve point. M. Brandis soupçonne que Platon a voulu dire seulement que, même avant Xénophane, le système de l’unité absolue avait dû se présenter à quelques esprits, ce qui est trés-vraisemblable, puisque l’idée de l’unité absolue est inhérente à lesprit humain. Mais il nous semble qu'il n’est ici question ni d’un philo-

XÉNOPHANE. 43 sophe éléatique, ni de l’esprit humain et de penseurs inconnus, mais de l’école pythagoricienne qui renfermait le germe de l’école d’Élée (4), et qui peut en être considérée comme la mère. Toutefois nous ne trouvons dans l’antiquité aucun passage où il soit fait mention des rapports directs de Xénophane avec l’instifut pythagorique dont parlent plusieurs modernes, si ce n’est peut-être celui que nous avons déjà cité, où Diogène dit qu’il enterra ses enfants de ses propres mains. Mais si c'était la une coutume pythagoricienne, elle était aussi pratiquée comme un exercice moral par des philosophes d'une école différente, et Diogëne au même endroit raconte la même chose d’Anaxagore. Si done avec son caractère indépendant et sa vie errante, Xénophane n’eut pas de maîtres, à proprement parler, il s’instruisit librement à la grande école de son siècle. Il s’inspira de toutes les doctrines contemporaines , mais 1l ne s’asservit à aucune, et fonda lui-même un système qui suppose l'existence et la connaissance préalable de deux autres. En effet, nous verrons plus tard que le système de Xénophane tient du pythagorisme , et qu’il résume en même temps toute la philosophie ionienne antérieure et contemporaine, et représente merveilleusement la destinée de cet homme de Colophon, qui, après avoir passé la plus grande partie de sa vie dans l’Ionie, vint achever sa carrière en Italie,

(1) Plat. Sophist. , éd. Heindorf, p. 367. Τὸ δὲ παρ᾽ ἡμῖν

et joindre à l’empirisme et aux habitudes de son premier pays quelque chose de l’esprit idéaliste de sa patrie adoptive. Quand on voit ainsi le rapport de la doctrine d’un philosophe avec les circonstances fondamentales de sa vie, on n’est plus tenté de mépriser la biographie : il vaut mieux la féconder et l'agrandir en le mettant an service de l’histoire. Dates, lieux, événements, tout contient des idées pour qui sait les reconnaitre, quelles que soient leurs formes ; rien n’est indifférent, car rien n’est arbitraire ; tont est à sa place, tout se rapporte au rôle assigné ἃ chaque philosopheet à chaque système.

Après avoir recherché et épuisé, autant que nous Yavons pu, les documents épars dans l'antiquité sur la vie de Xénophane, nous allons rassembler ici tout ce qu'il est possible de retrouver de ses différents ouvrages, avant d'arriver à celui qui contenait son système et qui a rendu son nom célèbre.

Diogène dans son introduction (1) nous apprend que Xénophane avait composé beaucoup d’ouvrages ; mais quels étaient ces ouvrages , c’est €e qu'il n’est pas toujours facile de déterminer avec précision.

L'antiquité presque entière attribue des silles à Xénophane. Strabon (2) et Eustathe (3) le déclarent positivement. Apulée (d’après la correction de Casaubon) le fait auteur de satires qui ne peuvent être

(1) 16. — (2) Liv. χιν. — (3) Jiad., τι.

. XENOPHANE. 45

que les silles, dont parle la tradition. Le scholiaste d'Aristophane cite même un vers de ces silles (4). À ce compte, Xénophane serait le premier sillographe et l'inventeur de ce genre de poésié. Mais une critique sévère lui a enlevé cet honneur. D'abord on voit par un passage de Proclus dans son commentaire sur les OEuvres et les Jours (2) qu'il n'avait jamais vu lui-même les silles de Xénophane. Ensuite Diogène n’en dit pas un mot; car dans la phrase tant controversée : γέγραρε δὲ καὶ ἐν ἔπεσιν,» καὶ ἐλεγείας καὶ iauCous. κατὰ Ἡσιόδου. καὶ Ouspov, 1] est impossible de voir des silles sous le mot ieuCous; en effet ἰάμξονς ne peut jamais signifier une satire en vers hexamètres. Or, tous les silles que nous connaissons sont écrits en ce mètre. On pent d’autant moins admettre cette hypothèse qu'iéuéous, a côté de ἐλεγείας et ἐν ἔπεσιν. désigne évidemment des iambes opposés à des pentamètres et à des hexamètres. Un passage de Sextus et un autre de Diogène ont donné à Stanley la clef de cette difficulté. Diogène (3) et Sextus (4) disent tous deux que Timon, le célèbre sillographe, dans un ouvrage divisé en trois Livres, où il faisait la satire des philosophes de son temps et des temps antérieurs, avait présenté le second et le troisième livre de ses silles sous la forme d’un dialogue entre Xénophane et lui. Il interrogeait Xénophane qui lui répondait. On con-

(1) Equit., v. 406. — (2) Éd. Gaisford, p. 165, sur le vers 284. — (3) Diog. , 1x, 3. — (4) Sext., Pyrrh., 1, 33, p. 58.

coit quels silles âcres et mordants Timon avait dû mettre dans la bouche de Xénophane. Il n’est donc pas impossible que plus tard ces vers, détachés du corps de l'ouvrage, aient été mis sur le compte du personnage qui les débitait, ce qui aura trompé Strabon, Eustathe, A pulée et le scholiaste d’Aristophane. Telle est l'hypothèse de Stanley, d’abord combattue et ensuite adoptée par Fabricius et généralement admise.

1] me semble bien résulter de la phrase de Diogène que nous avons citée, que Xénophane écrivit des jambes contre Homère et Hésiode. Cette phrase ἃ tourmenté tous les critiques. Vossius et Ménage sur Diogène veulent que Xénophane ait attaqué Homère et Hésiode en hexamètres, en pentamètres et en iambes , ce qui semble un peu fort; Kühnius, qu'il ait écrit des hexamètres, des pentamètres et des iambes, et qu'il ait écrit aussi contre Homère et Hésiode : interprétation qui contient à la fois une séparation et une addition arbitraire. Feuerlin et Rossi soupçonnent que la mention des iambes est une interpolation de quelque copiste, et comme Diogène , dans le même chapitre, parle d’un Xénophane de Lesbos , écrivain d’iambes, ils supposent qu’un copiste aura mis sur le compte de l’un ce qui se rapportait seulement à l’autre. Xénophane serait alors tout aussi innocent des iambes contre Homère et Hésiode que des silles. En effet, il est à remarquer que non-seulement il ne reste aucun iambe de Xénophane, mais qu'il n’en est pas question une

seule fois dans toute l'antiquité, et que pas un des nombreux commentateurs d’Homère et d'Hésiode n’en dit un mot. Cependant la phrase de Diogène subsiste , il est vrai, visiblement corrompue ; mais faute de documents il paraît impossible de la rétablir, et toute tentative à cet égard serait arbitraire et superflue. Qu'il nous suffise donc de constater que Diogène attribue à Xénophane des iambes contre Hésiode et Homère dont nul autre auteur ne parle, et dont il ne reste aucune trace. Toutefois il faut ajouter que Timon, au rapport de Diogène(1) et de Sextus (2), représente Xénophane comme un adversaire d'Homère ; et il ne faut pas oublier l’anec-: dote de Plutarque qui semble prouver que Xénophane faisait presque métier de décrier Homère. Convenons que, pour s’être fait une pareille réputation, pour que Timon l'ait choisi comme l’interprète de ses satires contre les philosophes et les poëtes, pour que l'antiquité se soit tellement prétée à cette fiction qu'elle ait fini par en être dupe, pour expliquer enfin l’anecdote de Plutarque, l’épithète de Timon et la phrase de Diogène, on est forcé d'admettre que d’une manière ou d’une autre Xénophane avait plus ou moins mérité le rôle vrai ou faux qu’on lui imposait. Nous souhaiterions pouvoir tout expliquer par la chaleur avec laquelle, dans son grand ouvrage sur la Nature, dont il sera question tout à l'heure, en sa qualité de philosophe et

(1) Diog., 1x, 3. — (2) Sext., Pyrrh., 1, p. 58.

de physicien , il attaqua Hésiode et Homère, et leur fit une guerre un peu trop vive, qui, mal comprise, luïaura donné l'apparence d'un ennemi d'Homère et d’Hésiode, lorsque peut-être il n’était que l'ennemi de l’emploi qu'ils avaient fait de leur génie pour répandre et accréditer les fables du polythéisme. Athénée (1) cite deux passages d’un ouvrage, τὸ evyysvixôr, de la parenté, qu'il rapporte à ‘un auteur nommé Zénophane, et 1] n’y a aucune raison pour changer ce nom en celui de Xénophane. De même ailleurs (2) il cite encore un passage d’un Zénophane, et il faut aussi conserver ce nom, ou, s’il fallait le changer, ce serait pour celui de Xénophon, le sujet de ce passage étant postérieur à Xénophane, et se rapportant au second Cyrus.

Diogène (3) veut qu’il ait écrit près de deux mille vers sur la fondation de Colophon et la colonisation d’Élée.

- Athénée cite quelques vers d’un ouvrage de Xénophane, intitulé Parodies, ἐν rapodaïs (4). Ménage hit σαρῳδίαις et entend les siles; en effet ces vers sont des hexamètres et par-là se prétent à la supposition de Ménage. Mais ils n’ont rien de satirique ; et si ces parodies faisaient partie des silles, comme les silles ont été ôtés ἃ Xénophane, il faudrait aussi lui ôter ce fragment et l’attribuer à Timon , d'autant plus que Diogène, en parlant des (1) Liv. x, éd. Schw.,t iv, p. 51. — (2) Liv. x, éd. Schw.,t. v, p. 83. — (3) Ibid, — (4) Éd. Schw., t. 1, p. 209.

silles de Timon , les appelle des espèces de parodies (1). Mais ce n’est là qu’une suite d’hypothèses, et il est plus sage de convenir que, ces questions étant encore fort mal éclaircies, il faut s’en tenir provisoirement à ce que dit Athénée et accepter les vers qu’il nous a conservés comme un morceau d’un ouvrage particulier de Xénophane (2). Ge sont les vers célèbres où l’on a vu jusqu’ici une allusion directe à Marathon ou à Salamine, et que nous avons cités plus haut :

Voici ce qu'il fant dire auprès du feu, etc.

Dans la Chronique d’Eusèbe Xénophane, le physicien, est donné comme un auteur tragique, scriptor tragædiarum. Ménage propose de liré elegiarum. En effet, Diogène, dans la phrase plusieurs fois citée, parle d’élégies de Xénophane; en différents endroits, il en rapporte des fragments, et Athénée nous en ἃ conservé un assez grand nombre. Par exemple, les quatre vers où Xénophane nous apprend qu’il y a déjà soixante-sept ans qu'il est célèbre, et que sa célébrité a commencé à vingt-ci

ans, sont tirés d’une élépie de Xénophane, d’après Diogène.

(1) Πάντας λοιδορεῖ καὶ σιλλαίνει τοὺς duypurixaus ἐν φῳρῳν ξίφος

. εἴδει. Diese IX, "11.

(2) ἢ n’y apas de raison pour changer πάρω δαὶ en rayer; tous les manuscrits ont πώρῳδαῖς, et παρῳδὰ était exactement la même chose que ce qu’on a appelé plus tard πιρρῳδύᾳ , un

chant en réponse à un autre , et par conséquent une sorte d’imitation satirique.

Voilà déjà soixante-sept ans Que la Grèce applaudit à mes travaux, Et j'avais alors vingt-cinq ans, Si toutefois il m’appartient de parler ainsi. Voici d’autres pentamètres que Diogène (1) attribue aussi à Xénophane :

On dit qu’en passant près d’un chien que l’on battait, Pythagore en eut pitié et dit à l’homme :

Arrête, ne le bats pas, car c’est l’âme d’an ami ; Je l'ai reconnue à ses cris.

Diogène rapporte ces quatre vers à une pièce qu'il appelle une élégie, et dont il nous a conservé le commencement :

Maintenant j’entrerai dans un autre discours, je montrerai le [chemin.

Suidas, au mot XÉNOPHANE, cite ces quatre vers d’après Diogène, dont il reproduit la phrase et l'expression. On les trouve aussi sans nom d’auteur dans l'Arthologie, pre de ces deux autres :

Pythagore, lorsqu'il eut trouvé la célèbre figure,

Fit un brillant sacrifice de bœufs.

Ces deux vers sont-ils de Xénophane ? Diogène (2) et Athénée (3) les citent détachés des quatre premiers. Plutarque (4) les attribue à Apollodore. Tous ont bien l'air d’être de la même main, et peut-être les uns et les autres sont-ils d’une époque postérieure à celle de Xénophane.

(1) vur, 36. — (2) var, 11. — (3) x, 13, éd. Schw., 1v, p. 30-31. — () Dans le traité : Qu’on ne peut vivre heureux selon Épicure; éd. Reiske , x, p. 501.

Les fragments élégiaques que nous a conservés Athénée sont d’un tout autre caractère, et paraissent , ainsi que le premier morceau cité par Diogène où X énophane parle de son âge et de sa gloire,

rfaitement authentiques. Leur naïveté, le mélange de rudesse antique et de grâce naissante, le goût du plaisir avec celui de la liberté, le mépris des exercices du corps, la critique des fictions mythologiques et l’éloge ingénu de soi-même , y révèlent le caractère de Xénophane et celui de l’'Ionie avec de légères teintes pythagoriciennes. Nous donnerons ici tous ces fragments peu connus, qu’il faut mettre parmi les monuments les plus anciens de la poésie philosophique chez les Grecs.

Tu avais (1) envoyé une cuisse de chevreau, et tu as reçu la cuisse | [ grasse Dan bœuf bien nourri, présent que n’aurait pas dédaigné celui Dont la gloire parcourra toute la Grèce et ne s’éteindra pas. Tant qu’il y aura des chants parmi les Grecs. Les critiques supposent qu’il s’agit ici d'Ulysse et du pied de bœuf qui lui fut jeté par mépris (2). Dans ce cas cet éloge d’Homère ne s’accorde point avec l’inimitié que l’on prête à Xénophane contre ce poëte, et. fortifie l'opinion que ce n’est pas le poëte dans Homère que Xénophane attaqua, mais le propagateur des superstitions mythologiques. Voici maintenant la description d’un ban-

quet (3) :

(1) Athén. , t. nt, p. 369, éd. Schw. — (2) Odrss,, xx,

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