‹ FragolettaChapitre 6 sur 152 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Mflce des Jour» futurs , et cette ignoranee est un de les bienfaits. Qui voudrait de sa vie s'il la connaissait tout entière ? Le mystère en est le charme : a Hier était affreux , aujourd'hui n'est pas beau \ mais d&* main!... » Et notre tâche ici-bas s'achève*

Plusieurs fois d'HauleviUe avait témoigné une vive curiosité de savoir ce qu'était Naples avant l'arrivée des Français et déjuger par un tableau fidèle des mœurs et de l'esprit des princes qui avaient aban<donné ce beau pays sans lo défendre. On résolut de satisfaire ce besoin de vérité historique qui dominait son caractère ^ on se prépara à lui donner satisfaction par quelques improvisations dramatiques , où devait briller toute la verve napolitaine avec son naturel , ses charges bouffonnes et toiit son entraînement cornmunicatif.

Un soir donc que les hôtes de Sorrente avaient été particulièrement priés de se rendre à Naples^ ils trouvèrent dans les salons d'Ëléonore une espèce de théâtre , et on les avertit que la tragédie démi^sérieuse qui allait être jouée à leur, bénéfice était intitulée Hi9^ taire de la cour^ ou les phases de la légitimité.

Le rideau levé, le théâtre représenta le cabinet du feu roi. Là, un courtisan marchandait et achetait, pour cinquante mille onces d'or, la charge de précepteur de l'héritier du trône. Ce personnage était le prince de Saint-Nicandre, qui fut représenté avec des mouches et du rouge. Il se mit sur-le-champ à l'éducation de son disciple, et ce fut une chose risible à la fois et digne de pitié que d'entendre les instructions qu'il lui donnait ;

« Mon fils , voici une patte de héron qu'il faudra porter à votre boutonnière quand vous irez à la chasse ou à la pêche. Ne négligez point non plus d'avoir toujours sur vous une corne, et si ce préservatif vient à vous manquer par négligence de votre valet de chambre, repliez sur eux-mêmes le pouce et les deux doigts du milieu de votre main gauche, afin de former cette figure de corne avec Tinde^x et le petit doigt, toutes les fois qu'un homme inconnu s'approchera de vous pour vous parler. De cette manière, vous éviterez leB maléfices. Les cornes sont faites pour crever les yeux de l'envie.

» Si en montrant cette défiance, vous craignez de blesser la personne que vous adraellez à l'honneur de votre présence , cachez votre main derrière le dos ou sous le pan de votre habit plutôt que de manquer à|)rendre les précautions que je vous indique.

» Je vous donne celle petite cloche que j'ai autrefois dérobée moi-même au trésor de Nolre-Dame-de- Lorette : il suflira que vous l'agitiez pendant l'orage, en parcourant vos appartemens, pour empêcher le tonnerre de jamais tomber sur le palais de votre majes.té. »

L'enfant écouta avec docilité ces préceptes , et on lui permit ensuite, parce qu'il avait été sage, de se livrer à ses récréations ordinaires : ce fut d'écorcher des lajHns, d'assommer d'innocens lièvres à coups de bâton ou de faire berner dans une couverture des chiens, des chats et même des laquais, aux éclats de rire de Saint-Nic^ndre, du roi futur et de ses fanû^ liers, ,, -

CHAHTRE II. 21

Pais continuant cette manière de proverbe, ou, comme on eût dit en France àia même époque , cette espèce de charade en action , on vit venir un courrier du cabinet espagnol monté sur un bambou. Il apportait à Ferdinand lY une lettre de Charles III , son illustre père. On envoya chercher un religieux pour en connaître le contenu, car rélève ni le précepteur ne savaient lire, et cette missive toute diplomatique mit fin aux amusemens du mattre des Deux-Siciles. Elle lui défendait de berner désormais autre chose que des animaux à quatre pieds» Sa majesté, exceptant même les chiens, à cause de leur utilité pour la chasse , les prenait sous sa protection cathoUque et royale.

— Historique ! historique! s'écria plusieurs fois Lillo pendant le cours de ces' scènes rapides qui formèrent le premier acte d'un drame qui devait en avoir quatre autres.

La scène changea rapidement à la manière de Shakspeare,etrenfantqui avait représenté Ferdinand vint, après avoir fait place à un jeune homme chargé de poursuivre ce rôle, se reposer sur les genoux d'Éléonore, qui lui donna mille bonbons parce qu'il ne ressemblait nuilementau personnage qu'il avait joué.

— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Camille à la vue d'une décoration nouvelle.

— Un bosquet des jardins de Caserte : l'amoureux Ferdinand attend sa fiancée en péchant des grenouilles , et vous allez voir le chftle qu'on vous a emprunté tout à l'heure embellir une archiduchesse d'Autriche.

En effet, Granali, des plumes sur sa tête, un éven-

U FAAGOUËTTA.

tftil à lË main ^ parut en archiduchesse d'Autriche, et on reconnut Caroline à Fhabitude que singea Tac-* leur de mordre continuellement ses lètres pour en ranimer le vermillon. On passa brusquement les céré« montes du mariage , el après la première entrevue particulière, qui fut grotesque, on vit Ferdinand lY épeler les lettres de Falphabet sous la direction de sa pédante épouse.

Le roi sut lire au troisième acte. Là cet époux de vingt*cinq ans livrait à sa chaste moitié , avec tous les lazzi de Tavarice, l'argent qu'elle destinait à payer les équipages de ses favoris ou les dettes d'hon« Heur qu'ils avaient contractées au pharaon et dans les baccaras.

Le général Acton reçut la plus riche bourse ; le duc délia Regina, la seconde; la troisième fut donnée à Pic d'Anceni, Fhornme le plus stupide de la Calabrc, mais le patron des danseurs de Saint-Charles , Tinventeur ou l'introducteur des ballets en Italie. Cet Hercule de coulisse fut copié dans ses discours et' ses gestes avec un rare talent d'imitation par l'avocat Palmieri, Ce fut un tableau qui tenta les crayons de d'Hauteville, que celui que formaient Caroline et ce groupe dans un angle du cabinet où se tenait le conseil : une main de la reine était dans celle d' Acton , si reconnaissable à son encolure de pirate-, un de ses pieds pressait le pied du danseur, et d'un œil lubrique elle indiquait sur une pendule au duc délia Regina l'heure à laquelle l'introduirait la camé"» riére.

Mai) la voilà en tète à tète avec son royal époux :

QHAPITRB If. n

«- Ma chère matlresse, disait rinnoçeAt ditoiplef fais-moi le plaisir de déchiffrer poar moi ce petit pa<* pier doré. Je De sais pas lire récriture bien couram*' ment, et Je soupçonne que celle^à m*est venue de la part de la duchesse de Lusciano.

-^ Et vous me prenez, sire, pour la eonfldeate de yo8 infidélités?

•^ Je n'en ai point commis; mais Je m^ennuie quelquefois, et j'ai résolu d'accepter de ta main une petite distraction.

— Ce ne sera pas celle-là, dit Caroline après avoir parcouru le billet. Effrontée! elle feint la passion y vous propose i Yenafio un rendez-vous et refuse vos présens! C'est une intrigante.

— Tu crois, ma pauvre Caroline?

— Sire, il faut l'exiler.

-— Attendons quelques mois.

— Vous balancez? vous n'êtes pas digne de la Jalousie qu'on a pour vous.

— Je l'exilerai si tu veux ; mais que me restera-» t*il ? Je ne connais qu'upe seule femme dans ma cour qui m'ait donné de ces idées-là.

— Eh bien?

— Mais celle-là est vertueuse.

— ^ Impertinente ! Et quelle est^lle?

— Son nom ne fait rien à l'affaire.

— Je le veux savoir.

-^ Ne te fâche point : c'est la duchesse de Cassano^ Serra ; mais garde-moi le secret.

<-*" Refuser votre majesté ! C'est un affront que vous ne pouvez souffrir, La Serra affecte sans doûio

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des mœurs pour noue humilier! Sire» elle a aussi mérité

— L'exil peut-être?

— Précisément. C'est une ambitieuse. Débarrassez-vous de ces deux personnes.

Le roi traça docilement son nom en lettres de trois pouces de longueur au bas d'une espèce d'ordre que rédigea la reine, et celle-ci, fiére de la double victoire qu'elle venait de remporter, continua :

— Sire, pendant que tu es en train de rendre la justice, pourquoi n'envoies-tu pas aussi vivre un peu dans ses terres ton marquis d'AUa-Yilla?

•— Mauvaise plaisanterie, madame. Alla-Villa est un homme essentiel, un des plus utiles soutiens de cette monarchie.

~ Est-ce parce qu'il prend mieux qu'un autre des grives au Roccolo ou qu'il contrefait le cri d'un marcassin pour attirer les sangliers ?

— « Ne vous raillez pas de mes plaisirs : est-ce que Je trouble les vôtres ?

— Mais Alla-Yilla est un porteur de caducée , et le protéger c'est avouer des turpitudes.

— Tais-toi, mes amours.

— Sire, vous êtes un niais.

Et la conversation s'anima de telle sorte que tous deux parlèrent en même temps ^ les termes dégénérèrent en ce patois du môle, de la plus vile, de la plus basse, de la plus criarde espèce, et jusque-là que Ferdinand, levant la main sur son interlocuteur, allait laisser tomber un soufflet royal ; mais un souvenir l'arrêta :

GHAPmE II. ih

•— Si ta ne m'avais pas appris à lire, diMI, Je te ferais mourir sous le bâton !

Le pédagogue femelle s*éclipsa en tirant la langue à son auguste époux et emporta pour consolation le double exil de ses rivales.

Cette reine si susceptible en matière de vertus de cour, cette flUe de César, qui crut déroger en montant sur un pelil trône dltalie, on la vit au quatrième acte accueillir dans ses intimités une* courtisane : c'était lady Hamilton , effrontément épousée par le vieil ambassadeur d'Angleterre. A la vérité Tamiral Nelson était son amant public. Le nouveau scandale excusait Tancien, et l'adultère rehaussait singulièrement ce mariage. Un geste, un coup d'œil, comment cèrent TinteUigence entre ces deux cœurs féminins : un billet tombé devant le roi allait compromettre Caroline*, TAnglaise, sollicitée par un regard de la reine, avait su rougir à propos et redemander pour elle-même cette lettre.

— J'ai vu cela de mes propres yeux, disait Torllla pendant qu'on représentait la scène. D'abord complices, elles devinrent bientôt amies, et cette flère lady n'a jamais pu me pardonner, à mot, de m'ètre souvenu qu'à Rome je l'avais admirée sans aucun voile quand, sous le nom d'Emma Liona, elle servait de modèle dans un atelier de peinture.

— « Voilà, voilà la marée fraîche ! Achetez, messieurs, les canolichi de Procida, les trilles et les ancines péchés celle nuit même au cap de Misène ! »

Ces cris annoncèrent le nouveau roi des Deux- ^iciles. Le lieu de la scène devint le quai de la Mar^ I. 3

geline) et 4a milieu d'un groupe de lax^raroni disputant graio à grain sur le prix de chaque palaYa , ou diatingua des altercations bizarres ;

<«« Estr-ce que ta ms^esté ne sait pas que les buUrei sont diminuées depuis le règne de Masaniello?

•^Oui» mou galant homme» et les cordes reaobéries*

•-^ Quand tu es de mauvaise humeur, tu nous vends plus cher. Est-ce notre faute, à nous, si la lamproie fraie quelquefois avec le ynenu fretin ?

r^ taisse-la faire ; cela croise les races«

«- Comment se porte ta femme et le général Àcton ?

-^ Il ne s'agit point de mes amis; achète mes hut* très,

— Et ce capitoné, combien, «ire?

— Deux paules,

-^ Autant que lu as de couronnes ?

— Pourquoi n'en aurais-je pas deux ? Notre saintpère le pape en a bien trois !

— Veux-tu me vendre ton royaume par-dessus le marché ?

•^Prends mes huttres, imbécile; celles-là sont parquées dans les réservoirs de Fusaro : elles ne Réchapperont pas,

---Oh! pour le coup, interrompit d'Hauteville , voilà de l'invraisemblable et de la caricature, mes amis. Tous tombez dans le bas comique, et il vous faudrait le masque d'el signer Pulchinella pour autoriser de pareils discours.

«-* Copie exacte , propres paroles entendues de la bouQhe du roi , -^ répondit son représentant , aban*^

CHAHTAB II. Tt

âonbsint tout & coup son r6l6 pour eelui â'aVocat Aé la vérité et rintérôt de Pillusion poUi^ llûtérét de Thlstoire. — Voilà comme on ne comprend point notre bonheur dans les autres pays de TEurope! Notre prince, à nous, 3'est rarement essayé dans le langage et les mœurs de quelques classes privilégiées ; il ne sympathisait qu^avec les gens du môle et des faubourgs : c'est un monarque littéralement populaire. Combien de fois n'ai-je pas entendu les acheteurs finir avec lui les altercations par une injure qu'il feignait toujours de ne pas entendre ? •

— Comment Tappelait-on ? demanda àuseitôt le parterre.

— Scaldaletto di Cristo.

Et le salon demi-aristocratique imita la gatté de la mauvaise compagnie. Pour tâcher de comprendre cette allusion grossière, intraduisible en français autrement que par bassinoire ou chaufferette du Christ^ il faut se souvenir que le Sauveur du monde, né en hiver dans une étable, y fut réchauffé par la présence de deux animaux dont Tun avait de grandes oreilles et l'autre de fort grandes cornes.

Mais déjà le cinquième acte, la péripétie et le dé- Doûment s'avancent. Il s'agit de déclarer la guerre aux Français : le bon sens de Ferdinand s'y oppose; le conseil assemblé hésite encore. Qui décidera cette grave question ? Entendez-vous sifQer sous les fenêtres du palais ? C'est le signal que le premier veneur a promis de donner si une pose d'oiseaux rares s^arrêtait sur les pins de Portici et dans les rochers de ta c6te. Le pauvre roi s'agite sur son fauteuil , où il

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tient encore bon ; mais Caroline a tout prévu : les 8ons du cor de chasse, les abois de la meute ont re« tenli. Adieu le conseil, le roi s'élance; le manifeste tout rédigé est rendu public, et le courrier qui le porte est parti.

Yoici le bataillon surnommé Macédonien rencontré par le roi au sortir des j>orte8 de Naples.

r— Où allez-vous donc, mes enfans ?

— Sire, au-deyant des Français.

— Allez , mes braves , et vous serez bien étrillés ! Us vous arrangeront, soyez tranquilles.

Déjà en effet Tarmée revient de Rome. Ces héros qui, arrivés sur la frontière et apercevant Terracine au delà, s'étaient écriés : «Ah! que le monde est grand! » ces conquérans qui demandaient encore hier à Yiterbe si Paris était bien loin , ils n'ont mon* tré à Tennemi que les basques de leurs vestes à la hongroise et la giberne couverte de toile cirée, peinte en peau de tigre : « Que vous disais-je? répétait le roi. Et quand vous me consultiez pour faire rembourrer les uniformes ? Que c'était dans le dos et non sur la poitrine. »

Mais la peur a gagné tous les esprits. Les matelots anglais viennent charger les meubles sur leurs épaules dans les résidences de Caserte et de la Favorite, tan* dis que les frégates de l'Etat la Parthénope^ le Guis^ cari, le Sire Joachitn sont brûlées dans le port. La famée entre par toutes les fenêtres. Les épagneuls sont embarqués ; il ne s'agit plus que des enfans. La reine oubliera si elle le peut le moribond duc de Sora» car la sœur de Joseph II désire n'élever que

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