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CHAPITRE X

Les cavaliers de Bagration, qui croyaient sabrer là cette poignée de braves, ne jugèrent pas à propos de les poursuivre au delà du torrent , et les soldats et le major ne se furent pas plutôt rapprochés qu'ils se reconnurent avec des transports de joie.

— Notre brave commandant !

— jMa pauvre demi-brigade !

— Yous n'êtes donc pas mort? dit un sergent.

— Les Russes vont le savoir, répondit d'Hauleville en alignant déjà sa petite troupe. Mais les autres ? ajouta-t-il, reconnaissant bientôt le petit nombre de ses anciens amis.

— Nous sommes tous là , dit un grenadier d'une voix sépulcrale.

— Et votre colonel?

— Mort.

— Et votre drapeau.^ Personne ne répondit.

— L'aviez-vous encore ce matin, mes braves? reprit d'Hauteville d'une voix plus douce ou plutôt plus triste.

— Oui, major.

— Eh bien, ils ne l'ont pas encore mangé, allons le reprendre!

Macdonald, qui avait soutenu cette seconde journée d'une même bataille avec des' chances diverses et fait éprouver à l'ennemi des pertes au moins aussi considérables que les siennes, donna ordre, vers le coucher du soleil, de reprendre les positions du malin. On obéit sur toute la ligne, et le mouvement s'opérait en bon ordre, ainsi que le général le véri-

iO FRAGOLETTA.

fiait au moyen d'une excellente lunette, quand il aperçut au milieu des feux ennemis un petit peloton marchant la baïonnette croisée, comme s'il eût espéré franchir tous les obstacles qui le séparaient encore d'un régiment de dragons russes vers lequel il s'avançait rapidement.

— C'est un bataillon de la quarante-deuxième, dit Macdonald, on ne peut pas laisser périr de si braves gens!

Il se porta en avant à la tête d'un détachement de chasseurs à cheval, et, grâce à cet ébranlement soudain, à cette diversion, qui fît supposer à l'ennemi que la retraite des Français n'était que simulée , le pauvre bataillon, diminué encore des deux tiers, fut dégagé. Quand Macdonald le rencontra, le commandant était rapporté sur quelques branches de saule. La perte de son sang lui avait enlevé presque toute connaissance^ mais par une contraction de muscles il retenait fortement de la main droite deux lances entaillées de coups de sabre. Autour de l'une, une moitié du guidon de soie des cavaliers russes tenait encore, et sur l'autre, un lambeau rouge, séparé de deux autres couleurs, avait conservé dans un angle le glorieux numéro quarante-deux.

— Quel est cet officier, que je ne connais pas, colonel Méjean? dit Macdonald.

— Je ne sais d'où il vient, répondit l'ancien gouverneur de Saint-Elme.

— Et moi, je reconnais toujours et partout Méjean, dit dédaigneusement le blessé en se soulevant à demi.

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