‹ FragolettaChapitre 23 sur 152 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La traversée de ce bateau de poste avait été si lente qae minuit sonnait à toutes les églises quand le capitaine d'Hauteville, sauvé des flots, ainsi que Salvator, atteignit la haute plage de Sorrente, d*où Ton pouvait étendre la vue sur la mer. Il y promena les yeux avec anxiété et n'y découvrit aucune trace des deux embarcations.

— Qui vive? cria avec Taccent d'une de nos pro- .yinces du Nord un soldat français demi-caché dans des broussailles d'aloës et de myrte.

— Officier!

— Eh! mon capitaine, dit Bernard, vous ne savez donc pas ce qui se passe ? Ils se sont révoltés contre nous, les enragés ! On dit qu'on égorge dans les maisons, et J'ai moi-même ordre de me replier à la masse si on tente ici^un débarquement. Vous êtes attendu à rétat-major^ vous n'avez pas un moment à perdre.

— Et ce bruit de cloches , demanda d'Hauteville à Salvator, qu'est-ce que c'est?

— Excellence, c'est le tocsin. N'entends-Je pas aussi vos tambours?

— Ma foi, oui; on bat la générale. Il parait qu'il y a ici à faire.

CHAPITEE V. n

D'Hauteville donna sur-le-champ à Thonnète serviteur Tordre de saisir à la côle la première barque de gré ou de force et de voler au secours de sa maîtresse. Pour;iui, il se précipita vers Thabitation de Lillo.

Mais pour rintelligence de cette histoire il convient un moment de reculer jusqu'au pied des forticalions de Montalbano , point géographique qui, placé vers Textrémité de la botte italienne , dessine à peu près la naissance du talon.

Ruffo avait fait là des progrès. Il se retrouvait sur les terres de sa famille, circonstance qui avait été le premier prétexte de sa mission en Calabre-, et bien qu'il fût absent de ce pays depuis Tenfance, son nom seul lui donnait certain crédit. Montéléone , Cantazaro, Bozenza étaient tombés en son pouvoir. Le républicain Schipani, qui avait été envoyé pour le combattre, opposait la forfanterie d'un héros de roman aux ruses adroites des soldats ecclésiastiques, et la lutte serait devenue en peu de temps inégale si la puissance de Kuilb n'eût été chaque matin menacée de s^vanouir. Chargés de butin , les vainqueurs étaient ou des paysans que rien ne pouvait engager à s'éloigner de leurs montagnes, ou des bandits de profession qui , délivrés des cachots de la Sicile et couverts désormais d'or, estimaient la guerre finie puisqu'ils avaient obtenu les deux objets de leurs désirs.

Depuis vingt jours, le cardinal occupait la petite ville de Montalbano sans oser en sortir et reprendre la campagne, de peur que sa troupe ne le laissât tout seul au milieu de tant de lauriers.

On amenait alors devant lui trois hommes arrivés

7ê FRAOeUEITA.

au camp depuis le matiD et qui se préseolaient ft aon audience avec'des sentimens fort divers. L'un» dont les traits frappèrent inyolontairement le cardinal , était enchaîné; et le second, accouru de lui^^mêoie, laissait voir dans son maintien tout ce contentement de soi qui attend les félicitations d'un supérieur. Ces deux hommes s'étaient rencontrés un instant , non tout à fait par hasard^ dans Tantichambre de l'appartement d'auberge qu'occupait le généralissime et n'avaient échangé entre eux que ces paroles :

— Te voilà, cafard!

— Ah I c'est toi , brigand !

^ Pour le troisième, ce n'était qu'un pêcheur des tlea Éoliennes, à en juger par son bonnet de laine brune» ses jambes demi*nues et la cape de drap de Sora dont le capuchon retombait sur ses épaules; mais, à examiner de plus près ce pUe visage , ces mains blanches, ce linge un peu trop fin et toute Texpre»sion de ruse craintive répandue dans sa personne , c'était peut-être un espion. U fUt introduit le pre«> mier.

— Ah ! ah I monsieur le comte , dit le cardinal en l'apercevant ; eh bien ! quelles nouvelles ?

— » Éminence illustrissime, je reviens de ce gouffre de perdition ; j'échappe enfln à cette Babylone pros* tituée!

— Diable! mais j'avais donc tort de m'étonner de votre longue absence? Vous avez été jusqu'à Babylone!

— Hélas ! monseigneur , je veux dire Naples, une ville parjure, un repaire de républicains et de Frao-

CHAPITU V. 19

CâM. IMbiisJe oovipte cpi'oii n'oubliera poiot, ootte fois, mes prétentions si justes à la mattrise da Malte,

et qu'ayant ici manifestement exposé ma via

"^ (7est bien peu de chose. (Je veux parler de la récompense que tous sollicitez pour tant de servi-' ces.) Car vous avez rendu des services » n*est*ce pas? Ma lettre au duc de la Rocea-Romana , par exemple?

— Lui a été remise.

— Et par vous-même, sans doute? Qu'a- t-il répondu ?

— Ce message direct n'eût pas été une action prudente : je la lui ai fait parvenir par un porteur d'eau de neige, mais un porteur d'eau secrètement royaliste.

— Dévouement courageux ! Mais que savez-vous d'important? Voyons. Surtout point de phrases, point de déclamations de douairières, un rapport véritablement militaire. Vous voyez que je suis pressé.

— Votre éminence saura d'abord qu'il se forme dans presque tous les quartiers de celte maudite Ninive

— Toujours Naples ?

-^ De prétendus sociétés patriotiques , espèce de ebib$ fort dangereux , & la façon des Anglais et des révolutionnaires de France, et c'est là qu'on tient des discours

— Voua vous arrêtez à des discours ?... Après ? ^ Ch&qw spir on récite au tM&tre des tragédies

M FBAGOLETTA.

de ce démftgogue des environs de Turin que tous

nommez, je crois

~Alfléri?

— Précisément. Des Virginie , des Brutu$ et des PhUifpe IL Au milieu de la représentation, vous entendriez des orateurs du peuple Tinterroropre pour s'écrier : « Remarquez bien , citoyens , que cette situation est la nôtre ! » Et alors il s'éiëve des cris d'enthousiasme et de fureur qui vous feraient frémir.

— Oui, si j'étais le comte de R Mais après?

-:- N'est-ce rien ? La duchesse de Cassano et la baronne de Popoli ont fait dans Téglise de Santa-Maria del Pianto des quêtes fort productives pour les besoins de cette damnée république.

— Ah ! ah ! la duchesse espère peut-être que certaine faveur qui lui fut autrefois refusée près du roi , elle l'obtiendra de l'armée française. Après ?

— Beaucoup d'insolens sujets, à qui leurs parens avaient donné le prénom de Ferdinand , se font publiquement débaptiser.

— Eh bien! ce sont des imbéciles, ils étaient trèsbien nommés. Après ?

— Après! après! Les patriotes calabrois, que vous chassez vous-même de province en province, se sont enfin réunis à Naples ; ils forment plusieurs bataillons *, ils sont armés de pied en cap et s'apprêtent à revenir contre vos troupes.

— ' A la bonne heure ! Enfin voilà qui est sérieux. Est-ce le comte de Ruvo qui les commande?

— Lui-même , Hector Garaffa. J'ai vu partir ces

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