LE SEJOUR A GRASSE
A quel moment de la Révolution se place le départ de Fragonard pour Grasse et son séjour dans sa ville natale ? C'est une question que presque tous ses biographes tranchent d'après la légende admise par le baron Portalis, répandue par les conversations de Victorien Sardou et devenue matière à beaucoup de littérature. Au début de 1794, les jours dangereux étant venus, le peintre « réellement terrorisé » et ne se croyant plus en sûreté, aurait fui Paris et se serait réfugié en Provence, d'où il serait revenu après la fin de la tourmente. Les renseignements mis en œuvre dans notre livre contredisent toutes les parties de cette tradition. Rien loin d'avoir couru le moindre risque sous la Terreur, Fragonard, protégé de David, était fonctionnaire public. Le fait a été assuré dans tous ses détails par les recherches de James Guillaume (Études révolutionnaires (t. I, p. 160) et de Maurice Tourneux (Chro~ nique des Arts, 1902, p. 323); et l'on constate avec regret, une fois de plus , quelle insouciance professent nos
écrivains d'art pour les recherches de l'érudition, puisque l'anecdote de Fragonard fuyant la Terreur continue à se répéter partout.
Tourneux était amené à rejeter jusqu'après le mois de juillet 1796, la date du voyage demeurée incertaine. J'établis, par les documents de Grasse, qu'il est du commencement de 1790, alors que les premiers troubles révolutionnaires pouvaient causer au peintre de l'ennui, mais non de l'inquiétude. Fragonard, sa femme et sa belle-sœur, Marguerite Gérard, furent accueillis par la famille de leur cousin, le négociant Alexandre Maubert, qui, d'après l'acte de baptême conservé aux Archives municipales de Grasse, a été le parrain d'Alexandre-Evariste, né le 26 octobre 1780. Parmi les papiers dont a hérité M. de Blic et qu'il garde dans l'ancienne maison Maubert, est un livre de comptes dont tout un folio est consacré au séjour des parents parisiens. Maubert y a noté : « Du 24 juin 1790. M- Fragonard, sa femme et sa sœur sont entrés chés nous ledit jour. » Suivent des reçus mensuels de 168 livres, qui vont de février 1790 à février 1791 et représentent évidemment les sommes payées pour la pension du peintre et de sa famille.
Les mêmes archives privées contiennent un reçu de la main de Fragonard, du 10 mars 1791, dont l'intérêt biographique n'est pas négligeable et qui est reproduit ci-contre. (Pour les travaux que mentionne cette pièce, voir p. 171). Deux fac-similés de l'écriture de l'artiste ont été déjà publiés : l'un dans le supplément de ilsograpJiie^ Taulrc par R. Porlalis, à la page 195 de son livre. Le