LA COMÉDIE DES NUÉES
On a beaucoup agité la question, quelle a été l’influence de la comédie des Vuées sur l’accusation intentée plus tard à Socrate. Schleiermacher tire du Banquet et de la présence d’Aristophane dans la compagnie des amis intimes de Socrate cette conclusion, qu'il n’y eut jamais de haine véritable entre le comique et le philosophe ; et en effet, quand on voit la citation tout-à-fait amicale que Platon fait dans /e Banquet (1) d’un passage satirique des Nuées, on peut supposer qu’il ne lui restait nulle rancune des traits qu’Aristophane avait lancés contre son maître, comme le prouve encore le beau distique attribué à Platon sur Aristophane (2). Je suis aussi très-convaincu que jamais Aristophane n'eut aucune mauvaise intention contre Socrate, et que dans les Nuées, qui furent jouées vingt-trois
(1) Voyez ma traduction, t. νι, p. 339.
(2) Olympiodore, Fie de Plator dans le Commentaire sur l'Alcibiade :
Les Grâces cherchant un asile, Rencontrèrent l'esprit d’Aristophanc.
ans avant l'accusation, il ne songeait pas le moins du monde à préparer cette accusation. Si c’est là la seule induction que l’on veut tirer du Banquet, je l’accepte, et la-dessus je suis complétement de l’avis de Schleiermacher (1), de Wolff (2), d’Ast (3), du Quarterly Review (4), et de Prinsterer (5) ; mais si, abstraction faite des intentions d’Aristophane, on veut conclure du Banquet que la pièce des Nuées n'eut aucune influence sur le procès de Socrate et ne s’y rapporte d'aucune manière, j'avoue qu'il m'est impossible de partager cette opinion. Tout concourut dans la mort de Socrate, comme il arrive toujours dans les événements nécessaires. Les causes de celui-ci furent :
4° Les ressentiments du peuple lettré et des beaux esprits du temps, que Socrate avait soulevés en démasquant leur ignorance ;
2° Les ombrages de la toute-puissance démocratique qu'irritait l’impassible équité de Socrate;
3° Le courroux longtemps contenu du pouvoir sacerdotal, qui, après avoir vu d’assez mauvais oil les premières études physiques et astronomiques de Socrate, fort suspectes de tendre plus ou moins directement à ruiner le paganisme ( témoin l'affaire d’Anaxagore et de plusieurs autres physiciens),
(1) Platon’s Werke, 11° p.,t. τ, p. 383.
(2) Sympos., Einleit., p.42.
(3) Platon’s Leben und Schriffien, p. 317.
(ἢ N° 42, sept. 1819, p. 271.
(5) Prosopographia platonica, p. 177.
éclata enfin lorsqu'il vit Socrate proclamer, ἃ | place des divinités consacrées, une Providence, m nifestée à la fois dans la nature par les causes finale auxquelles se rapportent en dernière analyse tou les phénomènes extérieurs, et dans l’homme, da Socrate par exemple, par la voix intime de la cor science, organe immédiat et incorruptible de la d vinité (c'est le sens du mot δαίμων), qui dispens de recourir à l'intermédiaire officiel de la religix établie et de ses ministres.
Telles furent les causes du procès de Socrate mais ce fut surtout l’accusation d’impiété qui l'a cabla : la religion menacée rallia autour d’elle 1 ἐμ compromis et l’art insulté. Nous avons fait vor ailleurs que les réponses équivoques de l’4pobgte (1) ne sont rien moins que satisfaisantes sur [ ticle de l’impiété, et il y a quelque chose d’absuntk aujourd’hui à vouloir défendre Socrate d’avoir ét en effet peu orthodoxe de son temps, et le premier héraut de la révolution dont il fut le martyr, et :
‘laquelle il a attaché son nom. Si Socrate avait pens comme Euthyphron, il serait mort dans son lit; mais l’adorateur impie d’un dieu inconnu , le prophète d’une foi nouvelle devait finir comme il a fini Disons-le nettement : en attaquant le paganisme, sur lequel reposait l’état dans l’antiquité, Socrate ébranlait l’état; devant l’état il était coupable. Or Aristophane, excellent citoyen, gardien et vengeur
(1) Traduction de Platon, Argument de lApologie, t. 1" p. 95. |
de l’état et de la religion, et qui du haut de son théâtre comme d’une tribune combattait sans pitié, avec les armes redoutables du ridicule, tout ce qui lui paraissait contraire aux intérêts de la patrie et à l'ordre établi, Aristophane, sentinelle vigilante, devait jeter un cri d’alarme à la nouvelle direction des études de la jeunesse athénienne , et à l'appari- .tion d’oisifs novateurs occupés des cieux plus que . de la patrie, et dans les cieux trouvant des astres à la place des dieux du pays. Socrate était au premier rang de ces novateurs; Aristophane les persiffla donc au nom de l’état dans la personne de Socrate. Dans l'antiquité, la religion, l’état et l’art se prétaient une force mutuelle : la première comédie avait une mission très-sérieuse , et les bouffonneries d’Aristophane couvrent des pensées profondes. As surément Aristophane n’eut pas l’intention de dresser l’acte d'accusation de Socrate, pas plus que Socrate n'eut l’intention de faire une révolution; mais dans l’histoire, il ne s’agit pas des intentions des hommes, il s’agit de leurs actes , de leur caractère général et de leurs effets incontestables. Socrate était l’organe d’innovations qui devaient triompher, mais dont le jour n’était pas venu; Aristophane était le défenseur presque officiel de la cause attaquée par Socrate. Les deux personnes pouvaient se voir et même s'aimer ; les deux causes étaient ennemies, et la plus forte accabla l’autre. D'abord, la religion menacée se suscita pour vengeur un poëte qui attaqua les innovations dans la
personne de Socrate, seulement par le ridicule ; enfin le mal s’accroissant et le ridicule poétique étant impuissant , la religion appela l’état à son secours pour la délivrer de leur redoutable adversaire, sauf d’ailleurs à Aristophane et à Socrate, dans l’intervalle de la représentation des Vues à l’accusation juridique, à souper ensemble chez Agathon.
C’est ainsi qu'il faut concilier le Banquet et le passage célèbre de l’/pologie (1) : « Ce sont eux, Athéniens, qui, s’emparant de la plupart d’entre vous dès votre enfance, vous ont répété et vous ont fait accroire qu'il y a un certain Socrate, homme savant, qui s’occupe de ce qui se passe dans le ciel et sous la terre... Voilà mes vrais accusateurs: car en les entendant, on se persuade que les hommes livrés à de pareilles recherches ne croient pas qu'il y ait-des dieux... Ce qu’il y a de bizarre , c’est qu’il ne m'est permis ni de connaître ni de nommer mes accusateurs, à l’exception d’un certain faiseur de comédies... Voilà l’accusation; c’est ce que vous avez vu dans la comédie d’Aristophane..….. » Dans le Banquet, les individus seuls sont en présence et conversent ensemble amicalement ; dans l’Æpologie, les causes mêmes sont aux prises, et sous ce rapport on peut placer très-justement Aristophane parmi ceux qui ont amené le triste dénouement qui s’apprête. En effet, comment supposer que les Vuces n’aient.pas préparé le peu-
(1) Zbid., p. 64.
PROCÈS DE SOCRATE. 144 ple et le magistrat à voir dans Socrate un citoyen équivoque, un novateur dangereux, digne du sort d'Anaxagore et de Prodicus? Les Nuées ne soulevérent pas l'accusation contre Socrate, mais lui frayèrent la voie. Ce qui avait produit la comédie l’accrédita, et quand le temps fut venu, la convertit en accusation. La seule différence est celle du premier acte d’un drame à son dernier.
On insiste et on soutient que l'effet des Vuées dut être d'autant moindre, et se perdre d’autant plus aisément dans l’espace de vingt-trois années, que les traits d’Aristophane ne portaient évidemment pas sur Socrate, et que le Socrate des Vuées ne ressemblait en rien au Socrate réel. Et on répète avec une confiance parfaite les paroles de Socrate dans l’Æpologie, qu'on l’accuse à faux de s’occuper de physique et d'astronomie, qu’il n’en sait pas un mot et n’y a jamais pensé. « Je ne me suis jamais mélé de ces matières (1) et je puis en prendre à témoin la plupart d’entre vous. » Mais contre l’4pologie nous avons un témoignage sans réplique, le Phédon : Socrate y avoue que dans sa jeunesse (2) il était passionné pour les recherches de physique. « Pendant ma jeunesse, il est incroyable quel désir j'avais de connaître cette science qu’on appelle Îa physique. Je trouvais sublime de savoir la cause de chaque chose, ce qui la fait naître, ce qui la fait mourir, ce qui la fait être, et je me suis souvent
(1) Ibid, p. 66. — (2) Ibid., p. 273.
tourmenté de mille maniéres, cherchant en moimême, si c’est du froid ou du chaud, dans l’état de corruption, comme quelques-uns le prétendent, que se forment les êtres animés; si c’est le sang qui nous fait penser, ou l’air ou le feu, ou si ce n'est aucune de ces choses, mais seulement le cerveau qui produit en nous toutes nos sensations, celles de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, qui engendrent à leur tour la mémoire et l'imagination, lesquelles, reposées, engendrent enfin la science. Je réfléchissais aussi à la corruption de toutes ces choses, aux changements qui surviennent dans les cieux et sur la terre. » Ce passage du Phédon est une défense véritable des Vuées. On voit que Socrate s’y danne ‘ pour avoir été à peu près tel que le grand comique le représente , avec l’exagération et la haute bouffonnerie qui sont propres à la première comédie. Plus tard, il est vrai, Socrate renonça à ses premiéres études et quitta les spéculations physiques et cosmologiques pour la philosophie morale jusqu'alors fort négligée. Lui-même nous raconte encore, dans le Phédon (1), comment l'étude des phénomènes extérieurs considérés en eux-mêmes ne le satisfit point, et comment il chercha un point de vue plus élevé et plus intellectuel. Ce point de vue fut le Νοῦς d'Anaxagore, qui devint pour Socrate et par Socrate la vraie Providence. De la l'étude des lois morales et des causes finales substi-
tuée à celle des phénomènes et des lois physiques, et toute la seconde époque de la vie de Socrate. La premiere justifie les Nuées ; la seconde n’était pas propre à en détruire l’effet ; car les nouvelles études de Socrate achevèrent ce qu’avaient commencé les premières, et si la physique d’Anaxagore avait ébranlé les divinités du soleil et de la lune, le sentiment d’une Providence partout présente et surtout dans l’âme enseigna à les remplacer avec avantage.
La conséquence de tout ceci est qu'il ne faut point se révolter contre ce qui a été, car ce qui a été était ce qui devait étre. Platon peut avoir admiré la grâce supérieure du génie d’Aristophane, et Aristophane peut avoir rendu justice à l’excellent caractère de Socrate, sans que pour cela les choses aient moins suivi leur cours. Socrate jeune avait .été traduit devant le peuple par Aristophane; Socrate dans sa vieillesse fut traduit devant Paréopage :
c'était toujours le même Socrate, et l'esprit qui in-
spira Âristophane et celui qui entraîna l’aréopage était aussi le même esprit.
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