‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 102 sur 226 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ces barques élégamment pavoisées, toutes ces felouques, ces tartanes , ces mille canots qui se croisent dans la baie , où vont-ils ? Yoyez-vous le turban des rameurs albanais dépassé à la course par la casquette vernie des Russes? Puis la veste écarlate des canotiers anglais laisser à leur tour en arrière les marins de la Baltique ? Les seuls Napolitains ne prennent aucune part à cette joute. Ils sont là par milliers , les bras nus, la tête couverte du bonnet de laine, et se balançant sans efforts sur leur mer transparente. Leur énergie unique semble passée dans les cris sauvages qu'ils poussent, tantôt en Thonneur des vainqueurs et tantôt vers les spectateurs de la plage, qu ils veulent entraîner à prix d'argent dans leurs nacelles au devant du roi, qui arrive. Une foule de dames est placée dans ces barges dorées , drapées ou couvertes de feuillages. Chaque duchesse, chaque comtesse a la sienne, et la triomphante aristocratie du quartier de Tolède vogue de conserve autour du golfe , continuant la conversation commencée.

— Duchesse de Belmonté , reprendrez-vous votre rang à la cour .^

— Mais je me flatte d'avoir rendu assez de services

i CHAPITRE IX. 209

particuliers ici, ma chère, pour avoir fait trouver bon que je ne fusse pas en Sicile.

— Et vous , respectable marquise , est-il vrai que le roi vous marie?

— Il faut se résigner, mon enfant. J'ai perdu beaucoup dans les derniers désastres de Calabre; une veuve a toujours besoin de la protection royale. D'ailleurs on fait passer sur la tête du nouveau ménage tous les biens confisqués sur Castracani, et il est toujours flatteur d'être offerte à un guerrier comme sa récompense.

— Ah çà , ce que nous avons entendu dire est donc vrai.? C'est donc ce jeune homme, ce soldat qui a rendu quelques services à Ruffo, votre parent, que Ferdinand veut vous donner, ma bonne Guirlandaïa ?

— Mais d'abord , ma chère , il est baron à l'heure qu'il est. Ensuite je crois qu'en s'alliant à nous , aucune illustration ne lui manquera. L'avez- vous vu ? Vous l'auriez choisi dans quelque rang que ce fût?

— Oh ! pourtant pas dans une bande de voleurs.

— Eh ! mon Dieu , dit la marquise , qu'est-ce que c'étaient donc qu'Alexandre, Romulus et Marc-Aurèle?

— Marc-Aurèle ! il est un peu étonné de la compagnie.

— Enfin, répliqua Lucrèce, si le roi, jaloux de payer un grand service , n'a vu que moi dans le royaume pour l'acquitter, dois-je opposer des pruderies ?

— Vous en êtes incapable. Et la naissance de votre héros ?

— Sa naissance est peut-être fort bonne.

— Est-il vrai qu'il soit un peu plus enfant que vous?

— C'est une éducation que le roi me confie à faire.

— Et vous aime-t-il?

— Je l'aime bien déjà, moi ! il est si beau I Les charitables amies se prirent à rire.

— On dit qu'elle-même, assura une voisine à voix basse, descend d'une famille roturière.

— Il n'en voudra jamais, reprit la duchesse à part.

— S'il a tant de courage, répliqua la baronne.

Et Ferdinand débarquait au moment même d'un yacht magnifique, au bruit de l'artillerie anglaise.

— Le suivrons-nous, notre grand roi, dans sa cathédrale, mes bonnes amies ? Il va rendre grâces au dieu des armées de son triomphe.

— Oh ! ma foi, non. Il y aura cohue, les rangs seront confondus et les droits méconnus. Nous serions peu remarquées et nous gâterions nos falbalas pour rien. Restons dans la baie. On dit qu'il s'y prépare une justice éclatante, et, tenez, il commence une de ces journées que nous aimons, rafraîchies par les brises de la mer, une journée ventillata.

On avait amené dès le matin sur le pont du Royal- Georges un vieillard vêtu d'habits grossiers. Ses cheveux blancs étaient en désordre, il était couvert de poussière et de sueur, et il semblait épuisé de fatigue. Des paysans l'avaient saisi dans la montagne, où il cherchait un asile. Sûr d'offrir à Nelson un pré-

GHAPiTPiE JX. 21 1

sent digne de lui, on lui avait livré celte victime garroltée : c'était l'amiral Caracciolo.

Nelson ne voulut pas le voir. Il le fit passer à l'instant sur la frégate napolitaine la Minerve^ que Caraccioloavail récemment combattue, et le comte deThurn, marin autrichien au service de Naples, antagoniste de Caracciolo, fut chargé de présider la commission spéciale, qui commença le procès sur-le-champ.

Le vieillard se crut sauvé enire les mains de ses égaux, et quand son court interrogatoire fut subi, il se promena sur le pont de la Minerve avec une sécurité digne de sa conscience.

— Vous voyez bien, Lisco, disait-il à un jeune enseigne qui se trouvait près de lui: la supériorité des voiliers anglais sur les nôtres, mon cher ami, tient surtout à ce qu'au lieu de calculer la largeur des bàtimens sur un tiers de leur longueur, cette proportion se réduit de jour en jour dans les chantiers de la Tamise. Suivez un peu la courbe des (lancs de ce cutter, et voyez comme il a plus de creux que les nôtres sans que pourtant ses batteries soient noyées. Il porte aussi beaucoup moins de distance que chez nous entre ses sabords.

— Monseigneur, la sentence du conseil, dit l'officier rapporteur

— Déjà? Lisez, mon brave. C'est Armellini , je crois?

— « Au nom de la royale commission établie à bord de la frégate de sa majesté la Minerve^ nous comte de Thurn, président, Armellini -»

— Au fait.

212 FI\AGOLETTA.

L'officier hésita.

— Au fait, répéta Caracciolo d'une voix douce.

— La mort.

— De sorte que si jamais nos constructeurs, ajouta l'amiral en se retournant vers l'enseigne, réduisaient cette largeur des vaisseaux au quart de leur longueur, depuis la ràblure de l'étambord jusqu'à la râblure de l'étrave, ils leur feraient acquérir des qualités de marche et de la légèreté dans les manœuvres. Le système de nos mâtures a besoin également d'être réformé. Souvenez-vous, Lisco, que la voile triangulaire, que

nous appelons latine dans la 3Iéditerranée Tous

ne m'écoutez pas, mon ami? ne vaudra jamais la

voile carrée, et il serait temps de nous approprier ces petites ailes nommées bonnettes, qui allongent si utilement leurs basses voiles.

— Monseigneur, demandez à parler à Nelson. Depuis ce matin, je ne partage point votre sécurité et je n'ai pas perdu un moment. Yotre famille est avertie; votre digne Cécile, votre fille unique, assiège peut-être en ce moment le carrosse du roi 5 elle a écrit aussi à lady Hamilton. Gagnons du temps, réclamez le droit de parler à l'amiral lui-môme.

— Ce serait peut-être une lâcheté. Mais d'où vient que ce matelot pleure? Qu'as-tu, mon garçon? Pleurer n'est pas d'un homme et surtout d'un homme de mer.

— C'est la première fois, monseigneur; ils m'ont ordonné

Lisco détourna la tête.

Page 1