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DE L’ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES PHYSIQUES

Newton a découvert la grande loi de l’attraction en remarquant la chute d’un fruit, phénomène vulgaire , que tous les yeux voyaient depuis des milliers de siècles. Le difficile, pour Newton, n’était pas de découvrir la loi : c’était d’observer le fait.

Tout ce qui est extraordinaire attire universellement l’attention ; mais ce qui est de chaque jour lui échappe, etl’effort véritable, aux esprits élevés , c’est de se dégager des habitudes d’enfance et de se proposer des énigmes, là où le reste des hommes ne sait apercevoir que des vérités.

Aujourd’hui même , un siècle et demi après les découvertes de Newton , demandez à quelque personne que ce soit, étrangère aux sciences, pourquoi un corps, abandonné à lui-même, se .dirige, de lui seul et sans impulsion, vers la terre : cette personne répondra que c’est parce qu’il faut bien qu’il tombe. Pas une ne se sera demandé, avant votre question , le motif de cette règle constante de la chute. Et cela, unique-

ment parce que la chute a lieu mille fois par jour, qu’on y est familiarisé dès le plus jeune âge , et que rien n’a été surprenant dans ce fait, incessamment continué.

Il y a d’innombrables miracles de ce genre qui passent inaperçus. Si prévenus qu’ils soient ou qu’ils dussent l’être, les savants obéissent à cette routine de l’humanité qui nous étreint tous, et contre laquelle il faudrait une trop constante lutte pour s’en délivrer à jamais. Semblables aux professeurs de morale , qui , au sortir de leur leçon, s’abandonneront à la colère pour des choses du ménage intérieur , les savants , après avoir dépouillé les langes de l’habitude, en fait d’observation, les reprennent, sous une nouvelle forme , en matière de

théories. On méprise le vulgaire qui ne se questionne pas sur la chute , et l’on ne se questionne pas sur d’insuffisantes explications professées. J’ai vu changer les systèmes de physique et de chimie tous les cinq ans au moins depuis mes premières études ; j’ai vu admettre des corps simples qui passaient deux jours auparavant pour composés ; j’ai vu admettre, d’après Yolta, l’électricité par contact; je l’ai vu nier ensuite pour lui substituer , dans les phénomènes delà pile, l’action chimique sans autre concours; j’ai vu triompher, glorieuse, la doctrine de Lavoisier , et je l’ai vu démolir , pièce à pièce, par des amendements qui semblaient la respecter ; j’ai vu bouleverser les nomenclatures, sans plus de clarté pour l’in-

telligence des élèves ; l’acide muriatique est devenu hydroclilorique et quelque temps après chlorhydrique; l’eau est maintenant un oxide métalloïdiquc. J’ai vu soutenir que la lumière était un fluide émanant du soleil

et venant impressionner directement notre

œil ; puis, on m’a dit que ses effets n’étaient dus qu’à des vibrations successives. J’ai vu, enfin, tant de contradictions hâtivement accumulées, que j’aurais peine à en former la liste. Cependant, à chacune de ces phases, malheur à qui se serait fait répéter le mot d’ordre! Avisez-vous, aujourd’hui même, de douter des atomes et de leur poids ! Tout au plus si M. Dumas, ce spirituel philosophe, a osé, dans sa chaire, indiquer ses incertitudes à ce sujet.

Parmi tant d’hommes éminents qui cultivent les sciences, il en est peu dont le génie s’isole du milieu où il agit, pour reprendre, à leur source, les hautes questions de ce grand domaine. Nous sommes évidemment dans une époque de transition. Les faits ont débordé les théories, comme au temps où parut Lavoisier. On se jette, en attendant le flambeau qui viendra, dans un pêle-mêle de formules , nouvelle algèbre dont se hérisse la chimie, sans que cette tendance pédantesque aide en rien à l’intelligence de la belle loi des équivalents qu’elle veut traduire. On se dispute sur ce terrain, et il se compose de gros mémoires pour substituer un H2 à un H3 dans l’écriture reçue. On se livre en même temps à un luxe

inouï de petites mesures : nous savons, par exemple, aujourd’hui, que l’eau n’est plus incompressible , et que sous une pression égale à celle de l’atmosphère, elle peut diminuer de 44 millionièmes de son volume (de 48 selon M. Perkins) !

N’y a-t-il pas, en tout cela, un symptôme manifeste d’arrêt dans la marche grandiose imprimée au génie humain par les hommes illustres dont Galilée fut le précurseur? N’est-il pas juste qu’on s’en émeuve, et serait-ce inconvenance ou hardiesse que d’en parler? Il est concevable qu’en politique, dans l’histoire des peuples, se rencontrent des époques stagnantes, des calmes après l’orage ou des anéantissements à la suite de convulsions. Mais, dans cette im-

mortelle nation scientifique , dont l’univers est la conquête promise, pourquoi ces phases de relâchement ? C’est que l’esprit de détail a tout envahi, et que l’origine des grandes recherches est oubliée. Jamais, certes, les procédés d’expérimentation n’ont été si prompts ni si sûrs; jamais la science n’a donné aux intérêts humains tant de satisfactions rapides ; ce qu’elle engendre de merveilles réalisées dépasse, en nos jours, les rêveries féeriques des mythologies d’autrefois, et notre forme sociale est à la veille, elle-même, d’en subir l’influence. J’admire ce mouvement magnifique qui, en déplaçant les vieilles forces morales, jette aux masses, trop lassées du renoncement, le dogme attrayant du bien-être; mais tout ébloui que

je sois, comment ne pas voir aussi que le grand objet philosophique, la recherche des causes, reste un peu oublié près de ces prodiges d’application ?

L’électricité , cette lueur miraculeuse , apparue à une date si récente, et qui devait éclairer tout le champ des sciences , où en sont ses prodiges espérés? On reste à des effets partiels de décomposition , après les vieilles expériences des premiers inventeurs. Depuis Francklin, Yolta ; puis Davy, puis M. Becquerel. C'est beaucoup sans doute d’avoir construit les paratonnerres , d’avoir découvert les métaux alcalins, d’avoir obtenu, en peu d’heures , des cristaux que les siècles seuls formaient, d’avoir ingénieusement doré du cuivre; mais en sait-

on mieux comment il se fait qu’un morceau de résine frotté attire les corps légers qu’on lui présente?... Là est le point de départ, et c’est de là que chacun s'éloigne. H a fallu, pour rendre raison des faits, inventer deux fluides dont chacun se repousse lui-même; il a bien fallu même, après la découverte d’OErstedt, que M. Ampère imaginât des courants électriques en spirales pour expliquer les aimants. La nature m’apparait trop simple pour s’embarrasser de telles conceptions. Mais à peine un fait est connu qu’on lui veut une explication ; et l’on étrangle les faits nouveaux pour les forcer à se courber devant l’explication admise. Mieux vaudrait dire que l’on ne sait rien et chercher toujours. Quelque Æpinus mo-

derne trouvera la clé de ces secrets, mais à la condition d’oublier ce qu’on lui aura pu apprendre, et de frotter un bâton de cire en réfléchissant tout seul.

Que penserait l’Académie des sciences d’un mémoire où il serait question du phlogistique ? Il a pourtant régné dans cette enceinte où son nom serait aujourd’hui bafoué. Il y a là probablement quelque buste qui sourirait de plaisir à ce nom. Longtemps il a fallu que Lavoisier luttât, malgré l’évidence de ses preuves, contre l’ingénieuse chimère du grand Stahl, à laquelle une réelle traduction, prise, cette fois, dans les données nouvelles, s’apprête peut-être au fond d’un creuset. M. Berzélius, un des maîtres de la science présente, n’a-t-il pas admis que le

radical métallique de l’ammoniaque est un composé d’hydrogène et d’un corps qu’il appelle nitricum ? Si donc, un métal, hypothétique if est vrai, l’ammonium, comprend, selon cet illustre chimiste , de l’hydrogène comme élément, ne pourra-t-on admettre aussi que tous les métaux en contiennent, et que l’hydrogène , ce combustible par excellence, est le principe dominant des métaux et de tous les corps combustibles en général ? Cependant, cela prouvé, ce serait la restauration du phlogistique dont l’idée , à part la question de poids, n’était au fond que ce que je viens de dire.

Mais l’habitude est faite. Un jeune homme, tout rempli d’ardeur, cherchera d’abord quelque éther, plutôt que d’oser , si loin

qu’il rêve , aborder ces questions formidables, parce que le ridicule est au bout. J’ai dit ailleurs combien serait utile , pour ces timides athlètes , le secours d’une Direction générale des sciences. Il faudra un hardi génie pour s’en passer dans de telles entreprises.

Le malheur actuel des sciences est dans l’abus de l’analyse. Cette arme puissante ignorée des anciens , ce novum organum , donné par Bacon à l’humanité , qui s’en est servi pour tant de conquêtes , est aujourd’hui l’unique instrument intellectuel qu’elle possède. Or , l’analyse , précisément parce qu’elle est commode, et que les plus minces esprits s’en arrangent , produit , par son usage, un fâcheux rétrécissement d’idées.

Elle emprisonne le génie dans sa formule restreinte et ne lui permet d’avancer d’un pas qu’après la certitude de cette petite route. Mais le génie est aventureux ; sa nature cavalière répugne aux tentatives assurées ; il aime le péril et les hasards ; laissez— le fièrement marcher dans les ténèbres et ne le traitez pas en enfant qui a peur !

C’est, pourtant, avec ces réserves, que la chimie a été conduite au degré actuel. Fonder un système sur la déclaration de l’insuffisance des notions présentes, c’est ne rien créer. Déclarer corps simples ceux qu’on n’a pu décomposer , c’est se borner à un aveu d’ignorance, et non établir une doctrine de la constitution des corps. C’est Y analyse dans sa plus haute expression de timidité. On a

rejeté les vieux éléments, mais on n’y a rien substitué; car l’on n’a pas voulu, apparemment, dire que les cinquante et quelques corps indécomposés les remplacent dans la théorie.

A cette école technique, quels élèves formera-t-on pour la tâche sans bornes où les sciences physiques doivent convier leurs adeptes? Pascal, s’il se fût occupé de ces choses, eût reculé devant un tel programme. Il eût crié, bien haut, qu’une grande science ne doit pas être un petit résumé.

Aussi voyez quel abâtardissement dans les grandeurs premières du mouvement scientifique dont le début du siècle a resplendi ! Toute théorie convenue enfante une école obéissante, qui, dans chaque recher-

che, part de la donnée admise pour arriver à une conclusion qui la renforce. Il semble que la règle de trois soit devenue la loi universelle et que toute connaissance humaine doive être l’inconnue d’une proportion.

On arrive, avec ces méthodes , à trouver des brôrn res,desparanaplitalineset des soussels , à grossir le nombre interminable des produits artificiels de nos laboratoires, sur lesquels s’émeut, tous les huit jours, la dispute académique ; on parvient à inscrire dans les traités de chimie les volumes et les poids de corps ignorés, tels que le fluor, dans leurs divers composés ; mais on ne trouve pas ainsi les causes de l’affinité, cette première pierre de l’édifice! On mesure des pouvoirs réfringents ou polarisants, mais on

n’explique pas ce qu’est la lumière. On observe et l’on enregistre les lois de la chaleur : dans quelle mesure elle dilate, elle fond, elle vaporise, elle gazéfie; comment elle rayonne, et quel est son degré spécifique de capacité dans chaque cas ; mais on ne trouve pas ainsi quelle est la cause de la chaleur, comment elle échauffe, comment elle produit, sur nos organes, cette sensation pour laquelle la cause a pris le nom de l’effet. On ne sait pas, enfin , s’il faut admettre un calorique , être à part , indépendant de l’électricité, de la lumière, du magnétisme terrestre, avec lesquels il serait si complètement mêlé. Là sont pourtant les grandes questions, qui, résolues, expliqueraient tout le reste. Mais l’analyse n’y peut rien , et c’est pourquoi ces ques-

lions dorment. La synthèse n’est à l’usage que des vastes cerveaux; elle seule, cependant, pourrait éclaircir le dédale où la multitude incohérenle des faits a égaré , de nos jours , la marche des sciences physiques. Toute celte armée d’observateurs est sans chef. Vienne un homme doué de cette seconde vue dont je parle, de cet instinct divinateur qui n’est que la synthèse; que même nos brillants analystes s’y essaient, et que, laissant à la foule l’arme utile qui ne se perdra plus, ils la quittent un moment dans ces circonstances où elle ne peut suffire : bientôt l’ordre sera rétabli ; ce tumulte de mots et de détails fera silence devant un spectacle immense et simple comme la nature , dont nous calomnions les procédés.

Étude sur l’histoire de la terre

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