‹ Fragonard, 1732-1806Chapitre 15 sur 27 · PORTRAIT DE M"« GUIMARD · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE M"« GUIMARD

(Collection de M"'' Watel)

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AUCUN peintre de Tancienne France n'eut une vie plus active et mieux remplie que Jean -Honoré Fragonard. Il a été d'autant plus laborieux que le travail ne lui coûtait guère et, parmi les joies qu'il a recherchées, il a mis au premier rang celles de son art. Dans son ardente production et cette abondance créatrice d'où , tant de fois, sort le chef-d'œuvre, trois directions se laissent distinguer : après la peinture d'histoire, la peinture galante ; après les scènes d'élégance et de plaisir, les scènes de famille et d'intimité. Sans doute, on le voit mener de front les travaux les plus différents et suivre, à la même heure, des inspirations contradictoires ; les trois formes de son acti-

vite ne sont pas limitées à des périodes précises ; elles apparaissent cependant aux moments significatifs de sa vie, et la dernière prend visiblement naissance au début de son mariage. Frago n'a pas eu, en efïet, une de ces carrières de volonté que domine fermement le choix personnel ; nul artiste ne fut guidé davantage par les événements, ni plus soumis aux milieux où il a travaillé. La famille créa pour lui l'influence souveraine qui renouvela une fois encore les sources de son génie.

Fragonard était en possession de sa renommée et maître du domaine des grâces, que le public lui concédait ; à trente-sept ans, il avait tout vu, tout vécu et, un peu las de sa vie d'artiste aux faciles plaisirs, il se mettait à rêver du loyer, de l'honnête compagne qui donnerait des petits-enfants au grand-père François. Filles d'Opéra, comédiennes ou modèles n'avaient plus de saveur pour lui ; il avait épuisé les folies et aspirait à l'existence sérieuse, à la tendresse sure ; et voici ([ue lui venait de Provence celle (jui devait être sa femme, Marie-Anne Gérard, belle de ses dix-huit ans, séduisante de fraî-

cheur, de santé, de jeunesse. Sans doute fut-il pris aussitôt à ce que cette enfant dégageait de droiture et de vérité, si différente des poupées maniérées du théâtre et du boudoir. Il Taima un peu rustique, sans élégance et surtout sans prétention ; sa peau dorée, ses lèvres rouges n'eurent point besoin de fard et, sur les noirs cheveux ignorant la poudre, elle ne mit que le petit bonnet blanc des bourgeoises.

Marie-Anne était préparée à comprendre un artiste et à partager son existence ; elle commençait à pratiquer la miniature, un art à la mode qui, de jour en jour, prenait plus de faveur. Elle arrivait de Grasse à Paris vers 1768 ; ses parents, parfumeurs peu fortunés, envoyaient à la capitale pour gagner sa vie, ainsi qu'un de ses frères, l'aînée de douze enfants. Elle avait dix-sept ans, et le commerce lui souriait fort peu, bien qu'elle eût été placée, tout d'abord, chez un compatriote, Isnard, qui vendait aux Parisiens, dans le quartier Saint-Denis, les odorants produits de son pays. Celui-ci, nous dit-on, voyant qu'elle réussissait les colorations d'éventails, lui donnait notre Frago comme professeur de peinture.

Il n'y a pas à chercher plus loin les circonstances qui les lièrent ; Toncle Honoré Fragonard avait épousé une Isnard, à Grasse, en i723, et Ton cousinait entre Tatelier du Louvre et la boutique de la rue du Petit-Lion- Saint-Germain. Il semble même que le père du peintre, qui habitait avec son fils, ait recueilli au Louvre la jeune fille, car, au moment du mariage, elle s'y trouve domiciliée. L'artiste se chargea de la débutante en miniature ; il lui donna des leçons, où Famour se mêla. On songea aux épousailles, qui furent une bonne aubaine pour la petite Provençale, arrivée au moment propice. Bien que le consentement des père et mère de la future fut déjà accordé en septembre 1768, le mariage ne fut célébré qu'en septembre 1769.

La noce eut lieu à la campagne, à Vaugirard alors champêtre, où demeurait un ami, François Grognet, qui fut, avec François Fragonard, « bourgeois de Paris », témoin de Jean-Honorc. Le joyeux cortège, précédé des musiciens, défila par les chemins bordés d'aubépines, jusqu'à l'église Saint-Lambert de Vaugirard. Tous les compagnons de l'artiste étaient là, maîtres et camarades. Ils compli-

méritèrent la mariée, toute blanche du bonnet de dentelle aux souliers à hauts talons, avec le petit tablier de soie sur la robe à paniers. Beauté du diable que celle de Marie-Anne, tant de fois crayonnée par son époux ; visage rude et garçonnier, au menton accentué, mais, sous le front étroit et volontaire, de fort beaux yeux de Provence et les promesses d'un robuste amour. L'officiant fut, à Téglise, par permission spéciale, l'abbé Granchier, sans doute un ami des Fragonard, prêtre de Saint- Germain-l'Auxerrois, leur paroisse. Le soir venu, les flacons vidés, la bande provençale et parisienne rentra à la ville et fît compagnie aux époux jusqu'au quai du Louvre.

De ce moment, Frago commença une nouvelle vie. Une jeune femme avisée l'enveloppa d'affection et sut le garder des tentations du dehors. Dans cette atmosphère calme, l'âme du maître s'éveilla à d'autres aspirations; il eut des visions douces, des pensées sages nées de cette réalité honnête qui l'entourait et des devoirs précis qui lui incombèrent. La famille augmenta très vite. Marie-Anne, aussitôt mariée, dut songer aux nombreux frères et sœurs laissés à Grasse ; elle attira à Paris la deruièrç, Marguerite Gérard, qui

avait huit ans au moment du mariage, puis son frère Henri, à qui Ton apprit plus tard la gravure. En 1770, naissait au ménage un premier enfant, la petite Rosalie, qui devait mourir à dix-huit ans. Tout ce jeune monde, que viendra compléter plus tard la naissance d'Alexandre-Evariste, fait la joie et le rire du vieux Louvre et s'ébat, tout Tété, dans la maisonnette de Carrières.

C'est, dans Tœuvre de Frago, l'instant où les scènes familiales abondent, où, sous son pinceau renouvelé, les têtes enfantines reviennent sans cesse, mines étonnées, sourires pleins de fossettes, fronts lumineux sous les cheveux frisés. P]t nul n'a mieux saisi le geste des enfants, n'y mieux rendu dans leurs mouvements leur âme impressionnable et légère. Comme il les connaissait, les tout petits ! Que de subtilités il avait mises dans cette étude, que de nuances dans la pose, dans le regard , dans le sourire confiant ou apeuré, dans la bouderie, la tristesse, la joie surtout et la mutinerie adorable des jeunes êtres qu'il aimait ! Ils prêtaient pour lui aux plus jolis arrangements, couchés dans un berceau, renversés sur les genoux de la nourrice, emportés dans les bras de « la

bonne mère », folâtrant avec le chien, roulant par terre, en rires ou en pleurs ; et, pour les guider, les assagir, les caresser, deux enfants plus grands et plus forts, Henri Gérard et sa sœur Marguerite, qui fournissaient à Tartiste les modèles d'une savoureuse adolescence. On les retrouve dans presque toutes les compositions de cette époque, ce qui peut même servir à dater quelques-unes. Ce sont des études peintes au logis et qu'entoure le plus souvent le cadre rustique.

Parmi ces poèmes de l'enfance campagnarde, un des plus achevés est le tableau de la galerie Wallace, dont il existe dessin, esquisse et réplique. Le titre connu est : Dites donc ce s'il i^ous plait ! » Dans une pauvre école de village, les bambins sont éparpillés, tous malins et souriants, charmants à plaisir ; la lumière, d'un seul grand rayon éclaire fortement la pièce. La maîtresse est assise sur une banquette ; on retrouve son joli profil en d'autres peintures ; dans les cheveux passe un ruban rouge du même ton chaud que sa jupe relevée ; ses pieds sont nus. Prête à découper un morceau dans le gros pain qu'elle tient à la main, elle reprend le petit garçon qui est devant elle, contre

un grand tableau où des lettres sont tracées. Il a, sans doute, demandé sa part sans dire le (( s'il vous plaît » obligatoire ; et il est, sous le reproche, troublé, délicieusement gauche. Un semblant de chemise découvre son corps si blanc, si potelé qu'il n'est que fossettes ; ses deux pieds ronds sont l'un sur l'autre et semblent pleins de honte autant que la petite tête baissée, tout en contour, avec le nez en l'air et la bouche ouverte. De le voir si confus, deux camarades, juchés sur un banc et penchés en des mines narquoises, guettent la parole qui ne sortira pas des lèvres retroussées. L'artiste a dû passer des heures parmi ces petits, qu'il aimait, selon le mot de Marguerite Gérard, à « houspiller toute la journée » ; et c'est ainsi qu'il apprit à les si bien connaître.

Fragonard est un peintre véridique de la vie des champs ; il en rend les épisodes, tantôt dans leur réalité simple, tantôt avec une nuance de poésie qui n'est pas sans charme. Presque étranger à cette sentimentalité qui affadit et gâte les tableaux de Greuze, il reste étroitement fidèle à l'observation directe et devient le véritable témoin de la vie française à la fin du xviii° siècle.

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