L'AMANT COURONNE
(Collection Frick-Henry C. Frick)
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Et voici l'heure de V Amant couronné. Dans ce parc, moins touffu, où ils ont commencé d'aimer, les deux amants se sont rejoints encore. Elle est en robe jaune assise sur un tertre ; il est à ses genoux ; elle va, de ses mains soumises, couronner enfin le front de son maître. Cet instant enchanté, un peintre ami, présent à la scène, l'immortalise. Il est placé dans l'ombre, en habit rouge, soutenant un carton sur ses genoux, et sa silhouette originale se profile discrètement, laissant tout l'espace et toute la lumière aux jeunes gens extasiés. De ses doigts frêles, elle a arrondi la guirlande au - dessus de la tète du beau berger vêtu de rose violet. La chanson d'amour est notée sur le cahier de musique ouvert sur le gazon ; un tambour basque rebondira bientôt pour l'accompagner. Sur sa stèle, dominant la scène, un petit Amour épie.
Le dernier panneau, V Abandon, n'est qu'une ébauche, une préparation à la sépia rehaussée de chaudes touches rougeâtres ; mais tout est dit par ces lignes esquissées, par ces combinaisons d'ombre et de lumière. C'est l'épilogue de l'histoire amoureuse. L'enfant est seule maintenant dans le grand
parc, sous la feuillée. Elle s'est réfugiée au pied de la colonne qui supporte l'Amour, où le dieu, de son doigt méchant, indique sur un cadran les heures envolées. Son i^este de souffrance fait d'elle la statue de l'abandon ; et c'est aussi toute la grâce de la jeunesse éplorée. Les branches, autour d'elle, semblent lui faire un abri, et le grand arbre se penche avec bonté ; mais elle n'est sensible qu'au passé disparu, et revit, pour sa torture, ces heures de tendresse qu'une à une rappelle sur le cadran l'Amour moqueur.
Fragonard passa beaucoup de temps à ce grand ouvrage, où il mettait vraiment son âme, donnant ainsi la pleine mesure de son génie. Il l'a fait une autre fois peut-être, dans une de ces pages de violence sensuelle, qu'une poésie profonde idéalise et qui n'existent telles que dans son œuvre. Aucun peintre ne refera la Fontaine cV Amour. Un souffle d'infini passe sur ce tableau; c'est le désir exaspéré jusqu'au sublime, la soif d'aimer exaltée jusqu'à la torture, la sensation épurée par sa violence même, dépassant l'humanité. Dans un geste de passion (pii n'enlève rien à l'harmonie des lignes, deux êtres, beaux de toute leur