‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 192 sur 226 · G FRAGOLETTA · texte numérisé non relu

G FRAGOLETTA

Dès que les deux quadrupèdes arrivèrent, Bernard fit son choix, d'un coup dœll. Il fit signe au postillon qui devait servir de guide d'enfourcher Cobourg, un grand, maigre et poussif animal: et Pitt, dont un genou était couronné, lui parut avoir au moins pour lui Tavantage de ne pas Texposer à tomber de si haut.

— Oui, madame, s'écria-t-il dès qu'il fut en selle, nous avons trois consuls I et nous irons aussi bien et aussi longtemps avec cela que M. Pitt avec les trois jambes qui lui restent. Votre Bonaparte a fait la campagne de Saint-Cloud, et cette expédition-là lui vaudra autant de profit que celle d'Arcole, si elle ne lui jait p;is autant d'honneur. Il a vaincu avec une poignée de troupes, avec douze mille hommes d'élite tout au plus, un corps redoutable de prés de cinq cents députés, armés de toques et de manteaux traînans: et comme il faut être généreux, magnanime après la victoire, voilà ce qu'il a accordé à nos représentans rebelles, le soir même de son triomphe.

Bernard leur jeta au nez, en disant ces paroles, un imprimé qu'il avait acheté deux sous en traversant le Carrousel. C'était le premier acte du gouvernement provisoire, arrêté qui condamnait, sans procès et à la déportation dans les déserts de la Guyane française, soixante factieux bien convaincus d'avoir voulu défendre les lois.

Pendant qu'à coups d'éperons et de chambrière Bernard se vengeait sur son cheval et peut-être sur celui du postillon du dépit de n'avoir pas encore des nouvelles du major, qu'il méditait de tourner Pilhi-

CKAFITUE XV. 147

viers par une habile manœuvre et d'aller toucher les roules d'Orléans, Bordeaux et Toulouse, afin de prendre langue, le major n'avait pas de chances meilleures. Il suivait la roule de Lyon par les communications du Bourbonnais; et Lyon, où Bernard devait nécessairement revenir, était le premier point où les trois voyageurs pouvaient espérer ou craindre de retrouver réciproquement leurs traces.

Mais Bernard n'y arriva que le quatrième jour au malin. Dans un hôtel de la place de Bellecour, il apprit à n'en pas douter que son maître était devant lui et poursuivait son rapide voyage sur la roule de Chambéry.

Remonter à cheval était déjà pour le pauvre chasseur une chose si dilTicilc qu'il se mit à réfléchir que la voilure de la poste aux lettres, toujours mieux servie qu'aucune aulre, était propre à regagner l'avance qu'avait obtenue la calèche du major. Il monta donc dans l'antique chaise à deux hautes roues, si bruyamment traînée alors par des chaînes de fer, et se fit une espèce de gîte sous le tablier en cuir de l'impériale, entre deux ou trois paquetsà angles aigus. Là, posé sur champ, conmie on dirait d'un soliveau inégalement équarri, il se consola de ne pouvoir s'asseoir, facullé dont il eût usé douloureusement. Il avait p.ayé les poslillons pour être averti de la rencontre de chaque voyogeur, et il s'endormit d'épuisement entre Aiguc-Bello et Saint-Tcan-de-Maurienne.

Quand il se réveilla, nuit close. L'équipage qui le por!ait était immobile, et allongeant la tête du haut de son impériale, Bernard ne vil, n'entendit personne.

148 FIIAGOLEHA.

Point de courrier, point de postillon, point de chevaux même à cette lourde voiture, qui, seule, noire et délaissée sur un côlé du chemin, ressemblait à une de ces masures qu'on empêche de réparer afin de les jelcr, à la première menace d'éboulemenl, dans la ligne de reculée prescrite par un ingénieur.

Au-dessus de sa tète, des montagnes courbées et rapprochées formaient une sorte d"impa'sse qui ne laissait supposer aucune issue possible, et enfin il se vit dans un paysage de neiges éclairé par une lune élincelanle. Blanchi par ces reflels immobiles, un des côtés de Télroite vallée présentait l'aspect dun désert du pôle; mais, à force de regarder, on pouvait découvrir, le long du flanc opposé et dans Tombre compacte, une demi-douzaine d'habitations liumaines. Elles étaient étagées comme les cellules d'une ruche; elles laissaient percer la lumière jaune et voilée de quelques feux, de quelques torches de résine: et chacun de ces frêles édifices, déjà chargé de frimas, élait encore surmonté d'énormes quartiers de roche pour empêcher les vents den emporter la toiture. C'était le premier hameau des Alpes de Savoie.

Le courrier, rqui récemment encore allait à Turin, s'arrêtait alors aux limites du territoire occupé |)ar nos troupes, repoussées sur ce point, et l'armée élait, pour ainsi dire, le terme mobile de chacun de ses voyages. Bernard s'élail toujours flatté de rejoindre le uiajor avant de rencontrer les lignes françaises, barrière difiicilc à franchir pour lui. Il allait crier pour lâcher de se faire entendre de quelque urne qui lût vivante et savoir enfin ù quoi s'en tenir sur le

ClIAIMMŒ XV. MO

rclard qifoprouvnil son voyage, lorsqu'il vit sortir du fond d'une élablc assez voisine, mais qu'il n'avait point aperçue jusque-là, deux hommes qui poursuivaient une conversation assez peu inlelligi];le.

— Je sais pcul-êlre eomme ça s'arrange, il y a vingt ans que je les allelle.

— îMais puisque je te donnerai (rois écus de tes deux courroies, foi de gentilhomme.

— Laissez donc, ils ne seraient pas au tiers de la montagne qu'ils ne pourraient plus tirer avec vos méchantes cordes , et la voiture serait bien là-haut toute seule sans pouvoir avancer d'un' pas! C'est qu'il n'y a pas un chrétien au moins la-haut pour leur donner un coup de main du bon Dieu.

— Qu'est-ce que ça te fait, imbécile?

— C'est donc pour museler votre ours que vous vouliez mes courroies? Demandez-en au courrier, il en a peut-être.

— Veux-tu bien le taire! et où esl-il, le courrier, dans ce moment?

— A boire un coup dans l'auberge. Est-ce que ce n'est pas l'habitude? est-ce que l'on peut se risquer dans ces neiges sans avoir pris un petit renfort de sacré-chien.

L'idée d'aller sur-le-champ tenir compagnie au courrier avait déjà à demi engagé Bernard à descendre de la froide élévation où il se trouvait placé, mais en apercevant ce qu'il prit d'abord pour une vision, cjuatre bœufs qu'on attachait à la voiture de poste, il fut tellement surpris el si désagréablement, en comparant un tel équipage avec le pressant désir

qu'il avait d'arriver, qu'il se laissa glisser le long d'une lanière de cuir pendant jusqu'à terre et elîraya, en frappant le sol de ses pieds, Ihonnète cl crédule bouvier savoyard.

Son compagnon avait disparu.

— Tu dis que le courrier est dans l'auberge?

— La maison à gauche avec ce beau perron. Puais qui diable vous savait là, vous?

— Ce n'est pas Tespèce d'Italien qui baragouinait avec toi tout à l'heure I Prends garde à ce pèlerin-là-, je vais revenir.

— Eh! monsieur! puisque vous montez chez Marion, avertissez au moins le conducteur qu'il est atleié -, il ne faut pas m'enrhumer mes pauvres bêles.

— Un joli compagnon, dit Bernard au conducteur de la malle en entrant dans une assez grande chambre où s'agitaient une douzaine de causeurs à tuetète à travers un nuage de fumée. Ce n'est donc pas assez de m'avoir donné des carabines, des enclumes et des sais de clous pour compagnons de voyage, vous m'abandonnez quand il y a à boire, vous me laissez geler faute d'une politesse!

— Vous dormiez, camarade, c'est là le meilleur temps de la vie, et puis vous gardiez la voilure^ ma

foi, je vous ai laissé faire vos alîaires et les

miennes.

— Dans ce pays d'honnêtes gens, qu'est-ce que vous pouviez craindre, dit Bernard.^

— Oui, honnête! s'écria I\Iarion, espèce d'ancien porteur d'eau en jupe. Vous vous pendriez dans ce

CHAPITUE XV. 151

pays-ci avant d'y trouver une orange, comme dans les cndroils d'où viennent ces messieurs^ mais aussi vous n'y rencontreriez pas un coquin, pas plus de

coquins que d'oranges à moins que ce ne soit

donc des étrangers. IMais je ne dis pas cela pour vous, messieurs, ajoula-t-elîe en se tournant tout à fait vers deux hommes qu'elle avait déjà indiqués. Les deux voyageurs, assis sur un banc de picirc que couvrait le manteau de la cheminée, tournaient à peu prés le dos au reste de la compagnie et ne parurent pas môme s'apercevoir qu'on eût pensé à eux.

— Je suis persuadé de tout cela, dit le chasseur, qui reconnut dans l'un des frileux immobiles le personnage qui voulait acheter les courroies. Et vous, dit-il au conducteur, vos coursiers vous attendent. Si la poste va toujours comme ça, elle fera bientôt la nique au télégraphe.

— Oh! j'ai de l'avance aujourd'hui, dit le porteur de dépêclies tirant une montre d'argent de fort peu de valeur, et puisque vous voilà venu, nous allons manger une épaule de chamois.

— Non pas, dit l'empressé Bernard, non pas. Et la voiture que je veux rejoindre I

— A-t-il passé ici tantôt une calèche? dit le courrier, promenant ses regards sur les assistans.

— Pas vu ! répondirent deux ou trois personnes à la fois.

— Mais nous l'avions devant nous, ajouta Bernard, déjà troublé?

— Vous en aviez bien deux, vous en aviez Lien trois, dit le postillon d'un ton traînard j mais les che-

Page 1