Fragments scientifiques
Ce livre est le recueil, un peu augmenté, des divers articles publiés par l’auteur dans la Presse, durant le cours des deux dernières années. Il l’adresse aux amis bienveillants qui l’ont encouragé dans son travail et surtout dans ses tendances.
Novembre 1846.
DE LA NÉCESSITÉ ü’UNE DIRECTION GÉNÉRALE DES SCIENCES.
Il y a en France une direction officielle des beaux-arts. On n’a pas songé à une direction des sciences. S’il est, cependant, une des deux choses qui ait besoin d’être
dirigée, c’est très-certainement la seconde.
Car les beaux-arts sont du domaine de l’inspiralion individuelle, de la passion isolée; on peut dire à un peintre qu’il devra exécuter tel tableau, à un sculpteur qu’il devra modeler telle statue ; mais cette commande, pour me servir du mot technique , ne force pas à un chef-d’œuvre : on ne reproduit pas, par ordre, le Titien ou Canova.
Dans les sciences, c’est une autre voie. Il ne s’agit pas de formes; il n’y est question que de faits. Vous pouvez donner aussi une commande, mais elle sera sûrement livrée, parce qu’elle aura trait à un objet positif, qui n’admet pas de variétés diverses, et que vous saurez reconnaître, quand le marché sera conclu.
Demandez un portrait du roi. On peut vous en donner dix : il y aura dispute sur la question du meilleur. Mais, demandez la décomposition du soufre, ou la composition d’un objectif qui pourrait faire apercevoir de petits détails à la surface de la lune : il n’y aura plus alors ni goût, ni dispute ; s’il se rencontre des concurrents, la raison seule décidera.
Au moment où l’on cherche tant de procédés pour donner carrière à l’ardeur immense des esprits, je m’étonne qu’on n’ait pas songé au plus simple de tous. Si l’on créait une direction générale des sciences, de larges progresseraient bientôt accomplis.
Cette institution, comme je l’entends, aurait pour but de régler, dans une méthode
logique, cette partie de l’activité scientifique qui se dissémine en essais isolés ; de donner puissance effective à des efforts spéculatifs qui se perdent faute d’emploi; de permettre, en traduction réelle, l’effet de rêves qui ne font que traverser des cerveaux; d’appliquer, enfin, avec tous les moyens pratiques dont les plus riches imaginations manquent, les forces intellectuelles de ceux qui interrogent la nature.
J’entendrais, qu’étudiant d’un œil attentif la progression etlebesoindes connaissances, le directeur-général désignât les sujets que tels ou tels savants devraient poursuivre. J’entendrais que des programmes spéciaux fussent donnés, indiquant à chacun le secret qu’il doit découvrir. Il se peut, dans l’état
actuel des choses, qu’une certaine branche scientifique reste très-longtemps inexplorée, faute de ressources matérielles que son exploration nécessite. Dans mon système, ce danger n’existe plus. C’est aux travaux coûteux que s’adressera la mission officielle et non à d’autres. Lorsque l’illustre Davy, en 1807, vint ouvrir cette carrière nouvelle de l’analyse chimique par l’électricité; lorsqu’à la stupéfaction de nos académies, il fit apparaître les métaux alcalins, avec leurs étranges attributs; lorsque l’on en vit un, le potassium, s’enflammer dans l’eau dès qu’il y était jeté, quel chimiste n’eut l’ardent désir d’imiter et de poursuivre ces découvertes? Le directeur-général des sciences, s’il eût existé à ce temps-là, aurait fécondé tant
de vœux stériles. On saurait peut-être, depuis trente ans, ce qu’est l’ammoniaque, cette longue énigme de nos traités de chimie.
Laisser les sciences à la propre inspiration de ceux qui les cultivent, se confier aux sociétés d’encouragement et aux prix bénévoles que l’Institut décerne au nom de fondateurs éclairés, c’est démentir le principe qui préside à toute notre législation. Si l’État a le devoir (je ne veux pas dire le droit) de direction en quelque matière, c’est, sans nul doute, en celle-là. Et je ne sais qui aurait le courage de le lui dénier, s’il voulait l’accomplir.
De grands problèmes restent insolubles, du moins jusqu’à nos jours. Mais que d’esprits s’en occupent! Ceux-là, précisément,
n’ont que des plans inexécutables, parce qu’ils manquent des moyens d’exécution.
S’ils les trouvent dès l’abord, bientôt ils les épuisent, comme ce personnage d’un magnifique roman *.
Qui peut se livrer maintenant aux grandes recherches? Personne. C’était bon au temps de Lavoisier, ce fermier-général qui avait les deux dons du génie et de la fortune. Aujourd’hui, la fortune s’applique à la petite ambition politique, même lorsque le génie est à côté d’elle : nous en avons les rares exemples que cette double condition peut offrir.
Et pourtant, à quelle époque des annales humaines le besoin a-t-il été plus impérieux
1 La Recherche de l’Absolu, par M. de Balzac.
d’une facilité aux grands essors des découvertes? En dépit des entraves à cet esprit qui souffle et qui refait une nouvelle Genèse, des merveilles incroyables s’accomplissent : l’espace et le temps disparaissent à l’aide des chemins de fer de façon à changer les calculs anciens; les monuments, les hommes eux-mêmes, reflètent, en quelques secondes, leur exacte image sur une plaque exposée devant eux. Tout ce qui eût semblé charlatanisme à nos pères, sorcellerie à nos aïeux, tout ce dont nos pères eussent fait matière à rire, tout ce dont nos aïeux eussent fait matière à bûcher, tout cela, sans étonnement, s’accomplit en notre présence et avec la seule impatiente observation que le miracle soit si lent. Il le serait moins, en effet ,
disons qu’il serait plus rapide, s’il subissait une direction puissante et continue, que le gouvernement peut seul s’approprier.
Je prendrai des exemples. Supposez un homme qui a réfléchi sur le désordre actuel des connaissances chimiques.
Il aentendu les savantes et presque poétiques leçons de M. Dumas ; il a lu les philosophiques ouvrages deBerthollet et de Fourcroy, et il a gémi du chaos où se trouve plongée, à forced’analyses partielles, la haute science desStahl, des Lavoisier, des Proust, des Berzélius et des Davy, des Gay-Lussac et des Thénard. Cet homme se demande s’il ne pourrait pas, lui aussi, questionner les causes dans leurs plus sublimes secrets ; s’il n’y aurait pas, pour lui, un moyen d’arracher
à l’azote, ce corps négatif, sans propriétés personnelles, le rôle suprême de corps simple , d’élément, que lui donne aujourd’hui l’insuffisance des notions admises.
Il est frappé encore de cette relation si évidente entre la nature de trois autres corps simples , le chlore, l’iode et le brome, tous trois sortis de la même source marine , tous trois exhalant la même odeur, tous trois jouissant de propriétés analogues, tous trois prouvant, par leur commune essence, qu’aucun d’eux trois n’est un être primitif comme il convient de l’admettre en saine raison. Eh bien ! ce chercheur de philosophie chimique n’aura nul moyen d’éclairer l’humanité ! Il lui faudrait des appareils et du temps, deux choses coûteuses. Il se verra
réduit, si la science le dévore, à mêler , en attendant mieux , quelques liquides divers, pour en obtenir un sel double, dont il fera la description dans les Annales de Chimie, ou à inventer un nouvel acide végétal qui grossira l’interminable liste de ces étranges noms dont s’embarrassent les bacheliers.
S’il avait un laboratoire et l’argent nécessaire, il s’occuperait des grandes questions où son esprit se démène ; il irait, libre dans ses allures, et après les rêveries de la nuit, fouiller en intrépide dans les replis de l’arcane, et quelque coin du voile serait soulevé.
Un autre est-il épris de la physique? Il voudra pénétrer dans cet immense labyrinthe dont on ne connaît que l’entrée , celui
que la découverte du fluide électrique a fait
apercevoir au début de ce siècle. Qui peut savoir les prodigieux secrets de ce voyage? Là est peut-être le dernier mot de ce grand mystère de la vie. Mais que de pas et d’aventures! Il n’est personne qui, de son propre courage, puisse avancer hardiment dans une telle route, tant il y faut de moyens d’exploration. Supposez la main du gouvernement lançant une armée de chercheurs dans cette voie, donnant à chacun son rôle ; à celui-ci l’étude des phénomènes atmosphériques, à celui-là l’observation des actions lentes, sous la conduite du génie patient de M. Becquerel ; qu’un autre soit chargé d’expériences sur la végétation, prise à tous ses degrés; un autre encore, de l’examen des phases diverses de la génération animale, et
que, par séries diverses de spécialités, depuis la simple production électrique des contacts jusqu’à la récente source connue de l’électricité par un jet de vapeur, il se forme une masse de travailleurs payés, à l’abri des mécomptes d’argent; n’aurez-vous pas un progrès rapide et sûr, au lieu de cette spéculative inertie du savant dont j’ai dit l’impuissance ?
De la géologie, de la physiologie, de toutes les sciences naturelles, il en est de même \ Si l’État chargeait un certain homme de rechercher les moyens de dissoudre les calculs de la vessie , on arriverait plus promptement, sans nul doute, à ce ré-
1 Je ne parle pas de l’astronomie, qui a scs observatoires, dont l’État fait les frais.
sultat qui doit se trouver un jour, qu’en laissant la solution du problème aux chances d’imagination et de loisir des médecins qui, de loin en loin, s’en avisent *.
Les sciences mathématiques languissent.
Qui leur rendra ces nobles luttes où s’est illustré le siècle dernier , lorsque le grand Euler, les Bernoulli et tant d’autres génies inventeurs s’envovaient des défis scientifi-
ques, dont l’enjeu était la gloire que vainqueurs et vaincus partageaient ? C’est qu’alors une fièvre héroïque animait ces athlètes; le calcul infinitésimal venait d’être
1 II m'a fallu beaucoup d’efforts pour amener uu jeune et habile médecin de province, M. le docteur Parrot, à écrire son beau livre sur la suette miliaire, qui restera dans les annales de la science.
trouvé, et de ce phare nouveau chacun voulait montrer une nouvelle lueur. A ces époques excitantes, l’esprithumainva tout seul : il se fait collectif, et supplée à toute institution dirigeante. L’époque finie, l’effort usé, l’isolement recommence, et , pour y mettre fin, il ne se représente pas un Newton ou un Leibnitz tous les jours.
Au pas dont marche l’esprit humain, je ne vois guère rien d’impossible, si ce n’est d’aller dans les planètes. On s’attend tous les jours à l’annonce de voyages aériens. Ce que font les oiseaux est possible, puisqu’ils le font. Mille essais ont été tentés : beaucoup encore se tentent ; mais, pour atteindre le but , il faut de coûteux travaux ;
il faut peut-être des appareils plus coû-
teux encore. L’État seul pourrait diriger de telles expériences , et assurer les inventeurs tout à la fois contre la ruine et contre le ridicule. On sentira , quand on] y voudra réfléchir , que plus nous avançons dans l’ère de liberté qui date de la révolution française, plus l’action du gouvernement doit être grande et forte, car elle doit représenter la vie publique, et se substituer aux efforts isolés et individuels des temps anciens. Ne serait-ce pas un magnifique spectacle offert par un pays que celui d’un vaste atelier où les intelligences auraient leur rôle en même temps libre et sûr! où le génie de l’homme aurait son essor, sans craindre, en aucun cas, la chute? où le temps ne serait plus perdu , où les idées ne
seraient plus stériles, où la marche jles connaissances ne rencontrerait plus d’arrêt! Combien de précieuses découvertes ont avorté, faute de moyens actifs ! Rien de semblable ne serait possible si l’institution dont je parle venait à être fondée. Car celui qui aurait mission exclusive de poursuivre une certaine sorte de recherches, verrait affluer près de lui tous ceux qui s’en préoccuperaient eux-mêmes , et recevrait leurs inspirations, sauf à en partager la gloire. C’est, aujourd’hui , le hasard qui nous donne les grandes découvertes: ce serait, d’après mon plan, l’organisation.
Tôt ou tard , il faudra que cela s’accomplisse. Lorsque nous aurons délaissé, avec le dédain qu’elles méritent, ces vaines luttes
où s’épuisent les facultés morales de tant d’hommes éminents; lorsque nous tournerons nos regards vers le seul et vrai horizon des destinées humaines , le bonheur social, il faudra bien que nous reconnaissions cette grande nécessité d’une impulsion unique aux ressorts de l’esprit des masses, qui se gaspille et se perd de nos jours , sous prétexte d’indépendance. Il y a un être plus indépendant que le Français actuel : c’est le sauvage. Mais il est nu, et il est mangé.