‹ Fragments philosophiquesChapitre 39 sur 92 · Anselm. opp. Dial. de Vev., c. xm, p · texte numérisé non relu

Anselm. opp. Dial. de Vev., c. xm, p

ment d'une manière indirecte qu'il réfute l'opinion de Hoscelin sur la nature des universaux, et qu'il lui échappe quelques mots dont on peut tirer une sorte de théorie. Nous nous sommes déjà servi de ce passage, et nous allons le reproduire intégralement : « lUi utique nostri « teraporis dialeclici, imo dialectice hœretici, qui non nisi « flatum vocis putant esse universales substantias, et qui « coloremnon aliud queuntintelligere quam corpus, nec (( sapientiam hominis aliud quam animam, prorsus a spi- « ritualium quœstionum disputatione sunt exsufflandi. In « eorum quippe animabus ratio, quœ et princeps et judex (( omnium débet esse quœ sunt in homine, sic est in ima- (( ginationibus corporalibus obvoluta ut ex eis se non « possit evolvere, nec ab ipsis ea quœ ipsa sola et pura « contemplari débet, valeat discernere. Qui enin nondum « intelligit quomodo plures homines in specie sint unus « homo ; qualiter in illa secretissima et altissima natura « comprehendet quomodo plures personse, quarum sin- « gula quœque est perfectus deus, sint unus deus? Et (( cujus mens obscura est ad discernendum in ter equum « suum et colorem ejus, qualiter discernet inter unura « deum et plures relationes ejus? Denique qui non potest « intelligere aliquid esse hominem, nisi individuum, nulla- « tenus intelliget hominem, nisi, humanam personam. » Ce passage fait naître les observations suivantes : 1° Saint Anselme appelle les universaux, substantias universales^ expression évidemment réaliste.

2"^ Il rattache le nominalisme à l'empirisme, rapport que l'histoire entière démontre, mais qu'au moyen âge saint Anselme a le premier signalé; et il rattache le réalisme à cette autre philosophie qui admet au dessus des

sens et des facullés qui en dérivent, un moyen spécial de connaître, une faculté propre et indépendante, l'intelligence, la raison. Selon l'empirisme, comme on ne peut 1 ni voir ni toucher les universaux, et pas davantage se les représenter « sic est in imaginationibus corporalibus ob- à « voluta ut ex eis se non possit cvolvere », on en conclut fort naturellement que ce sont de vains mots. On arrive à un tout autre résultat avec la philosophie qui admet la raison comme distincte des sens et de l'imagination, comme étant la faculté de connaître par excellence, « ra- « tio quœ princeps et judex omnium débet esse , » et comme ayant des objets qui lui sont propres, et de la réalité desquels elle est seule juge compétente, « ea quœ (( ipsa sola contemplari débet. » Ce langage est à peu près celui que Platon adresse à Protagoras, les Alexandrinsaux Péripatéticiens, et l'idéalisme moderne à Hobbes, à Gassendi et a Coudillac, qui sont nécessairement et ouvertement nominalistes, parce que pour eux la raison n'est point une faculté spéciale et indépendante, et que toutes nos facultés viennent de la sensibilité, pour laquelle assurément les universaux sont des chimères.

3« Saint Anselme reproche au nominalisme de ne reconnaître d'autre réalité que les choses particulières, dans l'homme, par exemple, que l'individu : « non potest in- (( telligere aliquid esse hominem, uisi individuum, etc. » Donc, en attribuant à saint Anselme la doctrine contraire à celle qu'il réfute, nous croyons pouvoir légitimement conclure de ce qui précède que, selon saint Anselme, l'homme n'est pas tout entier dans l'individu. Il accuse le nominalisrae de ne pas comprendre comment plusieurs hommes particuliers ne sont qu'un seul et même homme,

ABÉLARD. Wl

(( nondum intelligit quoraodo plures homines in specie « sint unus horao; » donc il pensait que non-seulement il y a des individus humains, mais qu'il y a en outre le genre humain, l'humanité, qui est une, comme il admettait qu'il y a un temps absolu que les durées particulières manifestent sans le constituer, une vérité une et subsistante par elle-même, un type absolu du bien, que tous les biens particuliers supposent et réfléchissent plus ou moins imparfaitement, selon la doctrine du Monologium, du Proslogium et du Dialogus de veritafe. Et ici nous ne pouvons nous empêcher de donner raison à saint Anselme contre Roscelin, au réalisme contre le nominalisme, et en général à l'idéalisme contre l'empirisme. Il nous est impossible de ne pas croire avec le sens commun et le vulgaire, qu'il y a en effet un genre très-réel, appelé le genre humain, composé de mille et mille individus, tous très-différents entre eux, mais qui tous aussi ont quelque chose de commun. Or, ce quelque chose qui leur est commun a tous, au milieu de toutes les différences qui les séparent, ce quelque chose de commun ne peut pas être individuel aussi ; car tout ce qui est individuel et particulier est nécessairement dissemblable. Il faut donc bien que ce quelque chose de commun à tous les êtres humains, individuels et dissemblables, soit quelque chose d'universel et d'un, qui constitue ce qu'on appelle le genre humain. Ainsi le genre humain n'est pas un mot, ou bien il faut prétendre qu'il n'y a réellement rien de commun et d'identique dans tous les hommes, que la fraternité et l'égalité de la famillo humaine sont de pures abstractions, et que la seule réalité étant l'individualité, la seule réalité est par conséquent la différence, c'est-à-

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dire l'inimitié et la guerre, sans autre droit que la force, sans autre devoir que l'intérêt, sans autre remède que la tyrannie ; tristes mais nécessaires conséquences que la logique et rhisloire imposent au nominalisme et a l'empirisme, et qui soulèvent contre eux, avec le christianisme, le sens commun et la conscience du genre humain.

4° Jusqu'ici le réalisme de saint Anselme a raison contre le nominalisme de Roscelin ; mais le réalisme devait avoir aussi ses exagérations pour que la querelle, qui devait être si utile a l'esprit humain, pût être continuée ; car c'est par leurs erreurs que les systèmes se combattent, et c'est par leurs combats qu'ils se développent et se perfectionnent. Voici le point sur lequel le réalisme perd ses avantages, prête le flanc aux attaques du nominalisme, et par là le rend nécessaire et le légitime.

Oui, sans doute, il y a dans les êtres, sous leurs éléments particuliers et individuels, quelque chose de commun et de général qui nous permet de les ranger en diverses classes, dont chacune a son unité : cet élément général, pris en lui-même, a sa réalité et n'est point un pur mot; mais il ne s'ensuit nullement qu'on puisse prendre au hasard dans une chose, au lieu de son attribut fondamental et générique, telle ou telle qualité accidentelle pour la considérer séparément, et s'imaginer alors que cette réalité accidentelle possède en effet quelque réalité hors du sujet individuel où elle a été prise ou hors de l'esprit qui la considère : ce serait réaliser des abstractions. C'est la la pente et l'écueil du réalisme ; c'est donc là le point d'attaque et le triomphe du nominalisme. Saint Anselme admet très-légitimement la réalité du genre humain distincte de la réalité des individus dont il se

compose. A lu bonne heure; mais, la carrière une fois ouverte à l'abstraction , le platonicien saint Anselme y commence cette longue suite de faux pas et d'erreurs qui vont à leur tour décrier le réalisme. Il reproche à Roscelin de ne pas savoir distinguer la sagesse d'un homme de rame dans laquelle cette sagesse réside, « non... queunt (( intelligere... sapientiam hominis aliud quam animam. » Il y aurait ici bien des explications à demander. Mais saint Anselme va plus loin ; il reproche à Roscelin de ne pas savoir distinguer la couleur d'un corps de ce corps, « co- « lorem non aliud queunt intelligere quam corpus; » et plus bas : « cujus mens obscura est ad discernendum inter (( equumsuumetcolorem ejus. » Entendons-nous. Roscelin n'avait pu nier que l'esprit de l'homme a la faculté de considérer une qualité à part de son sujet ; mais il avait nié qu'une qualité ainsi abstraite de son sujet eût aucune réalité. C'est la réalité de celte abstraction et non pas sa possibilité qui était en cause; et, ou le reproche que saint Anselme adresse au nominalisme n'a pas de sens, ou il en faut conclure que saint Anselme admettait que la couleur a de la réalité hors du corps coloré, comme le genre humain a sa réalité indépendamment des individus qui le composent. Or, cette assimilation du prétendu universel, la couleur, avec les vrais et légitimes universaux, n'est pas soutenable. Le nominalisme pouvait répondre a saint Anselme, et aujourd'hui toute saine philosophie répondrait que la couleur est a la fois une sensation de l'âme et une modidcation des corps, qu'une sensation n'existe que dans l'âme qui l'éprouve, et une raodilicaliondans le sujet modifié; que, dans celte raodilication, les seuls éléments réels sont, d'une part, la lumière, de l'autre, le corps avec ses formes et ses proprié-

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les, et que c'est la combinaison de ces éléments qui produit l'accident appelé la couleur. On peut bien dire que cet accident a sa réalité comme accident, mais rien de plus; et il n'y a point Ta d'universel. Sans trop insister, car il nous faut bien subordonner la discussion philosophique a l'histoire, on voit poindre déjà une de ces abstractions réalisées, une de ces entités imaginaires qui ont > fait si beau jeu a l'école nominaliste et ont tant nui à la réputation des universaux et aux véritables réalités *.

Nous venons de reconnaître pour ainsi dire le champ de bataille de la scholaslique naissante, le caractère, les prétentions, les vices et les avantages des deux écoles qui la constituent en la divisant. L'école réaliste admet la réalité des universaux, c'esl-à-dire des espèces et des genres, du genre humain par exemple, et cet exemple, qui remonte à Aristote, une fois mis en circulation par Boëce , et accepté par saint Anselme, comme il l'avait été trèsprobablement par Roscelin, devient l'exemple sur lequel les deux partis se donnent rendez-vous. Dans ces limites, récole réaliste a raison ; mais elle en sort, et, confondant avec les vrais universaux, avec les vrais genres, de pures abstractions comme la couleur séparée du corps coloré, elle tombe dans le vice célèbre de réaliser des abstractions. D'un autre côté le nominalisme montre l'illusion des abstractions réalisées, et il en donne le secret; ce secret c'est la puissance du langage, qui réalise en quelque sorte les conceptions de l'esprit en les revêtant d'une forme à laquelle ensuite on s'arrête, comme si elle avait une réalité intrinsèque. Le nominalisme a donc raison à son tour, et il est utile en signalant le danger des abs-

1. Sur ce point capital, voyez ire série, t. iv, leçon xxie, p. 457-461, et iio série, t. m, leçon xx, p. 213-2n.

tractions réalisées et en appelant l'attention sur la merveille du langage; mais il a toit, et il est lui-même profondément dangereux , lorsqu'il réduit des attributs essentiels à des qualités accidentelles, et confond avec des conceptions purement verbales des existences immatérielles, il est vrai, mais réelles , qui sans doute sont des conceptions dans la pensée de l'homme et des mots dans le langage, mais qui sont indépendantes des conceptions que l'homme s'en forme et des mots dont il les revêt; des existences sans lesquelles les conceptions que nous nous en formons, et toute conception générale, et par conséquent le langage lui-même, serait impossible; des existences enOn dont la réalité détruite emporte avec elle celle de toutes nos sciences avec leurs classifications, et les réduit a des arrangements conventionnels dépourvus de vérité et indignes d'occuper un seul jour un homme sérieux. Ne voir partout que des conceptions abstraites empruntées aux données sensibles et réalisées par des mots, c'est la tendance du nominalisme et de l'école dont il est l'expression extrême mais fidèle, à savoir, l'école empirique ; et réaliser des abstractions est la tendance de récole opposée et la pente fatale où la pousse le génie de l'idéalisme. Telles sont les deux écoles que représentent, à la fin du onzième siècle et au commencement du douzième, Roscelin et saint Anselme. Nous allons les voir en se développant manifester leurs qualités et leurs défauts, et par les uns comme par les autres servir presque également à leur insu la véritable philosophie.

Réalisme plus scientifique de Guillaume de Champeaux.

Le traité de la Trinité^ composé quelque temps après II. il

le concile de Soissons, peut ôtre considéré comme le manifeste du christianisme contre le nominalisme. Dans la polémique que nous venons de retracer, saint Anselme représente TEgiise ; Guillaume de Champeaux est en quelque sorte le représentant de la science. L'archevêque de Cantorbéry n'avait touché la philosophie de Roscelin que pour arriver a sa théologie; Guillaume de Champeaux paraît s'être attaqué spécialement a la partie philosophique du nominalisme. Saint Anselme est réaliste presque sans le savoir et sans le vouloir : Guillaume Test, le sachant et le voulant, et c'est sans doute pour cela que les historiens de la philosophie le considèrent comme le fondateur de l'école réaliste et le véritable adversaire de Roscelin.

Guillaume de Champeaux est ainsi appelé du village de Champeaux en Brie, près de Melun, où il était né vers le milieu du onzième siècle. La date précise de sa naissance est inconnue, ainsi que les événements de sa jeunesse. L'histoire ne le rencontre que dans les premières années du douzième siècle, a Paris, archidiacre de Notre-Dame, et enseignant lui-même dans l'école delà cathédrale, avec le plus grand succès. C'est dans cette position que nous le fait voir, en ^ 103, la chronique de Landulphe *. Guillaume continua son enseignement, à Notre-Dame , jusqu'en 1 1 08, où il quitta l'école du cloître et sa vie de savant et de professeur pour se faire moine. Il se retira dans un faubourg de Paris, auprès de la chapelle de Saint- Victor. Mais il ne put échapper a sa renommée et résister longtemps aux sollicitations de ses amis et de ses élèves, qui le supplièrent de reprendre ses leçons. 11 le fit gra-

\. Muratori, lier. Italie , t. v, p. 485,

tuitement pendant cinq années, et c'est ainsi que s'établirent l'abbaye et l'école de Saint-Victor. Il faut donc reconnaître que Guillaume de Champeaux est le fondateur de cette grande école de Saint-Victor de Paris, qui jeta depuis un si grand éclat sous Hugues et sous Richard ; commeil est le premier maître célèbre del'écoledela cathédrale, où professèrent après lui Abélard et Pierre le Lombard. C'est le talent de Guillaume qui donna du lustre à l'école du cloître, et c'est sa retraite qui donna naissance à l'école de Saint- Victor. En \]\^, il fut nommé évéque de Châlons-sur-Marne. Il se consacra tout entier à ses nouvelles fonctions, se lia intimement avec saint Bernard, et fut l'âme de plusieurs conciles. Il mourut au commencement de ^V2^,

Voilà les faits certains, dégagés des anecdotes, des interprétations, et du commérage des contemporains qui a passé jusque dans l'histoire, sur la foi de VHistoria cetlamitatum. Les ennemis de Guillaume prétendent * qu'il ne se fit moine que par ambition, pour se faire une réputation de sainteté et arriver a l'épiscopat; mais c'est une accusation gratuite ; car il est attesté ^ que Guillaume refusa trois fois l'épiscopat, et ne l'accepta que malgré lui. Si d'ailleurs il s'opposa à ce qu'Abélard lui succédât immédiatement dans l'école de la cathédrale, et même à ce qu'il enseignât dans Paris ^, il ne fit que rendre à Abélard guerre pour guerre; car celui-ci l'avait attaqué , à Notre-Dame et a Saint- Victor, avec une violence et un acharnement qui avait bien pu blesser Guillaume et chan-

^. Abœl. opp., Hist. calam., p. 5.

2. Voyez la Chronique de Riipert, Hist, littéraire y t. x, p. 5<0.

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