Ouv. inéd.,V' ^9i
Raban-Maur et notre anonyme enseignaient aussi que les genres et les espèces, les universaux, sont des conceptions de l'esprit, et qu'ils n'ont de réalité que dans les individus où l'esprit les recueille par voie de comparaison et d'abstraction. De là à conclure que les universaux ne sont que des mots, il n'y avait qu'un pas; mais ce pas, ni Raban, ni l'anonyme ne l'ont fait; Boëce non plus n'avait pas été jusque-là. Dans l'Introduction de Porphyre, cette expression, les cinq mots, ne s'applique, comme nous l'avons déjà dit, qu'aux Prœdicabiliay aux abstractions évidemment verbales, à savoir, le genre, l'espèce, la différence, le propre, Taccident, et nullement aux universaux proprement dits, les genres et les espèces. Porphyre, dans la double solution qu'il énonce du problème de la nature des universaux, n'indique en opposition à la solution platonicienne que la solution péripatéticienne, et celle-ci n'allait pas jusqu'au nominalisme. Dans toute l'antiquité, le péripatétisme, développé et commenté par tant d'esprits pénétrants et rigoureux, et dans une indépendance philosophique illimitée, ne produisit jamais une telle conséquence, ou du moins cette conséquence n'y eut jamais le rang et la dignité d'une doctrine. Si donc le nominalisme n'est qu'une conséquence du péripatétisme, et si par là il se rattache a la philosophie ancienne, il faut reconnaître que c'en est une conséquence nouvelle, inconnue, inouïe; c'est un fruit tout à fait nouveau, éclos à la fin du onzième siècle, et donné à la philosophie moderne par la scholastique et par un Français. Or, une époque philosophique, religieuse ou politique, n'existe qu'a une condition : qu'elle possède un principe nouveau, qui devienne le fondement
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(l'un grand débat et produise un grand mouvement. Ce grand mouvement, ce grand débat est ici la lutte du nominalisme et du réalisme; et cette lutte ne pouvait prendre de l'importance et de la grandeur qu'autant que s'élèverait une opinion nouvelle, nette et précise, qui, allant droit a toutes ses conséquences éclaircît d'abord l'horizon nébuleux du péripatétisme indécis légué par Boëce aux écoles carlovingiennes. La scholastique, comme époque originale de l'histoire de la philosophie, commence avec la querelle du nominalisme et du réalisme : c'est le nominalisme qui a engagé cette querelle; c'est donc lui qui Ta produite , et avec elle la philosophie scholastique.
Dès qu'un principe nouveau est déposé dans le monde, s'il a de la vie et de la force, il le fait voir, en se développant, par la variété et l'importance de ses applications. Le nominalisme, à peine né, s'appliqua d'abord à la théologie, qui était la grande affaire, l'intérêt vivant de l'époque. Roscelin transporta dans la théologie le même esprit d'indépendance et de conséquence qu'il avait montré en dialectique. Ici nous possédons ses propres paroles, rapportées par saint Anselme. Jusque-là la théologie consistait dans l'exposition plus ou moins régulière des dogmes sacrés; Roscelin essaya d'introduire une méthode nouvelle. « Les païens, dit-il, défendent « leur religion, les juifs défendent la leur; nous aussi, « chrétiens, il faut que nous défendions notre foi. » « Pa- (( gaui defendunt legem suam, judœi defendunt legem « suam; igitur et nos chrisliani deberaus defendere fidem (( nostram ^ » Ici défendre voulait dire cxpliiiuer : mais