‹ Fragonard, 1732-1806Chapitre 1 sur 27 · L BOSTON · texte numérisé non relu

L BOSTON

Puisque nul n'ouvre plus le parc aux grilles closes Où chantaient dans le soir les flûtes de Watteau ; Puisque JSattier se meurt et qu'au divin coteau Sa Tlore et son Héhé ne tressent plus de roses ;

Puisquà Cythère, afin d'y prodiguer ses poses, Vénus la blonde a pris Boucher dans son bateau ; Puisque le bon Chardin vieillit et va bientôt Termer ses yeux épris de la beauté des choses...

Avec tes clairs pinceaux trempés dans du soleil, Tu restes le dernier, cher Trago ! sans pareil Pour coiffer un minois et trousser une guimpe ;

'Et le siècle survit en toi, qui sais toujours Dans les bois du printemps promener ses amours, Et qui mêles sa grâce aux grâces de l'Olympe.

UîSE âme ouverte à la vie et qui veut l'exprimer tout entière ; un art savant et souple, qui cache sa science en étalant sa virtuosité ; une technique sûre, incomparable dans l'esquisse, égale aux plus habiles dans Tachèvement ; une imagination riche et profonde, qui s'apparente d'un côté à la fantaisie décorative de Boucher, de l'autre à l'observation intime de Chardin, pouvant ramasser des sujets dans la bassesse d'un Baudouin pour les faire accepter des honnêtes gens, capable aussi de monter d'un vol assuré jusqu'aux régions de poésie où Watteau semblait sans rival ; toutes les grâces d'un génie, qui reflète une époque

élégante, rêveuse, sentimentale, sensuelle, familiale et sincère ; tout Tesprit d'un temps, tout l'esprit français au bout d'un pinceau... Tel est Fragonard, fils de la Provence et de Paris, un des grands peintres de son siècle et celui qui en a laissé la plus complète

On a dit amplement, et non sans excès, ce que Fragonard a pu tirer de sa province natale. Il faut en parler avec plus de mesure, sans oublier que le jeune Provençal fut transplanté à Paris dès ses quinze ans et qu'ainsi se trouva interrompu le contact avec son pays. Ses jeux d'enfant, l'éveil de son adolescence, ont eu pour théâtre cette petite ville de Grasse, qui étage ses vieilles maisons et ses rues étroites parmi les jardins d'orangers, de grenadiers et de lentisques, à mi-hauteur entre les montagnes sèches qui la dominent et les collines qui se pressent devant elle jusqu'à l'horizon étincelant de la mer. C'est un des coins les plus riants de la province ensoleillée, un de ceux où les sens ont leur fête complète dans l'abondance de la lumière, des fleurs et des parfums.

Tout est sain sur ces chemins de Pro-

vence, sous ce ciel généreux qui fait, par la vigne et par Tolivier, la vie aisée et le travail sans fatigue. L'homme ne s'épuise, ni ne s'aigrit ; la nature s'efforce pour lui et l'enchante de beaux spectacles, lui présentant à profusion les joies faciles. Fragonard tient de sa race la bonne humeur décidée devant l'ouvrage, cette sobriété dans les désirs qui simplifie l'existence, et l'habitude de savourer fortement ce que la fortune offre d'heureux. Il a aussi, comme tous les riverains de la mer classique, la compréhension vive et rapide de la beauté éparse en l'univers. Simple de goûts, raffiné de sensations, équilibré et lyrique, Frago est de jugement sérieux et d'imagination vibrante. Il y a peu de provinces françaises qui dotent aussi richement leurs fils, car tels sont bien les présents de la Provence au meilleur peintre qu'elle nous ait donné.

Il reçoit par d'autres influences les caractères de son art, le choix de sa vision et les formes que revêt son œuvre pour traduire la vie. Il les doit aux exemples de quelques maîtres, à l'école très libre et très diverse de Chardin, de Boucher et de Vanloo ; il les doit surtout à l'Italie, qui l'a nourri aux

heures de la formation suprême et qui a parlé à ce méridional, préparé par des affinités profondes, le langage qui convenait à son génie.

Grasse, ville épiscopale, siège de sénéchaussée et de viguerie, peuplée de gens aisés, aimant à bien vivre et sans morgue pour le pauvre monde, était déjà le centre d'une petite industrie de luxe qui a prospéré. La profusion des roses, des jasmins et des tubéreuses cultivés dans les jardins y permettait la fabrication des essences. Parmi les familles qui s'adonnaient à cette industrie, était celle de Claude Gérard, venue d'Avignon pour faire fortune dans l'aimable cité, et dont l'histoire se trouvera intimement liée à celle de notre peintre. François Fragonard, père d'Honoré, exerçait lui-même un métier délicat ; il était gantier. Au reste, notre artiste sort d'une bonne souche bourgeoise, et Tacte de mariage de ses parents suffit à en fournir la preuve :

Le vingt- cinquicrrie mai, a'[)r(js la première publication et la dispense des doux autres accordée par M. le grand vicaire, dûment contrôlre et insinuée, a été célébré mariage entre François Fragonard, fils de Jean-

Honoré, qui nous a donné par écrit son consentement, et de Elisabeth Ricord, présents s^^ Joseph Doussan, son cousin, et Estienne Mandine, d'une part; et d"^ Françoise Petit, fille de s"* Joseph, marchand, qui, à cause de ses grandes incommodités, n'a pu se trouver audit mariage, et de feue Marguerite Gaitte, présents M^ Charles Gaitte, procureur, et M^ Christofle Gaitte, ses oncles, d'autre part, tous de cette paroisse, qui ont signé : Françoise de Petit (sic), Fragonard, Doussan, E. Mandine, Gaitte, Gaitte, J, -Joseph Laugier, Martin, curé.

A quelle famille appartenait ce François Fragonard qui se mariait, étant âgé de trentedeux ans, avec une fille de sa condition ? La réponse ne laisse pas que d'être d'un intérêt curieux. Le père, Jean-Honoré, a épousé, en 1681, Elisabeth Ricord ; le grand-pêre, Etienne, a épousé, en 1637, Pierrette Yssautier, et l'aïeul, Jean -Pierre, a épousé, le 28 octobre 1594, Honorade Brunegou. Celui de ces actes qui regarde Jean-Pierre nous révèle un détail important : c'est qu'il est étranger, venu d'Italie, de Truga ou Bruga, (( bourg du Milanais ». Il y a un village de Bruga au pays de Come, et un autre appelé Fregona, dans le Milanais, qui rappelle le nom de famille transplanté en Provence.

Bien que ce nom n'existe plus en Italie, on peut assurer qu'à la fin du xvi^ siècle un

Lombard, Gianpietro Fregonardo ou Fregonardi, a épousé une fille de Provence et a fait souche en ce pays. Son petit-fils fut le grand-père de notre peintre.

Ce grand-père de Jean-Honoré, celui-là même qui, en qualité de parrain, lui imposa ses prénoms, était marchand gantier comme le fut son fils. Le négoce ne Tempèchait nullement de se prévaloir de l'ancienneté de sa famille et de prendre des armes, car il présentait aux commissaires royaux, en 1696, pour être enregistrées, des armoiries ce d'azur à trois aigles d'or », qui figurent à V Armoriai de France^ au tome premier de la Généralité de Provence, On ne voit pas que le peintre ait revendiqué les armoiries qu'il avait le droit de porter.

Ce fut le 5 avril 1732, dans la rue de la Porte-Neuve, vers le haut de la ville, près de la Place-aux-llerbes, que Jean-Honoré fut mis au monde par la demoiselle Françoise Petit, épouse de François Fragonard. Le curé qui le baptisa le lendemain, à la paroisse, inscrivit dans l'acte les noms du parrain, (( sieur .Icnn-FIonoré, son aïeul », et de la marraine, (c demoiselle Gabrielle Petit, sa tante ». Les deux Fragonard signèrent au

registre. L'enfant ne devait avoir ni frère ni sœur, et le frère aîné de son père, nommé Honoré, devait seul continuer dans le pays, pendant un siècle environ, la descendance française des Fregonardi.

Jean-Honoré eut Tenfance des citadins de son pays. Il alla sûrement chez une de ces maîtresses d'école qu'il devait plus tard peindre si exactement, avec son petit monde de bambins joufflus, à la mine éveillée, et fut sans doute parmi les plus espiègles. Les futurs artistes ne s'attardent pas au grimoire ; on voit plutôt Jean-Honoré jouant dans les rues tortueuses, où le soleil inonde brusquement la partie de billes commencée à l'ombre, escaladant avec ses camarades les remparts abandonnés, s'échappant pour marauder les figues et les muscatelles, courant à travers les vergers, que garde si mal la haie de cactus et qui semblent à tout le monde. Des circonstances inattendues interrompirent la vie joyeuse et simple que Fragonard était appelé à vivre, et, en l'amenant à Paris, décidèrent de sa destinée.

La famille quittait Grasse à la suite d'affaires malheureuses. Le père, assez entre-

prenant, avait, si l'on en croit la tradition locale, placé ses économies entre les mains de compatriotes établis dans la capitale, les frères Perier. Ceux-ci avaient obtenu Tentreprise de la construction de la pompe à feu de Ghaillot ; l'affaire semblant mal engagée, le gantier vint à Paris pour surveiller ses intérêts, pensant au surplus, comme tant de gens de son pays, y faire fortune. Le foyer, père, mère et fds de quinze ans, était facile à transporter au loin. On assure, à Grasse, que le garçon fit à pied tout le voyage, accompagné de Claude Gérard, le distillateur ami de son père, et dont il devait plus tard devenir le gendre. Ce détail, impossible à vérifier, n'est que de mince importance ; Fragonard chemina sur beaucoup d'autres routes, en son temps d'Italie, et à un âge où ses yeux surent bien davantage en profiter.

La vocation du jeune homme ne se manifesta point tout d'abord. Le père Fragonard, qui avait décidément perdu tous ses fonds dans la pompe à feu, avait dû entrer dans la maison d'un marchand mercier et faire accepter les services de son fils chez un notaire du Châtelet. On ne sait en quelle

étude fut employé le futur peintre. En celle de M'' Dutartre, notaire de la Surintendance des Bâtiments du Roi, fréquentaient quelques artistes et les commis de M. de Tournehem, qui auraient pu s'intéresser au (c saute-ruisseau ». Ce mot marque bien les fonctions du bonhomme sans importance, qui porte les plis, fait les commissions et court la ville à toute heure ; emploi agréable, au reste, pour une nature d'observateur, propice aux flâneries et aux musardises, permettant de badauder aux spectacles de la rue et de la rivière, de s'arrêter devant les guinguettes et les rôtisseries, et de suivre d'un pas hardi les jolies filles.

Le petit Provençal y gagna de connaître, en tous ses coins, le Paris pittoresque d'alors, que Taccroissement des fortunes recommençait à transformer, et que Louis XV et Madame de Pompadour songeaient à embellir encore. Parmi tant de merveilles qui sollicitaient la curiosité de l'adolescent, on peut croire qu'il s'émerveilla des peintures vues dans les églises, où les chefs-d'œuvre de Le Brun et de Jouvenet apprenaient au peuple l'existence du grand art, et aussi dans les palais du Roi, où le public était

facilement admis et où la bonne humeur d'un suisse pouvait introduire un jeune garçon. Est-ce en remplissant son petit métier, à l'escalier de l'hôtel d'un grand seigneur ou dans l'antichambre d'un financier, que sa vocation, devant une toile décisive, lui fut révélée ? Est-ce dans la boutique d'un marchand d'estampes, chez un des brocanteurs de tableaux qui se multipliaient alors à Paris de façon extraordinaire, ou en contemplant la célèbre enseigne du sieur Gersaint , qui vivait encore ? Les occasions ne manquent jamais à l'éveil des instincts profonds ; mais on doit trouver la plus vraisemblable dans l'ouverture du Cabinet du Roi, au palais du Luxembourg.

C'est une date mémorable, et trop oubliée, de l'histoire de l'art en France que celle de la première exposition permanente, publique et gratuite des tableaux du Roi, au Luxembourg, le 14 octobre 1750. Lépicié, secrétaire perpétuel de l'Académie de peinture et sculpture, et Jacques Railly, garde des tableaux du Cabinet du Roi, avaient choisi à Versailles et transporté à Paris, dans les salles nouvelles, de célèbres morceaux, parmi

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