LA FONTAINE D'AMOUR
(Musée Wallace. ^ — Londres)
jeunesse, se précipitent vers la coupe d'enchantement que de vigilants Amours ont remplie pour eux. L'homme a le masque tragique; ses lèvres atteignent presque le calice des ivresses, et c'est l'instant que choisit l'artiste pour fixer sur la toile un semblant d'éternité. Elle, toute blanche et blonde et lumineuse, sous l'étreinte qui l'entraîne, approche aussi des sources heureuses. L'élan soulève sa tunique légère; elle est longue, mince, idéalisée par le suprême espoir; c'est un grand lys qu'infléchit le vent d'orage; ses cheveux flottent, et des roses couronnent en diadème son front étroit. Elle n'a rien des amoureuses habituelles du peintre; rien de leur grâce pelotonnée, de leur ingénuité provocante, de leur spirituelle impudeur; c'est une abstraction faite femme en la plus pure réalité. Le couple est enveloppé de pâles nuages. Tout - autour de la vasque jaillissante, des Amours tourbillonnent et, de leurs ailes frémissantes, paraissent semer la vie.
A la fin du règne de Louis XV, on demandait souvent à Fragonard des paysages animés destinés à orner ces beaux hôtels qui se construisaient ou se rajeunissaient alors en si
grand nombre. Plusieurs de ses toiles proviennent de ces commandes. Ce ne sont pas toujours les plus parfaites, car il ne possédait pas la grammaire complète de la décoration ; son ami Hubert Robert se tirait mieux que lui de ces ouvrages, pour lesquels les portefeuilles d'Italie fournissaient des motifs inépuisables. Chez Frago, les panneaux décoratifs sont parfois des tableaux agrandis, sans relation d'harmonie avec les surfaces qu'ils ont à remplir ; il mène des personnages, assurément trop petits, en des paysages disproportionnés, mais avec tant d'esprit et de grâce qu'on oublie vite la première surprise fâcheuse pour s'émerveiller des charmants détails. Ses frondaisons magnifiques et démesurées ajoutent à la forte impression de rêve qui se dégage de ses jardins et de ses bois.
Tel est le grand panneau de la Banque de France, peut-être exécuté pour le duc de Penthièvre en l'Hôtel de Toulouse, qui a passé longtemps pour l'œuvre la plus importante de Frago dans le genre du paysage décoratif. Le défaut de composition est ici tout à fait sensible ; deux sujets distincts ont été juxtaposés pour créer cette Fête de Saint- Cloud^ évocatrice des plaisirs champêtres des Parisiens. On
a précisément les esquisses des deux morceaux définitifs, la Parade et les Marionnettes^ qui ont été reliés par l'ample jet d'eau du fond et l'arbuste du premier plan renversé au milieu des fleurs. Colombine est à gauche, sur le tréteau, adressant le boniment aux spectateurs amusés ; à droite, une foule entoure la boîte sans toiture où Polichinelle vient de rosser le guet. L'unité est établie par les grands arbres qui encadrent la scène et qui noient leurs plans échelonnés dans l'atmosphère d'un blond après-midi d'été. Partout se répandent les vives notes de couleur, la robe jaune de la dame qui fait tourner le cadran de la loterie, la jupe rouge de la fillette voisine, l'ombrelle écarlate que porte le nègre enturbané, l'exquise jouvencelle en jupe rayée qui s'appuie sur les ifs taillés.
De la même veine sortent les délicieux jeux d'enfants de la collection Pillet-Will, le Chenal-fondu et la Main chaude^ et aussi cette surprenante Assemblée dans un parc ^ qui appartient à Madame la comtesse de Béarn et où semble renaître, dans un décor à peine différent, la fantaisie même de Watteau. Le Colin-Maillard et la Balançoire^ de la collec- Groult, sont peints dans le vif sentiment de la
Fête de Saint-Cloud, Mais y a-t-il ici deux tableaux distincts ? Au contraire du sujet de la Banque de France, n'est-ce pas une grande toile unique, divisée en deux dès l'origine par la fantaisie du propriétaire ? L'équilibre un peu incertain du panneau de la Balançoire disparaît au rapprochement des morceaux ; le massif d'une grande terrasse entourée d'arbres fait le centre d'une composition harmonieuse, qui devient, dans l'œuvre de Frago, une pièce capitale, aussi importante, aussi heureusement venue et mieux construite que la Fête de Saint-Cloud,
Le paysage est d'une majesté imposante, avec ses lointains horizons, ses percées profondes dans la lumière, sous les nuages ouatés du ciel haut, et l'ombre des arbres touffus abritant des fontaines jaillissantes. D'après quels croquis le peintre a-t-il travaillé ? C'est un morceau de nature italienne qu'indiquent, dans le fond, une roche crayeuse dressée sur la plaine et, plus près, deux pins sombres contrastant avec la moisson fleurie. VA cependant, cette clarté légère est bien celle du pays de France ; la disposition du bosquet vient de chez nous, et plus encore la scène animée.
au groupement spirituel . On se croit en un parc royal où s'ébattrait une jeunesse un peu folle ; et voici les divertissements favoris de l'époque, l'escarpolette, le colinmaillard, la collation dans la fraîcheur embaumée. Parmi les fleurs tombant en grappes de toute part, on a dressé la table claire et, le goûter fini, deux amoureux seuls sont restés assis, devant les assiettes et les flacons. La femme est jolie et fine dans sa robe à paniers, le petit bonnet sur les cheveux relevés et le fichu décolleté ; du doigt, elle indique la bande tapageuse, jouant près des balustres dorés de soleil. Dans un coin, une maman fait boire un tout petit ; derrière le treillage tombe une cascade lumineuse, et au-dessus, au bord de la terrasse ronde, une statue antique, une Minerve casquée, se profile sur le ciel. A gauche, les jeunes gens jouent au colin - maillard ; les robes aux tons vifs passent de l'ombre au soleil. Dans un buisson d'églantine un couple s'est écarté, et l'adolescent, en habit rose, tient avec ferveur les mains de sa dame. On s'agite autour de la jeune fille aux yeux bandés ; les bras étendus, un pied en avant, le cou penché, elle a la grâce des danseuses ; ses