‹ Fragonard, 1732-1806Chapitre 2 sur 27 · PORTRAIT DE FRAGONARD · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE FRAGONARD

(Collection C, Groult)

lesquels les Raphaël, les Vinci, les Titien, que le Louvre possède encore. Un catalogue fut publié et la galerie chauffée pendant l'hiver aux frais du Roi, pour que les études ne fussent pas interrompues. Au reste, la curiosité du public parisien fut grande, et l'exposition, dès cette première année, eut un nombre extraordinaire de visiteurs.

L'étude des maîtres, que Fragonard devait pratiquer bientôt avec tant de scrupule, se présenta pour lui à l'heure où il cherchait sa voie ; avant même de prendre en main les pinceaux, il put enflammer son imagination au contact des vrais chefs-d'œuvre. Les dates confirment cette hypothèse, car la décision prise par le jeune homme concorde exactement avec cet événement considérable, qui dut décider d'autres carrières moins illustres que la sienne.

Le consentement de son père obtenu, il s'agissait pour lui de trouver un maître qui le voulût prendre en apprentissage. Sa hardiesse méridionale lui fit choisir, du premier coup, l'atelier du peintre à la mode, de l'académicien à grands succès, du fournisseur de la Cour et du favori de la favo-

rite. Mais François Boucher ne prenait point d'élève ignorant les éléments de Tart ; il les lui fallait dégrossis, et lui-même indiqua Chardin pour cette besogne. Honoré resta six mois près de Chardin, en cette maison de la rue Princesse que les œuvres du maître de Tintimité ont peinte si souvent, dans ce milieu honnête et familial où la vie de Tartiste, non moins que son œuvre, donnait une leçon de conscience, de droiture et de vérité. Ses qualités n'étaient point de celles qui retiennent un garçon si jeune, soumis à des tentations diverses, et attiré, comme on Test à cet âge et comme il Tétait plus que tout autre, par Tart brillant et superficiel. Ses premiers travaux ne montrent pas qu'il ait profité des leçons de Chardin, et peut-être l'opposition de leur esprit expliquet-elle, si toutefois le fait est exact, que le maître ait congédié sans peine un écolier à qui on ne pouvait reprocher la paresse, mais qui no travaillait que suivant son gré. On observe, d'ailleurs, on plusieurs tableaux de la maturité de Fragonard, qu'il a su apprécier plus tard la haute maîtrise de son premier professeur, et qu'il lui a demandé plusieurs fois, avec bonheur, le secret de

sa force recueillie et de ses harmonies lumineuses.

Le bonhomme Chardin avait du moins appris à Honoré la grammaire du dessin et le maniement de la palette. Il est sûr, en tout cas, que celui-ci n'avait pas perdu son temps rue Princesse, et qu'il y avait fait autre chose que copier des estampes ou préparer les couleurs du maître ; la rapidité de ses progrès par la suite est la preuve que le vaillant petit peintre avait utilement travaillé pendant ces six mois, et s'était mis en mesure de réaliser son rêve.

On ne paraît pas avoir remarqué le contraste qu'offre la formation première de Fragonard avec celle des peintres français, ses contemporains. Ceux-ci ont commencé leurs études en suivant les cours professés par l'Académie selon des règles immuables ; ils ont, dès le commencement de leur carrière, vécu dans un concours perpétuel, en vue des médailles d'argent données par le Roi et des avantages divers que comporta, dès son origine, une institution qui n'a guère changé jusqu'à nos jours. Fragonard n'a pas, comme la plupart de ses confrères, orienté sa vie d'artiste vers le grand prix de pein-

ture. On voudrait savoir pour quelle raison^ ce tout jeune homme semble renoncer par avance aux avantages officiels, qu'il obtiendra seulement par une voie inattendue et fort incertaine. Gardons-nous cependant de déductions promptes ; ne voyons pas trop tôt, chez Fragonard , un artiste indépendant et frondeur, bien rare espèce dans la société hiérarchisée du temps ; contentons-nous de noter qu'il entre chez l'académicien Boucher, en refusant les leçons de l'Académie.

Boucher n'habitait plus alors la rue de Grenelle-Saint-Honoré ; il venait de s'installer rue de Richelieu, près le Palais-Royal, où il demeura de 1750 à 1752, à proximité du local qu'il avait obtenu à la Bibliothèque du Roi, au-dessous du Cabinet des médailles, pour exécuter ses travaux de décoration de l'Opéra. Lorsqu'il eut son logement au Louvre, cet atelier fut occupé successivement par Restout, Vien et Houdon. C'est là que travailla F'ragonard. La blonde Madame Boucher, née Buscau, n'y venait guère à ce moment ; mais les minois féminins y abondaient, pour la joie des jeunes gens appelés à les peindre. L'atelier de la Biblio-

thèque du Roi faisait avec celui de la rue Princesse un étrange contraste. Les ménagères du Bénédicité étaient remplacées par des nymphes faciles, fort goûtées de Thomme extraordinaire qui faisait marcher de front le plaisir et le labeur sans mesure. Selon le mot d'un contemporain, a Boucher n'avait pas vu les Grâces en bon lieu », et il ne ramassait pas en meilleur endroit celles qui lui servaient de modèles.

On y rencontrait cependant, au temps de l'apprentissage de Fragonard, les sœurs Murphy, dont une danseuse à l'Opéra et une autre modèle en titre à l'Académie; la troisième, la plus jolie, ne laissa multiplier sur les toiles de Boucher que les formes adolescentes d'une beauté à laquelle Louis XV ne tarda pas à s'intéresser. On apprit un beau jour qu'elle ne reparaîtrait plus chez le peintre, et peut-être sut-on bientôt qu'elle habitait, à Versailles, la petite maison du Parc - aux- Cerfs, inaugurée par elle. L'aventure de la petite Murphy, parmi tant d'autres, était de celles qui durent assez vite déniaiser le jeune homme et le préparer au scepticisme des choses de l'amour. Tout le poussait à se corrompre, dans le

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milieu nouveau où il vivait et où se portait à Textrême le dévergondage du siècle ; et Ton ne saurait exagérer la part qu'eut Tatelier de Boucher en cette étrange insouciance morale qu'on aura trop d'occasions de reprocher à Fragonard.

L'influence professionnelle fut plus grande encore, et aurait pu devenir dangereuse, si elle se fut prolongée trop longtemps ; réduite à deux années à peine, elle garda son utilité. Boucher ne laissait point ignorer que les avantages dont il tirait aujourd'hui les commandes et la fortune lui venaient du sérieux travail qu'il avait accumulé dans sa jeunesse. Si Fragonard vit de près avec quelle aisance naissait sous le pinceau de son maître les imaginations légères, il put se rendre compte que cette extrême facilité représentait une grande science acquise et une longue préparation. 11 apprit le secret véritable de cette fécondité surprenante, si rare dans l'histoire de la peinture et que lui-même ne devait pas dépasser.

Il vit achever ou commencer sous ses yeux des compositions fameuses, qui sont de la meilleure période de Boucher, par exemple

la Réunion des Génies des Arts^ aujourd'hui au musée d'Angers, et le Lever et le Coucher du Soleil^ toiles qui ne furent montrées au public qu'au Salon de 1753, mais qui avaient été livrées auparavant à la manufacture des Gobelins, en vue de laquelle l'auteur les avaient conçues. Frago participa aux études nombreuses qu'exigèrent ces morceaux, achetés par Madame de Pompadour. On peut croire qu'il fit le voyage de Bellevue, où l'atelier venait de terminer la galerie de la marquise, et celui de Fontainebleau, où l'on entreprenait la décoration de la salle du Conseil ; Frago s'est assimilé à merveille les délicatesses vaporeuses de ce plafond et de ces panneaux, les tons légers des étoffes, le rose chair des enfants qui représentent les Saisons ; bien souvent il a semblé se souvenir de ce chef-d'œuvre, auquel son pinceau d'élève a peut-être collaboré.

Il n'a point travaillé, comme on le croit, aux cartons commandés à Boucher pour les Gobelins, car ces commandes sont postérieures de plusieurs années, et la tradition, si elle est exacte, ne saurait viser que ces deux grandes toiles du Lever et du Coucher du Soleil^ qui, du reste, ne furent point

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doute les dessins, tètes ce

de trois pieds, est dit p«r le fin de wmgoèA^ d^uMÈe tsmAt cii^e et i^c»e »^ et Basan adietaît à ht m&Bie Tente une Béeréaiùm émms «» JM^rc^ qui pouTadt être uiM des pieaniaes peuH tures de Fngo. Vos le m^me tonps^ et sous lat même influence^ il a composé aussi dans le genre niTtlicdogique ; il j a de lui un tableau authentique, représentant Dimme ef la mymy^he CmlisÊOr, où il s^'appit^piie le goure de Bouclier axec une habileté égale à celle que montrera plus tard Deshajs luimême.

Boucher était trop content de Fngo pour ne pas lui réserver une récompense, et trop honnête homme pour uso^ indéfiniment^ à son profit^ du jeune taleat si rapidement formé. Il lui consolla de concourir pour le grand prix de Rome. Frago ne rempfesait pas les conditions réglonentaires. n'^arant pas suîxi les cours de TAcadéiaîe. € C^ ne fait rien» dit Boucher, tu es mon élève ! t Le

maître était, en effet, fort influent ; le règlement fléchit en faveur du disciple exceptionnel d'un confrère important, et Frago concourut avec les élèves de l'Académie, pour la première esquisse, au début d'avril 1752. L'usage était de tirer le sujet de la Bible. Carie Vanloo, professeur, s'enferma avec les élèves et leur lut les versets du Livre des Rois se référant à l'histoire de Jéroboam. Parmi les esquisses retenues se trouvèrent celles de Fragonard et de Gabriel de Saint- Aubin. On entra en loges pour l'exécution des tableaux définitifs et, le dernier samedi d'août, les académiciens assemblés donnèrent leur suffrage à Fragonard. Saint-Aubin, découragé, renonça à la peinture ; le siècle y gagna un exquis dessinateur et perdit un peintre d'histoire, ce qui se remplace aisément.

Nous avons, dans les collections de l'Ecole des Beaux-Arts, le ce concours » de Fragonard, qui remporta le prix. C'est un des meilleurs tableaux d'école de cette époque ; le jeune artiste semble avoir voulu montrer qu'il savait s'émanciper de la manière de son maître. Loin de rappeler Boucher, la composition est plus proche de De Troy et de Le Moyne ; d'autre part, le roi d'Israël,

le grand prêtre, le suppliant, pourraient être dessinés par Gazes ou par Galloche. Mais, dans le choix et le groupement des tons, un sentiment personnel se révèle, les blancs et les jaunes pâles jouent heureusement dans les draperies du premier plan ; les fumées d'encens montant devant le Veau d'or annoncent les vapeurs dont le peintre usera si souvent ; enfin, ses larges trouées de lumière affirment déjà son désir de peindre en clarté.

Depuis quelques années, le grand prix de peinture ne conférait plus le droit d'aller directement à Rome. On avait eu à déplorer des choix prématurés, et l'insuffisante préparation de beaucoup d'artistes ne leur permettait point de faire honneur aux libéralités du Roi. Pour voir « refleurir le temps de Colbert », ainsi que le demandait Lépicié à M. de Tournehem, directeur général des Bâtiments, celui-ci avait proposé au Roi d'imposer une sorte de stage à Paris pour les futurs pensionnaires de Rome. Le premier peintre, Charles Coypel, suggéra l'idée d'un établissement spécial destiné à donner, sous la direction d'un maître auto-

risé, ce que nous appellerions aujourd'hui renseignement supérieur des Beaux-Arts. Cet établissement, qui fut TEcole royale des Élèves protégés, s'ouvrit le i"""^ janvier 1749, ayant pour gouverneur Dumont le Romain, presque aussitôt remplacé par Carie Vanloo. Les élèves, au nombre de six, quatre peintres et deux sculpteurs, y restaient trois ans ; c'était, pour les grands prix de peinture et de sculpture, une période excellente de préparation au séjour en Italie.

Fragonard entra à l'Ecole royale le 20 mai 1753. Il y rencontra Deshays de Colleville, qu'il avait connu chez Boucher et qui allait partir pour Rome ; ses compagnons furent Charles Monnet, élève de Restout, Guyard, sculpteur, élève de Bouchardon, les deux frères Brenet, dont Tun était sculpteur, élève de Slodtz, l'autre, élève de Coypel et de Boucher, le sculpteur Delarue, élève d'Adam, et son frère aîné, peintre, élève de Parrocel. Ce dernier venait d'être par faveur, et au grand mécontentement des académiciens, chargé de peindre les a Conquêtes du Roi », commencées par son maître, et, de ce chef, a dispensé du voyage de Rome ». Frago put connaître aussi Dhuez,

d'Arras, élève de Le Moyne, et le fds de Chardin, le jeune Sébastien, qui devait mourir misérablement à Venise. Pajou était déjà en Italie, et Glodion n'entra à TEcole qu'après le départ de Frago.

Les élèves, dont l'aîné n'avait pas plus de vingt-cinq ans, vivaient dans une maison appartenant au Roi, qui touchait au palais du Louvre, entre la place du Vieux-Louvre et la rue Fromenteau. Elle communiquait, par l'appartement de Lépicié, aux salles de l'Académie qui contenaient les plâtres d'après l'antique, à l'usage des études. « Monsieur le Gouverneur des élèves protégés par le Roi », Carie Vanloo, recevait quinze mille livres par an pour subvenir à la cuisine, au service, au chauffage, au modèle vivant, aux moulages pour les sculpteurs. Une gratification annuelle de trois cents livres était délivrée, par le premier peintre du Roi, aux élèves qui n'avaient pas démérité.

Une véritable vie de famille existait en cette maison, où Frago passa des années heureuses. Le ménage était tenu par l'aimable femme du Gouverneur, cette Christine Vanloo, fille du violoniste Somis, de Turin, qui avait été fort belle et qui gardait cette

voix magnifique par laquelle elle avait conquis Paris à la musique italienne, quelque vingt ans auparavant. Le tableau de Louis- Michel Vanloo, exposé au Salon de 1757, nous montre cette famille de braves gens où tout le monde était artiste : le père, assis, dessine le portrait de sa fille, gracieusement étendue sur un fauteuil ; un des fils porte un carton sous le bras, tandis que la mère tient un papier de musique. Les élèves participaient à cette vie cordiale et intelligente. (( Vanloo, dira son biographe, vivait avec eux comme avec ses enfants » ; sa bonne ménagère rivalisait de zèle, et, comme les fonds alloués à Técole étaient insuffisants, le peintre y mettait ses honoraires de mille livres, sa gratification de six cents livres, sans rien réclamer, attendant patiemment que la Direction générale voulût bien accorder l'augmentation nécessaire. Les documents officiels dévoilent clairement son désintéressement ingénu, son dévouement à l'institution qu'il était fier de diriger, et aussi Taffection du ménage pour la jeunesse confiée à ses soins.

On peut être assuré qu'une direction aussi consciencieuse rendait ù l'instruction

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des élèves de grands services. Du matin au soir, Vanloo était avec eux, ce le porte-crayon à la main », corrigeant leurs devoirs, encourageant leurs esquisses, feuilletant devant eux les estampes des maîtres. Il rectifia ainsi, pour Frago, renseignement de Boucher ; car ce n'était point impunément que ce talent impressionnable s'était initié à une pratique trop facile et à des poncifs trop séduisants.

Les Elèves protégés recevaient tous les jours, de Lépicié, deux leçons sur l'Histoire, la Fable et la Géographie. Le matin, pendant une heure et demie, il expliquait VHistoire ancienne de Rollin, V Histoire des Juifs de Dom Galmet, et les grands historiens, d'Hérodote à Tite-Live. Le soir, après le souper, on terminait une laborieuse journée en lisant (( l'Histoire poétique » ; le maître apprenait aux jeunes gens à goûter Homère, Virgile et Ovide, et plus d'un composait en ses rêves de belles scènes d'après la Fable. Certains peintres de l'Académie se moquaient de cette place faite à l'histoire dans l'éducation des élèves et de l'excellent Lépicié, qui (( leur fournissait de l'esprit six fois par semaine » ; on ajoutait sentencieusement :

(( Tout ce qui n'a pas rapport à la peinture est du temps perdu. » Nous avons vu reparaître de nos jours la même exclusion, et nous en savons les résultats. Ces tendances étroites n'étaient pas dans l'esprit du temps, sauf chez une minorité de praticiens ; les meilleurs artistes, depuis Antoine Coypel, s'accordaient avec le public et les écrivains pour reconnaître l'avantage que pouvaient tirer les arts de la culture intellectuelle des artistes, particulièrement lorsqu'ils devaient aller en Italie.

Des plaintes plus sérieuses s'élevaient dans l'Académie contre le privilège qu'eurent, pendant quelques années, les Elèves protégés de faire porter leurs œuvres à Versailles au mois de janvier, pour être exposées dans les Grands Appartements et présentés au Roi et à la Reine. C'était une faveur considérable, qui faisait connaître de très bonne heure les jeunes artistes et leur procurait, au détriment de leurs anciens, les avantages d'une précoce renommée . L'usage prit lin en 1755 et l'exposition fut supprimée, l'Académie n'entendant tolérer aucune rivalité, même de la part de ses élèves.

Fragonard bénéficia des deux dernières

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