‹ Fragonard, 1732-1806Chapitre 14 sur 27 · LES RELIGIONS DU MONDE LA RELIGION MAHOMÉTANE · texte numérisé non relu

LES RELIGIONS DU MONDE LA RELIGION MAHOMÉTANE

(Collection de M, Joseph Bardac)

à cette heure de soleil éblouissant, l'étoile du berger ?

Ces jolies fantaisies, où Fragonard groupe si ingénieusement les joies paisibles de nos pères, ne donneraient qu'une idée incomplète de son œuvre décorative. Il se montre en ce genre aussi varié, aussi diversement expert, aussi inventif qu'il est ailleurs. L'arabesque elle-même et le panneau d'ornement l'ont heureusement inspiré. Parmi tant d'ouvrages qui lui sont attribués, les plus curieux sont les compositions des Quatre Religions du monde ; elles nous révèlent un Fragonard philosophe, qui ne serait pas sans nous surprendre, si nous ne devions avec lui nous attendre toujours à l'inattendu. Courtin de Saint-Vincent, l'ami de Voltaire, à pu en arrêter les sujets avec le grand homme, en vue du cabinet de son château de Saint-Vincent en Forez, où il les fît installer ; on ne s'expliquerait guère, sans une intervention de gens de lettres, la précision avec laquelle le peintre a multiplié les symboles des religions des quatre parties du monde. La satire, fort simplifiée, développe cette thèse, commune aux Encyclopédistes, que tous les cultes sont organisés seulement pour asservir les peuples .

Elle s'exprime par quelques motifs principaux : le Pape porté sur la sedia par deux religieux, un Mahomet guerrier monté sur un dromadaire, le Grand-Lama assis irrévérencieusement sur sa chaise percée, et le grand prêtre des Incas procédant à un sacrifice humain. Les amusants bas -reliefs, les fines draperies flottantes, les figures posées sur les rinceaux apportent au détail ornemental une exubérante richesse, et Ton ne sent nulle part Teffort qu'a dû faire l'artiste pour rendre des idées peu familières à son esprit.

Frago fut plus libre de son inspiration, quand il eut à travailler pour les femmes de théâtre et à donner son concours à Tembellissement de leurs hôtels. Il décora mainte fois ces salons et ces boudoirs aux vernis clairs, où triomphait leur beauté piquante. Pour ces artificielles personnes, il fallait un milieu d'opéra, un décor de carton, mais aussi de la clarté harmonieuse et rosée, telle que le pinceau de Frago la créait en se jouant. Son œuvre la plus célèbre fut le salon de la Guimard , que tout Paris vint admirer, quand fut terminé, à* la Chaussée-d'Antin , la fameuse maison de la danseuse. L'hùlel,

que payait le prince de Soubise et que Ledoux commença en 1770, était, disait-on, « le temple de Terpsichore » ; c'était aussi le palais du plaisir, si Ton songe aux scènes qui s'y déroulèrent : ce Si l'Amour en fit les frais, écrivait Grimm, la Volupté même en dessina le plan, et cette divinité n'eut jamais, en Grèce, un temple plus digne de son culte. Le salon est tout en peinture... » C'est ce salon que peignit Frago, jetant sur les panneaux de couleurs crème et vert d'eau ses guirlandes, ses nymphes et ses satyres. Grimm assure que le portrait de Mademoiselle Guimard, ((représentée en Terpsichore», se trouvait au milieu de ce décor minutieux, qui est en partie conservé et où dominent les bleus et les roses.

L'incertitude existe encore sur les portraits de la Guimard, que Frago a pu exécuter ; des attributions douteuses ont été données, et l'on reste mal renseigné sur les études, probablement nombreuses, qu'il a dû faire de ce dangereux modèle. Une des plus délicates réalise assez bien l'image de la Muse légère. Sur un fond de buissons de roses, d'où sort à droite une statue, la femme est jetée dans une envolée de soies pâles, C'est une libellule

lumineuse, les ailes éployées, dont le corps, mince à se briser, irréel et vivant à la fois, semble glisser hors de la toile. Un corselet rose enserre la séductrice, entre les grands paniers bouillonnes de dentelle sur une jupe de tulle rose. Elle s'élance, flexible, les bras étendus, soutenant d'une main la guirlande de fleurs qui part de Tépaule ; et rien n'est plus précieux, plus puéril que le petit visage sous la perruque blonde et le grand chapeau à plumes blanches noué d'un ruban sous le menton ; on devine de grands yeux ensorceleurs, un nez mutin, une bouche minuscule ; et cette indifférence, cet air d'idole, qui la fait si lointaine des spectateurs.

On peut voir en cette esquisse une pensée pour le portrait définitif, dont l'attribution à Fragonard nous a toujours paru incertaine. La facture serrée indiquerait plutôt celui que le jeune David fît de la comédienne. En tout cas, ce n'est plus la Muse de la Danse, c'est la Guimard elle-même, avec sa laideur expressive, sa mine de chatte onduleuse, son air hardi, sa délicate silhouette blonde. Doucement infléchie en avant, elle danse et, après son visage étrange, c'est le petit pied qui retient le regard ; un pied mince, long,

expressif dans le soulier de satin, tout en lumière, détaché, presque seul ; le pied exquis de la danseuse, qu'un Amour tapi dans les roses vise de son arc, comme il viserait une autre au cœur. Dans le paysage étroit, dont les fleurs l'entourent, elle est rose et bleue en ses atours de théâtre, où les paniers se chiffonnent savamment sur la jupe courte. Le long corselet rose semble contenir le buste d'une enfant ; une main tient une fleur sur la poitrine ; l'autre soulève le tablier de riche dentelle jeté sur la jupe. Le petit chapeau extravagant sur la lourde perruque d'or laisse dans la clarté le visage inquiétant avec son large front, ses yeux trop écartés, la bouche si mince, le nez à la ligne imprécise. Quel que soit le peintre, Frago ou David imitant Frago, îl lui a fallu une intelligence complète de cette femme pour exprimer ainsi tous les secrets de sa séduction.

C'est chez elle et sur son petit théâtre de Pantin, que Frago a étudié la Guimard. Il l'a vue dans son faste et ses folies de courtisane ; il l'a entendue chanter, de sa voix aux notes basses, qu'on disait (( sépulcrale », les mièvres chansons de Benjamin de La Borde ; il l'a regardée danser, maigre et cynique, le « pas

de la fricassée » avec son camarade Dauberval ; il a joui de son esprit tout de paradoxes et de libres propos ; il a observé les manèges des amants et le jeu du a concert à trois ». A-t-il subi lui-même le charme de « la belle damnée » ? A-t-elle torturé Tartiste impressionnable, nerveux, sensuel, et Tâme d'enfant qui était en lui ? Les romanciers de nos jours enjolivent, comme c'est leur droit, de bien vagues anecdotes. Ce qui est assuré, c'est que Frago et la danseuse se brouillèrent avant que le salon ne fût achevé. Grimm dit qu'elle lui re|)rochait sa lenteur au travail, ou plutôt de ne lui donner qu'une part de son temps, réclamé de tous côtés par des travaux multiples : (( Monsieur le peintre, ça ne finirat-il pas ? C'est impossible! » lui répétait-on sans cesse. Et l'artiste, enfin fatigué de ces plaintes, aurait ré|)onclu : (c C'est tout fini », et serait parti pour ne plus revenir. Cette histoire est vraisemblable ; Fragonard était fort susceptible, et la clame, n'entendait pas de retard à ses caprices.

La querelle ayant été. vive, elle conta qu'elle avait renvoyé son peintre et conclu marché avec un autre; mais Grimm nous fait connaître la vengeance de Frago : « Curieux

de savoir ce que devenait Touvrage entre les mains de son successeur, M. Fragonard a trouvé le moyen de s'introduire dans la maison. Il pénètre dans le salon sans y rencontrer personne. Apercevant dans un coin une palette et des couleurs, il imagine sur-lechamp le moyen de se venger. En quatre coups de pinceau, il efface le sourire des lèvres de Terpsichore et leur donne l'expression de la colère et de la fureur, sans rien ôter, d'ailleurs, au portrait de sa ressemblance. Le sacrilège consommé, il se sauve au plus vite, et le malheur veut que Mademoiselle Guimard arrive elle-même, quelques moments après, avec plusieurs de ses amis qui venaient juger les talents du nouveau peintre. Quelle ne fut pas son indignation en se voyant défigurée à ce point ! Mais plus sa colère éclate,

plus la charge devient ressemblante Les

épigrammes d'un peintre valent bien quelquefois celles d'un poète. »

Le salon de Mademoiselle Guimard fut terminé par Louis David, alors âgé de vingt-cinc[ ans, qui venait d'échouer une première fois au concours de Rome. Il était allé trouver Frago, avant d'accepter, la tache, afin d'y être autorisé par lui. Frago fut cordial, comme d'ordi-

naire, et David, à qui servit considérablement la commande de la danseuse, sut se montrer plus tard, au temps de sa puissance, reconnaissant de cette bonne grâce. Il n'avait alors d'autre ambition que de réussir dans le genre de peinture où brillaient ses devanciers ; et nul ne pouvait prévoir que le jeune artiste , qui achevait respectueusement des œuvres commencées par Frago, et faisait le portrait de la Guimard (c dans la manière de Boucher )), allait bientôt condamner ces maîtres à l'oubli et renouveler pour un temps toute l'inspiration de la peinture française.

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