Seconde bataille de Comom
Vers les dix heures du matin, les Hongrois, croyant une grande partie de notre armée dirigée sur Pesth et Bude, attaquèrent le général Wolgemuth avec une force terrible d'artillerie. Notre ligne étant fort étendue, il nous fallut d'abord céder au choc de toute la force ennemie, concentrée sur un seul point; mais les Russes s'avançant bientôt, avec leurs grosses pièces, dans le flanc gauche, et notre belle division de oavar lerie se déployant dans le flanc droit, une telle canonnade commença à résonner, que le Dieu des batailles, devenant radieux en l'écoutant, se frotta les mains de plaisir.
C'est une épreuve à laquelle il faut s^accoutumer (surtout quand on est sans artillerie et par conséquent dans l'impossibilité de répondre ) , que de voir, à un millier de pas, une douzaine de bouches à feu, gardées par un détachement ennemi, le triple du vôtre en nombre, se former en front. Les canonniers mett«ttt pied à terre et prennent leurs petits arrangements préparatoires avec le plus grand sang-froid du nK)nde. Ah ! en voilà un qui mire ; — il se relève et repointe le canon ; — il se penche de nouveau ; — un moment d'attente, un bras se lève, un peu de fumée, et te
premier boulet, comme un serpent destructeur, vous siffle parrdessus la tête , ou tombe dans le sol à duc pas de vous* Au premier boulet un autre succède, — puis un autre,— puis un autre encore. Prac ! pracl... — un bruit comme deux squelettes qui s'entre-choquent. — Là tombe un cavalier, — ici un autre, — puis un cheval, etc.
Dans un moment pareil, un bon commandant peut épargner de grandes pertes à la troupe sous ses ordres* Tant que Tennemi mire trop haut et que les boulets passent par-dessus les têtes, il reste tranquille; si Fennemi mire trop bas, il ne bouge pas non plus ; mais s'il voit tomber immédiatement deux ou trois des siens, certain alors que l'ennemi tire juste, ou il recule de quelques pas, ou bien, ce qui vaut infiniment mieux, il s'avance hardiment, manœuvrant toujours de manière à ne jamais donner un point de mir^ stable.
Mais revenons à notre sujet.
Les Russes dmo s'avançaient, comme je Tai dit, à gauche, et nous à droite. En agissant ainsi, nous for* ç&mes les Hongrois de plier. Il faut leur rendre cette justice de dire , quoiqu'ils eussent à défiler sous te feu de nos canons, qu'ils se conduisirent avec beaucoup de sang-froid et se retirèrent en parfait bon ordre, ce qui nous étonna de la part de leur infanterie, dont nous n'avions pas une haute idée.
Vers la fin de l'affaire, notre escadron fut de garde près d'une batterie qui fit admirablement son devoir, et tira à merveille dans les masses noires des Hongrois. Honneur et respect à notre brave artillerie I
Ici je veux, tant bien que mal, vous faire une fois pour toutes la description d'une charge de cavalerie. Pour quelqu'un qui, en philosophe, aime à essayer de tout, c'est une de ces choses qu'il est bon d'avoir faites. Êtes-vous blasé ou fatigué de vivre, tant mieux !
Eh bien, supposez-vous donc un habit blanc sur le dos, un casque d'or sur la tête, et un bon cheval entre les jambes, au milieu d'un champ de msJs, où, en Hongrie, quoique à cheval, vous êtes caché presque jusqu'au cou.
L'ennemi s'approche dans le flanc droit; — il s'avance hardiment, et voyant dans le maïs une longue ligne rangée de têtes humaines, et ne connaissant pas l'histoire de saint Denis , il présume qu'elles ne sont pas venues là sans jambes et toutes seules (1). Pour s'en convaincre il commence à tirer à mitraille. Or, dans un champ de maïs, la mitraille, comme voas le verrez, est, si c'est possible, peut-être encore plus désagréable qu'autre part: les plantes craquent et se brisent, les balles sifflent, les feuilles volent en mille morceaux, les
(4) On sait que la tète de saint Denis alla se promener toute seule aprôs la décapitation du saint. Chesterûeld dit que ceci est une des ciioses difficiles où il n*y a que le prf mier pas qui coûte.
chevaux s'effraient... O vous que j'initie dans les secrets de Mars et de Bellone, n'allez pas vous effrayer aussi, car nous allons avoir besoin de tout notre courage.
Tout hors d'haleine, un aide de camp arrive; son cheval est essoufflé et blanc d'écume. Il parle au conunandant , lui montre du doigt une direction quelconque. Le commandant fait signe qu'il comprend ; l'aide de camp s'éloigne. — « Sâbel heraus! » (Sabre au poing!) — Puis, par demi-escadrons à droite, au trot, marche! — Nous sortons du maïs; nous voici sur une plaine, où du moins nous voyons où nous allons et d'où nous distinguons les masses noires de l'ennemi.
Nous voulons nous former. — Morbleu! la mitraille passe à droite et à gauche. — « Formez- vous ! formezvous ! » — Nous n'en avons guère le temps. En avant! en masse, en avant ! — la tête baissée, le sabre élevé, les éperons cloués dans les flancs du coursier, et Dieu pour arbitre. — En avant ! — en avant !
Pendant une minute, toujours : En avant! en avant!
*' Now set the teeth and slrech tlie noslril wide. Hold hard the breath and bend up , every spirit to its full heigbt.
On! on! "
L'ennemi, qui a osé nous attendre, échange quelques coups de sabre avec nos braves chevau-légers. Puis
regardez librement autour de vous ; car — c'est fini, — Tennemi a déjà décampé. Les voyez-vous là-bas, ils veulent se reformer ; — qu'ils viennent, nous les attendons. Mais nos secours arrivent : regardez encore et vous verrez que nous avons pris des canons. Déjà victorieux, nos soldats grimpent dessus et s*en retournent ivres de triomphe.
Voilà une charge de cavalerie.
Or, la journée du 11 avait été sanglante; les champs étaient couverts de morts, et le blé était partout aplati sous les pieds de nos chevaux. Le soleil lui-même se coucha rouge comme le sang qui avait été versé dans ce jour.
Nous nous attendions à passer la nuit où nous étions : aussi fûmes- nous bien contents de recevoir Tordre de retourner au camp de M... , — où nous savions devoir retrouver nos domestiques, nos tentes de feuilles ou de jonc, enfin les choses les plus nécessaires, et avoir de quoi nous abriter contre l'orage qui nous menaçait et qui grondait déjà dans le lointain.