‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 115 sur 226 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

s'expliquait pas la réunion d'un républicain et d'un prêtre, se hasarda à répondre :

— Ils ont été joliment frottés hier I On ne croyait pas qu'ils pussent recommencer sitôt.

— Qui ? cria d'Hauteville en s'approchant.

— Messieurs les Russes , ajouta l'Italien avec un sourire forcé.

— Puisses-tu dire vrai ! J'y vais voir. Ne vous engagez pas plus loin sur cette route, monseigneur. Vous devez trouver à quelques portées de fusil un embranchement qui conduit à Crémone.

Le postillon , devenu fort empressé , fît signe que oui et montra du bout de son fouet une avenue de peupliers vers la droite.

— Partez, passez le 3Iincio, gagnez Padoue, enfermez-vous dans Yenise et faites quelquefois des vœux pour ceux de vos conquérans dont l'esprit et les mœurs blessent le moins vos mœurs et votre esprit.

— Il est certain, dit Pvuffo en riant, que si nous devions nous choisir un joug, le Tédesco n'aurait pas la préférence, même sur les Africains d'Alger 5 mais, mon fils, ne nous laissons jamais envahir, c'est déjà une demi-mort des nations-, épuisons plutôt notre sang, et ménagez le vôtre pour la France. Adieu. Je ne vous offre ni chapelets ni indulgences, mécréant que vous êtes 5 mais touchez la main d'un ami et recevez les bénédictions d'un vieillard^ cela porte bonheur, même aux philosophes.

D'Hauteville i'em.brassa j puis, serrant fortement son épéc sous le bras gauche, il s'élança à travers les

prairies sans choisir une autre direction et sans chercher plus de chemins frayés que n'eût fait l'oiseau du ciel qui veut rejoindre ses compagnons de toute la puissance de ses ailes.

Quelques préoccupations assez naturelles auraient dû l'accompagner dans sa course : il pouvait tomber dans les lignes ennemies et devenir prisonnier sans avoir combattu. D'un autre côté, se déguiser, risquer par conséquent d'être saisi comme un espion, présentait, avec quelques chances de succès, des périls plus odieux encore ; mais il ne fit aucun de ces calculs, aucune de ces réflexions de prudence : il avançait. Et ce fut pour reprendre haleine plutôt que pour reconnaître la position des armées qu'il s'arrêta aux bords d'un torrent guéable, sans se douter que ces eaux, qu'il voyait déjà rougies de sang et traînant des armures et des cadavres, portaient le nom si célèbre de la Trebbia.

Comme il allait franchir ce torrent, un bataillon sans drapeau, tout enveloppé de la propre fumée de ses décharges, était ramené vis-à-vis de lui par un détachement de cavalerie portant deux aigles sur les sabretaches. Il n'en ^fallut pas davantage à d'Haute- Yille^ il avait tout vu, tout compris.

— A moi, camarades! cria-t-il aux fantassins. Ici! Reformez-vous ici !

Il éleva en même temps son chapeau au-dessus de son épée nue, et les Français, repassant la Trebbia, vinrent se grouper autour de l'officier comme un essaim d'abeilles autour du chef mystérieux qui les conduit.

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