CHAPITRE Ul. 4t
— Est-ce qu'on confesse les jacobins et les impies quand ils sont trépassés ?
— Mon bon mattre n'est pas mort^ seigneur. Vous saviez dcMic qu'il a été blessé ?
— Blessé! dit le moine, que voulez- vous que j'y fasse? ,
— Que vous veniez réconcilier avec Dieu un chrétien qu'ils ont massacré.
— Et en suis-je cause? Retirez-vous: vous vojez bien que je suis couché.
Le domestique fut interdit de ces paroles de la part d'un homme qui le recevait debout sur Tescalier de sa maison ; mais il expliqua ce trouble naturel par rémotion que causait à tout le monde le malheur de Lillo.
— Et ne pas savoir, ajouta Salvator, quels scélé-rats ont commis une pareille action !
Le moine, s'apercevant de Tincohérence de ses propres idées , se disposa à suivre le domestique. Il semblait qu'une réflexion subite l'eût décidé à celle condescendance.
Quand la chambre de d'Hauteville s'ouvrit pour laisser entrer le confesseur , Lillo reconnut le même homme qui avait été l'objet d'un entretien dans cette nuit dernière. Le regard de Savérelli était fixé vers la terre; il entra avec précaution , et se plaçant , les mains jointes, à quelques pas du blessé :
— Que la paix, dit-il, soit avec vous, mes frères !
— Vous êtes bien pâle, mon père, dit d'Hauteville , asseyez-vous. Et pendant qu'il lui avançait un fauteuil, cette figure noire lui rappela un instant et
comme malgré lui Tombre qu'il avait crti voir (dir à travers les arbres.
— Il faut pardonner, se hâta de commencer le moine, il faut pardonner à Thomme, aux hommes que les excès de la guerre ou la misère peut-être ont conduits à cette action.
— Et pourquoi supposez - vous qu'il s'agisse d'hommes de guerre? interrompit le Français. Nos soldats sont-ils des lâches pour frapper un ennemi sans armes et endormi ? Avez- vous donc sur le meurtrier quelques renseignemens? Connaissez-vous
— Je ne connais que mon devoir et la charité, dit le prêtre sans regarder personne.
— Qui pardonne à Thomicide assassine, ajouta d'Hautevilie, et les agens de Ruffo seraient bien plus capables d'une pareille action que personne.
— Qu'on nous laisse seuls, monsieur, dit le moine, affectant la piété et la discrétion.
Sa Révérence paraissait pressée d'en finir , et l'eflèt de l'air froid de la nuit sans doute sur une personne éveillée en sursaut l'avait fait tressaillir plusieurs fois. ,
Camille entraîna d'Hautevilie , mais eelui-ci s'obs* tina à ne point dépasser la distance de la pièce pro-* chaîne. Les portes, restées ouvertes, permettaient de voir le malade sans que le bruit de ses paroles pût arriver jusque-là. Ce sentiment, que Savérelli devina, commença entre d'Hautevilie et lui une de ces haines qui ne finissent qu'au tombeau.
Savérelli demeura peu d'inslans , et quand il parut
GHAPITAE III. 4S
avoir rempli son ministère, Lillo était évidemment plus affaibli, plus soufflant, plus découragé.
En se retirant, le moine passa près de Camille, et au moment où sa robe effleurait le vêtement de la jeune fille , il laissa échapper de ses lèvres un seul mol, presque inintelligible.
— Que vous a dit cet homme? demanda d^Haute^ ville.
— Rien ; maïs je crois l'avoir déjà vu autre part.
Lillo ordonna à tout le monde de s'éloigner, excepté à d'Hauteville et à Camille, puis, dés qu'ils fu^ rent seuls, il leur dit :
— Mes enfans, je vais mourir. Ne vous faites aucune illusion sur mon sort, et quand vos bons soins, dont je suis touché, prolongeraient encore ma vieillesse de quelques journées , je ne dois pas différer de vous confier quelques secrets et toutes les espérances que j^ai placées en vous , car je ne vis plus qu'en vous .
D'Hauteville , approchez : vous aimez Camille, n'est-ce pas?!
— Oui, monsieur, dit le jeune homme en rougissant, et mon bonheur serait de l'obtenir de vous.
-^ Je m'attendais à cette flranchise : oui, mon ami, c'est moi seul en effet qui puis faire votre bonheur et. J'espère aussi, le sien. Aussitôt que j'ai pu appré^ cier votre caractère, j'ai formé des vœux pour voir naître le sentiment qui vous unit; je l'ai favorisé même autant que la vertu pouvait le permettre, et vous jugerez tout à l'heure û mon indulgence était de l'égoïsme.
•^ Seigneur, dit Camille, au nom du ciel
4i FRAGOLETTÂ.
— Ne mMnterromps pas. J'ai cra reconnattrè en lui le protecteur que le ciel (e destine. Et que deviendrais-tu quand je ne serai plus là ? Il te faut un guide, un époux, une patrie peut-être, puisque les réyolu* lions qui s'agitent peuvent t'enlever la tienne. D'Hauteviile et la France , voilà cet époux et cette patrie. Acceptez-les de ma main, Camille ^ laissez-moi encore disposer de vous , afin d'assurer au moins une fois Totre félicité.
« Né prenez point, mon cher ami, cette froideur et rétonnement qu'elle montre pour de Téloignement pour vous. J'ai sondé ce jeune cœur : ouvert à peine & l'existence* je ne vous dirai pas qu'il répond déjà à toute la tendresse du vôtre... mais Camille a de l'estime et du goût pour vous -, sa fortune est honorable, et cette union ne peut manquer d'être heureuse sous les auspices où elle sera bientôt formée. )>
Camille alors, penchée en pleurant sur le sein de Lillo , l'enchaînait de ses bras avec une sorte de résistance convulsive, comme si son yœu , son énergique volonté, devaient combattre la mort.
— Ces pleurs, poursuivit LîUo, pourraient vous faire pressentir une partie de la vérité , d'Hauteville, une moitié des secrets que j'ai à vous dire , si ces secrets étaient moins étranges, si la vérité était plus Traisemblable. Je suis bien vieux; Camille finit à peine sa quinzième année, et cependant cette aimable enfant est autre chose que ma fille.
D'Hauteville ne put réprimer un geste de surprise.
— Ma femme , poursuivit le vieillard, li'élonnement du Français devint extrême , et Ca-