CHAPITRE IX. 2dl
— Au prétexte que je puis donner à mon départ, dit Iranquiilement Ruffo. Mais m'y voilé ! Pie YI est mourant : le directoire de France, qui a eu la cruauté de l'enfermer dans Briançon , un rocher de glace battu des vents, le conduit maintenant à Yalenoe. La nouvelle qui nous est parvenue ajoute qu'il n'arrivera pas même au lieu de sa seconde captivité; beaucoup de cardinaux se rassemblent à Venise pour le futur conclave : j'y vais.
— £t en puissiez-vous sortir pape ! Ne perdons pas un moment.
— Mais comment vous témoigner ma reconnais* sancû?
-^ En laissant dans la voiture la personne que vous y trouverez déjà placée et en l'aidant à sortir du royaume en même temps que vous. Partons.
Le manteau du nouveau baron fut placé sur les épaules du cardinal. Le jour commençait é parai* tre, et le libérateur escorta de loin le banni pour s'assurer que rien ne pourrait Tempècher de sortir d'une ville qu'il avait lui seul et si récemment con-iquise.
La chaise de poste , occupée par les deux voyageurs, encore inconnus l'un à l'autre, allait sortir de derrière les arbres de la vigne pour regagner et suivre la grande route avec toute la vitesse des ohe* vaux; mais les meutes du roi et le roi lui-même débouchèrent d'un sentier latéral : ils vinrent, ils obstruèrent le chemin de Capoue dans toute sa largeur. Ferdinand s'arrêta, contempla avec ivresse son armée de valets et de chiens, admira les efforts de ses épagneuls pour rompre la longe qui les accouplait dix par dix ; et le concert des bassets , flairant déjà la terre, pnîs relovant lonr donMo noz pour
prendre le vent, fui plus doux à ses oreilles que les cbœurs de Cimarosa ou les hymnes de Pergolëze.
« C'est bien là, — se dit à lui-même Ruffo, qui, placé près d'un compagnon dont il ne pouyait distinguer les traits, jugea prudent de garder fiour lui sa pensée , — c'est bien là ce roi qu'on rencontre partout excepté au lieu du péril, ce braconnier qui semble n'éviter que ceux qui ont des grâces à demander, qui , jeté comme un embarras au travers de tout ce qui s'accomplit, prolonge tantôt le supplice des inuocens et tantôt empêche de fuir ceux que sa reconnaissance devrait chercher. »
La personne que RufTo inquiétait à son tour adressait en même temps du fond de son cœur ces paroles au roi :
« Adieu, vieil esclave de tes vieux préjugés et de toutes les craintes nouvelles que le souffle ton confesseur touchant le diable, la liberté et la vérité. »
Ferdinand, tout en fixant les yeux sur la voiture de manière à troubler les voyageurs , fit approcher gravement de son cheval pie le général Acton, et sur le ton d'une confidence profondément calculée :
— Mon cher ami, quand le vent ne souffle pas du sud et qu'il n'y a point, comme aujourd'hui, de rosée sur la terre, la piste est difficile, les chiens n'ont pas de flair, et il ne faut pas courre le sanglier, surtout avant l'époque de la glandée.