CHAPITRE XII
dans ses foyers sa fille en pleurs auprès de sa mère expirée.
— Énergiquement pensé, dit l'un, et purement dessiné, ma foi ! Vive la nouvelle école î
— Ce doit être un garçon qui pense très-bien, disait un autre : il a raison d'avoir choisi ce sujet au milieu de nos malheurs, à nous ; voilà le fruit des discordes civiles et des révolutions I
— Qu'en pensez-vous, monsieur? demanda une troisième personne à un jeune convive qu'il remarquait écoutant avec beaucoup d'attention et dont tout l'extérieur valétudinaire annonçait des habitudes rêveuses.
— Mais je pense, dit celui-ci, que l'auteur serait confus de vos éloges, monsieur. Son succès n'est en vérité dû qu'à la bonté de ses camarades. Ses figures sont dures- l'ordonnance qui les dispose en forme de croix n'est pas heureuse ^ le masque de Sextus n'est peut-être que celui du Bélisaire de Gérard, à qui l'on a ouvert les yeux, ou une réminiscence de l'Ugolin de Reynolds. Si l'élève n'a rien de mieux dans l'esprit, il n'ira pas fort loin, et j'en ai grand'peur.
— Guérin, dit Elleviou, qui survint, venez-vous par
ici? M"^*^ Ham voudrait que vous fissiez mon
portrait sur son album.
Peu de personnes entendirent le nom prononcé. Ceux qui le reconnurent pour celui de l'auteur du tableau suivirent le fugitif afin de le complimenter, de s'inscrire en faux contre sa propre critique ^ mais la plupart des causeurs n'y avait pas même pris garde. Voilà les commencemens de la gloire.
— Moi , messieurs , disait un vieux homme qui , bien que parlant le français avec certaine facilité élégante, avait pourtant quelque chose d'étranger sous ses cheveux poudrés à frimas, avec ses boucles d'or, son chapeau sous l'aisselle et une vague senteur de musc répandue autour de sa personne, j'aimerais assez ce tableau-là. Je n'ai rien vu de beaucoup mieux à Mittaw ni à Londres, et je me suis arrêté comme vous dans le vieux Louvre à rendrait même où ce Sextus est accroché, mais ce sont les costumes qui ne me vont guère, ne trouvez-vous pas ? Il me semble que nos grands peintres, Mignard et Lebrun, ne représentaient pas les anciens de cette manière-là. 11 faut avant tout de la dignité dans les arts ! Le grand roi, monsieur, figuré en Hercule ou en Apollon, a bien un autre air dans la galerie de Versailles. Tous me direz qu'on était déshabillé comme ça quelques années avant la naissance de Jésus-Christ : c'est possible, si on a pu le savoir ; mais d'où vient, s'il vous plaît, que les casaques grecques ou romaines nous enveloppent aujourd'hui de toutes parts, en peinture, en sculpture et en nature ? vous voyez I On m'a dit qu'un M. David préparait un tableau des Sabins où l'étoffe était tellement économisée que tous ses héros seraient de vrais sans-culottes comme lui : cela fait mal au cœur!
On se regarda en silence, et la politesse ne permit qu'un sourire.
— C'est comme ces fameux législateurs que j'ai voulu voir ce matin même dans leur conciliabule : ils ne sont pas nus, ceux-là, comme ils mériteraient