CHAPITRE V
t'embarque pas dans une foule de questions, de lenteurs et desusceptibilités ridicules. La cohue fermente; il faut que je trompe ou détrompe l'armée , que je te cherche des habits de cour ou te commande une potence. On a les yeux sur nous , et je n'ai qu'un mot à te dire : Etre le prince royal ou pendu.
— Je demande une demi-heure pour rétléchir.
— C'est trop , misérable !
— Ecoutez donc, monseigneur, en finir sous la peau d'un brave homme ou voler pour vivre le nom d'une altesse qui manque de cœur, ça vaut la peine d'y regarder à deux fois.
Le bandit se mit à se promener de long en large dans le vaste salon de l'auberge , et après peu de minutes, pendant lesquelles l'image de Léona passa deux fois dans son cœur, après un coup d'œil orgueilleusement jeté sur cette foule qui demandait son idole à grands cris, il s'arrêta brusquement devant Ruffo.
— Eh bien ! que feriez-vous de moi si j'étaisle prince royal ?
— Je te mettrais à la tête des troupes et nous marcherions contre les Français.
— A l'instant?
— Demain , à la pointe du jour.
— J'y consens ; mais qu'on me rende mon espingole.
— Allez, Savérelli, dit le cardinal, mêlez-vous avec mon secrétaire parmi les groupes les plus voisins du balcon et demandez sur-le-champ à voir son altesse.
Maslrillo fut paré en un instant du grand cordon de l'ordre de Saint-Ferdinand; on attacha sur sa mâle
poitrine le crachat do la Toison-d'Or , et lui-même, en ouvrant son manteau sans affectation, reparut à la fenêtre avec le cardinal.
Il présenta à son éminence sa main de brigand à baiser.
Rien ne saurait exprimer Tenthousiasme pur que fit éclater le peuple en celte circonstance. Et quand Savérelli, dont on avait entendu dominer les vivat et les expressions d'amour, reparut sur Tordre exprès de son altesse, il était consterné.
— Il est peut-être bon de prendre mes précautions, dit Mastrillo : on pourrait voir de mauvais œil en Sicile cette complaisance de ma part, et je veux qu'on sache que je suis innocent de toutes vos ruses. Cet homme va partir à Tinstant pour prévenir secrètement le roi. Je vais écrire à mon auguste père ! Plus tard Ferdinand serait peut-être assez dégoûté pour me renier comme appartenant à sa famille.
Le cardinal essaya de contredire cette idée.
— J'y tiens.
Et ce ton d'autorité était déjà trop bien soutenu par la puissance du peuple, qu'on venait d'abuser, pour qu'il fût possible d'y rien opposer avec avantage. Ruiïo d'ailleurs souriait intérieurement à la présence d'esprit de sa créature, et peut-être n'était-il pas fâché de voir s'éloigner du théâtre de celte déception un prêtre astucieux qui en avait le secret sans en avoir le mérite.
— Si on a vu par hasard des rois , ajouta l'aventurier, qui tenaient peu leur parole et moins encore celle que donnaient pour eux leurs partisans en des