CHAPITRE VI
de son hôte. Son inquiétude était extrême et ne devait être calmée de longtemps, car il n'apprit rien de LiUo, si ce n'est qu'il avait été emmené plusieurs heures auparavant^ et pour Camille, sa destinée était plus obscure et plus effrayante encore. Il arriva donc à Naplesdans une disposition d'esprit que le mouvement des sociétés nouvelles et toute l'amitié même d'Éléonore ne purent calmer. Plus il s'écoula de jours, plus sa peine devint grande.
— Yeux^tu faire partie de la division qui retourne en France? lui dit un soir le colond de son régiment.
— Non, certes ! Et en quoi ai*je mérité qu'une telle proposition me soit faite ?
— La la , qui pense à vous offenser , chatouilleux caiHtaine ? Quand je dis en France, cette nouvelle est prématurée. Il est bien vrai qu'une moitié de nous va partir quand l'autre demeure ^ mais la preuve que j'espère qu'on ne noiis mène pas encore à Paris, mai# bien vers l'Italie supérieure, au secours de ce pauvre Schtisrer , qui se fait battre tous les jours depuis six mois, c'est que je laisse au major les délices de Kiaïa et du F%mdo et que je marche moi-même vers Bologne et Parme avec nos plus solides lurons. Je croyais te faire plaisir et justice.....
— Laisse-moi à Naples, colonel, au nom de notre vieille amitié.
— Au nom de tes jeunes amours, gaillard ! Ah! tu ne me dis rien depuis que je t'ai vu pleurer ton ancienne passion. Elle est donc bien loin de ton souvenir à présent?
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— Elle n'en «orHra jatnaw.
— Laisse-moi donc, c'est l'inconséquence de tes impressions qui m'a ôté ta confiance. Tu as peur apparemment que je ne te reproche de changer, oomme si je ne savais pas bien que tu es sincère. Bt moi aussi je suis sincère chaque fois que je jure : seulement nous tombons peut-être dans la même yertuun peu souvent. C'est l'éternelle contradiction de celte volonté double, c'est ce combat sans fin de nos passions et de notre raison. Il est triste, n'esi-^e pas , de sentir que notre âme est esclave d'un maître eapri* cieux qu'elle méprise?
-^ Si nous étions seuls à souffrir!
— Oh ! ne me parle pas des femmes : elles nous gouvernent, on les adore, et elles paient tant de soins et de déférences par des plaisirs dont la moitié leur reste.
D'HautevilIe fui blessé de ces vulgaires paroles , , qui ne lui paraissaient peut-être nouvelles que par la disposition de son esprit; mais bientôt la cerlilude de n'être plus compris de personne le tint séparé de ses camarades, et dans les instans où son devoir ne l'enchaînait pas , il aimait à s'éloigner de la ville^ L'image qui le suivait se plaçait plus librement à ses côtés dans celte campagne de Naples fertilisée par des pluies de cendres , le long de ces eoleeux où nulle verdure ne couvre le sol , tandis qu'au-dessus de votre tête s'entrelacent les pampres et les ormeaux. Il aimait le deuil de ces vallées de débris où sur des fûts de colonnes renversées la cigale agite ses ailes poudreuses. Quelquefois il s'indignait de ne pouvoir
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oommenoer des recherches qu'il eût faites au prix de sa vie-, mais ce drapeau qu'il avait ^i souyent dé-^ fendu, comment rabandooner au milieu d'une population en armes et au moment où l'heure du combat el peut-être celle de l'extermination pouvait être au;noncée à obfique minute du haut de Thorloge du fort SaiBt<^£lme? Deux fois il avait envoyé inutilement à Sorrente. Le général Lamarque venait récemment de quitter Caprée , et depuis que l'Anglais sir Hudson Lowe y était rentré obscurément, il devenait impossible de tromper la vigilance de ce gouverneur. Hud* son Lowe possédait, à vingt-deux ans, sous un extérieur assez chélif, sous des cheveux roux et une démarche embarrassée, cette activité de surveillance qui chez un officier remplace quelquefois le courage, et toute cette exactitude inflexible qui devait faire honneur à un geôlier.
Enfin d'Hauteville, après un mois d'angoisse, reçut une lettre de Camille. Cette lettre, venue au moment où il l'espérait le moins, remise par le vaguemestre, portent le timbre de Naples même, n'annonçait pas qu'aucune précaution ni elTort eût été employé pour la loi faire parvenir. En termes simples et précis, bien qu'empreihtsd'un caractère de douleur profonde, Camille racontait les derniers momens de Lillo. Elle lui avait fermé les yeux dans un monastère de Caprée, retraite où lis avaient été miraculeusement réunis vers la fin de cette nuit même qui suivit la séparation sur la barque. Lillo, disait-elle, soit que pendant l'enlèvement ses blessures se fussent rouvertes, soit que les ravisseurs eussent eux-mêmes déchiré les appa-»
reile, Lillo n^était jamais revenu à la connaissance de •on sort.
Camille ne parlait point de SavérelU, et cependant, selon toute apparence, ce devait être ce moine qui avait fait retrouver le vieillard à Torpheline. Elle expliquait ensuite comment, rentrée à Sorrente après la retraite des Français, elle avait rejoint Salvator et pris possession d'une grande partie de Théritage de Lillo, dérobé à tous les yeux depuis longtemps par des précautions dont elle seule et lui avaient possédé le secret. Enfin, elle annonçait qu'elle allait quitter ritalie. Elle voulait essayer de se rapprocher ou de son frère, s'il existait encore, ou du moins des parens de sa mère, dépositaires de leurs biens. Elle se flattait de traverser la Galabre malgré les fureurs de cette guerre et de trouver un bâtiment à Manfredonia ou à Bari pour la porter à Trieste et de là à Vienne.
(( Je ne doute pas de votre dévouement, Marius, disait-elle en finissant, et je ne penserai jamais à vous sans une vive reconnaissance. Mais je ne puis rien pour votre bonheur, et vous-même, au milieu des camps, des marches et des périls renaissans, quel protecteur seriez-vous pour moi? Du reste, j'ai réfléchi sur mon sort, je me suis éclairée par des méditations et des lectures : je n'ai rien à espérer ni à craindre. Je m'éloigne donc d'un pays livré à la colère d'hommes injustes. Dieu lui-même est injuste aussi, car l'existence qu'il m'a donnée porterait malheur à qui placerait en moi une espérance d'attachement. Adieu, oubliez-moi ou rappelez-vous seule-