‹ Fragments philosophiquesChapitre 36 sur 92 · Anselm. opp. De fide Trinitalis , p · texte numérisé non relu

Anselm. opp. De fide Trinitalis , p

les premières explications ne furent pas heureuses; celles de Iloscelin détruisaient le christianisme dans le dogme de la Trinité. En effet, si les parties, les qualités et les rapports n'existent pas et ne sont que des mots, les rapports des trois personnes divines entre elles s'évanouissent, et il n'y a plus ou qu'un seul Dieu sans trinité de personnes, ou trois personnes, ou plutôt trois êtres, trois Dieux, sans unité ; car Tunité qui n'est pas celle de l'individu est pour le nominalisme un pur mot. De la le dilemme de Roscelin : Ou les trois personnes de Dieu ne sont pas seulement trois personnes, mais trois choses qui existent chacune individuellement et séparément, comme existent trois anges ou trois âmes, et n'ayant de commun entre elles que la ressemblance ou l'identité de volonté et de puissance; ou bien les trois personnes ne font qu'un seul Dieu, et dans ce cas ce Dieu seul existe sans distinction de personnes; il agit tout entier quand il agit; et par conséquent il faudrait dire que le Père et le Saint- Esprit ont dû s'incarner quand le Fils s'est incarné. Or, cette dernière hypothèse est absurde : donc il faut adopter la première, et admettre que les trois personnes sont en effet trois êtres distincts, et pour ainsi dire trois Dieux. Telle est l'opinion renfermée dans trois passages dont la ressemblance atteste assez qu'ici encore nous possédons les paroles mêmes de Roscelin. Le premier de ces passages est la lettre d'un nommé Jean à saint Anselme, pour lui demander son avis sur la question soulevée par Roscelin : « Ilanc enim inde quœstionem Roscelinus de ({ Compendio movet. Si très personœ sunt una tantum « res et non sunt très res per se, sicut très angeli aut « très animœ, ita tamen ut volunlate et potenlia omnino

K sint idem ; crgo Pater et Spiritus Sanctus cum Filio in- « carnatus est ^ » C'est après avoir reçu cette lettre que saint Anselme, encore abbé du Bec, écrivit a Fulcon, évoque de Beauvais : a Audio... quia Roscelinus clericus « dicit in Deo très personas esse très res ad indicem se- « paratas, sicut sunt très angeli, ita taraen ut una sit vo- (( luntas et potestas; aut Patrem et Spiritum Sanctum « esse incarnatum, et très Deos vere posse dici, si usus (( adraitteret^ » Le dernier passage est celui du De fide TrinitàtiSy écrit plus tard, et qui ne porte plus sur de simples bruits. « Si in Deo très personœ sunt una tantum « res, et non sunt très res, unaquœque per se separatim, « sicut très angeli aut très animœ, ita tamen ut voluntate « et potentia omnino sint idem, ergo Pater et Spiritus « Sanctus cum Filio incarnatus est. » Encore une fois, c'est là ou la non-distinction des personnes de la Trinité et leur confusion dans un seul être réel, ou bien la substitution de trois substances réelles à la simple distinction de personnes. Cette dernière opinion est celle de Roscelin : c'est le trithéisme ; il dérive ici du principe métaphysique qu'il n'y a de réalité que dans les individus et dans les choses particulières, et, cette métaphysique était absolument incompatible avec le christianisme.

Arrivé a cette nouvelle conséquence, le nominalisme ne pouvait manquer de soulever contre lui l'esprit du temps et l'autorité ecclésiastique. Roscelin, né peut-être en Bretagne ^, et qui était chanoine de Compiègne\ et

^. Baluze, Miscell., tora. iv, pag. 478, 479. 2. Anselm. opp., epistol. lib. ii, epist 4^ , p. 557. 5. Aventinus, Annal. Boior. lib. vi, pag. \0o. A. Passîm. Histoire littéraire ^ tome ix, pag. 5b9.

probablement y enseignait; fut traduit devant un concile, celui de Soissons, en 4 092 ou en H 093. Il paraît qu'il essaya de se mettre a l'abri sous l'autorité de Lanfranc et de saint Anselme, auxquels il attribua son opinion; mais hautement désavoué par ce dernier, il fut obligé d'abjurer, non par conviction, mais dans la crainte d'être massacré par le peuple \ Il ne fut pas moins condamné, forcé de quitter la France et de se réfugier en Angleterre ^. La leçon était sévère ; elle fut inutile : en Angleterre, Roscelin déclara qu'il persistait dans son opision ^, et il la répandit même en secret; c*est alors que saint Anselme , qui de l'abbaye du Bec était passé a l'archevêché de Cantorbéry, se décida a publier contre lui son traité de la Trinité et de l'Incarnation.

Mais ni sa première condamnation ni la nouvelle accusation que lançait contre lui le puissant et vénéré archevêque de Cantorbéry, ne corrigèrent Roscelin. En philosophie, il avait troublé l'école avec le nominalisme ; en théologie, il avait attaqué le dogme fondamental du christianisme : il ne lui manquait plus, pour combler ses malheurs et pousser jusqu'au bout son rôle de novateur, que de s'attaquer a la puissance ecclésiastique elle-même. On sait qu'à cette époque les mœurs du clergé anglais étaient fort relâchées; beaucoup de prêtres avaient des concubines ; souvent même ils étaient mariés ; leurs enfants entraient dans l'Église , et par la protection de leurs pères envahissaient les bénéûces. Roscelin s'éleva contre

\. Anscliu. opp. De fîde Trimtatïs, pag. A2. a ... Audivi prœfatœ novitatis auctorem... dicere se non ob aliud abjurasse nisi quod dicebal quod a populo interfici timebat. »

2. Abfcl opp. pag. 534, 535. « ... hccrcsis... exilio punita. i) 5. Ausclm. opp. ibid, « in sua pcrseverantem seutentia. »

408 t»HILOSOPIIIE SCHOLASTIQUE.

cet abus. Un Français qui était comme lui en Angleterre, et enseignait a Oxford, Thibault d'Étampes, prit la défense du clergé anglais dans une lettre adressée à Roscelin; et, en réfutant ses arguments, il nous les a conservés *. « Roscellino Compendioso magistro Theobaldus « Stampensis magister Oxfordiœ : Non plus sapere quam « oportet, sed sapere ad sobrietatem. » Roscelin prétendait i^ que les enfants de prêtres, nés en dehors d'un légitime mariage, sont hors de la loi, exleges, et qu'il était injuste de les préférer a ceux qui n'avaient pas contre eux une pareille origine ; 2*" que le baptême de ces enfants effaçait leurs péchés, mais sans changer leur condition; 3" qu'en ne les recevant pas dans les ordres, on empêcherait le scandale d'enfants de prêtres élevés aux dignités ecclésiastiques. Sans doute , Roscelin exagérait , et ce qu'il demandait était injuste relativement a des enfants qui ne devaient pas être punis des fautes de leurs pères; mais il est certain qu en admettant trop facilement dans l'Église de pareils candidats, on ouvrait la porte à mille abus, on laissait impunie une licence coupable, et on avait l'air de l'autoriser. Aussi l'Église elle-même prit-elle a cet égard de sages mesures, à la fois éloignées d'une injuste rigueur et d'une scandaleuse indulgence ^. Mais le clergé d'Angleterre trouva plus commode de persécuter Roscelin que de réformer ses mœurs, et il s'éleva contre notre pauvre compatriote un tel orage, qu'il courut risque de la vie et fut contraint de quitter l'Angleterre^ et de venir re-

>!. Dachery, Spicilegium , t. m, p. \42.

2. Au concile de Clermont, il fut décidé que les fils de prêtres n'entreraient dans les ordres qu'avec une dispense spéciale, p. Abœl. opp. ibid, « Ab utroque regno in quo conversatus est, tam An-

demander un asile à la France. Il paraît qu'il dut faire une rude pénitence et subir de sévères corrections, « ut « aiunt, a canonicis verberatus, » sans pouvoir rentrer dans ses droits et dans ses fonctions de chanoine ^ Dans sa détresse, Roscelin s'adressa à Yves, évoque de Chartres, et lui demanda une place dans son église. Mais la réputation de Roscelin était si mauvaise, qu'Yves n'osa point le recevoir ; et dans une lettre qui nous est parvenue, le prélat motive son refus sur la crainte de se rendre suspect lui-même en accueillant Roscelin , et que son arrivée à Chartres n'y soit l'occasion de graves désordres : il va même jusqu'à dire qu'on pourrait bien le lapider ^. D'ailleurs , il reconnaît qu'on l'a injustement dépouillé '\ Mais il se plaint qu'après sa condamnation il ait recommencé à répandre sa doctrine et d'autres tout aussi mauvaises. Il lui insinue qu'il doute de la sincérité de sa conversion actuelle, et l'engage à publier une rétractation formelle : à ce prix, il lui promet sa protection, le pardon de l'Eglise et un bénédce ^. Roscelin ne suivit pas ce conseil. Est-ce alors ou auparavant qu'il écrivit une lettre contre le bienheureux Robert d'Arbrisselle ,

glorum scilicet quam Francorura, cum summo dedecore expulsus est... ut ad régis anglici imperium ab Anglia turpiter impudens ejus contumacia sit éjecta et vix tum cum vita evaserit. »

i. Ihid. « Et in ipsa, cujus pudore canonicus dicitur, beati Martini ecclesia, nunquam, ut aiunt , a canonicis verberatus, morem solitum servaverit. »

2. Iv. Carnot. opp. epistol. vu. a ... Et audito noraine tuo et pristina conversatione tua, more suo solilo, ad lapides convolarent et lapidum aggcre praefocarent. »

3. Ibid. a si... te afflixit et rébus tuis te nudavit quoruradam violentorum rapax avaritia. »

4. Ibid. « Restât igitur ut palinodiam scribas... sic... beneficiis poteris ampliari. »

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