‹ Fragonard, 1732-1806Chapitre 23 sur 27 · LE VOYAGE DE HOLLANDE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE DE HOLLANDE

La question longtemps discutée d'un voyage de Fragonard en Hollande semble résolue aujourd'hui par le document que j'ai publié en 1907 dans la Revue de l'Art ancien et moderne. Ce voyage, supposé jusqu'à présent sans preuve certaine, et dont aucun contemporain n'a eu occasion de parler, ne fut pas inutile à son œuvre, où tant d études, de paysages et de portraits, à partir d'une certaine époque, révèlent dans ce génie assimilateur l'influence des maîtres Hollandais. Mais les biographes de Frago ont toujours été divisés sur cette question. Le baron R. Portails a cru au voyage et en a vu la preuve dans la curieuse étude d'un moulin à vent en Hollande, qui parut à la vente Beurnonville et qui n'aurait pu être faite que d'après nature. Il y a aussi les deux importants dessins, (jui sont passés à la vente du peintre Gros en 1778, la Garde de nuit et le Repos de la garde bourgeoise^ d'après les œuvres de Rembrandt et de Van der Helst à Amsterdam f/Vésor de la Curiosité, t. I, p. 437). Pour des raisons

de technique, Thoré (Bùrger) et M. Camille Mauclair se ralliaient à l'hypothèse du voyage, la plus commode pour expliquer certaines coïncidences. Mais, au cours de ses beaux articles sur Fragonard, dans la Revue de l'Art, L. de Fourcaud l'avait résolument rejetée. Il remarquait assez justement que Fragonard a pu fort bien connaître la technique des Hollandais par les collections parisiennes, où ils étaient déjà abondamment représentés, et il aurait pu ajouter que les études du peintre faites à la galerie de Dresde ont porté particulièrement sur ces maîtres. Sans mentionner le petit problème qui se pose à propos du moulin, il pensait résoudre celui des dessins par la présence supposée de copies des peintures de Rembrandt et de Van der Helst chez des amateurs français. Une explication du même genre aurait pu être tentée pour la copie de la Vierge au berceau de Rembrandt, exécutée par Fragonard et aujourd'hui au Musée de l'Ermitage. Fourcaud exigeait alors, pour croire au voyage de Hollande, qu'on apportât un document positif ; il a bien voulu me dire depuis que ce document était produit et le fait acquis à l'histoire des arts.

C'est un admirable dessin appartenant à la collection Camille Groult, qui rappelle les meilleures études lavées par Fragonard d'après les tableaux d'Italie, et qui nous rend toute la fougue d'un original fameux de Jacob Jordaens, familier aux visiteurs de La Haye, le Triomphe du prince Frédéric-Henri d'Orange, peint en 1652 au mur de la salle d'Orange, dans le « Pavillon du Bois ». Au verso du dessin est une note autographe du marchand qui l'a

possédé et qui paraît l'avoir acheté de Tauteur luimême :

« Honoré Fragonard a fait ce beau dessin d'après le grand tableau de Jacques Jordaens, qui se voit dans le salon de la maison du Bois, à la porte de La Haye, où, à la gloire du prince de Nassau, Emilie de Solms, sa douairière, fit exécuter ce beau morceau qui a quarante pieds de haut. Ce prince y est représenté sur un char de triomphe attelé de quatre chevaux blancs de front et accompagné de divers groupes symboliques relatifs à ses belles actions. J'achetai ce dessin la somme de cinq cens livres pour le cabinet de mon respectable protecteur M. le vicomte de Saint-Priest ; il échut en partage à son gendre M. Masclary, dont je l'ai eu en échange.

« A"^*ï FONTANEL PÈRE ».

Ce témoignage nous assure de la visite rendue par Fragonard à ses chers maîtres Hollandais. Il faut sans doute la placer dans sa vie entre la date de son premier retour d'Italie et celle de son mariage. Une observation, du moins, nous y invite. Le seul portrait daté, parmi ceux qu'il a peints sous l'influence de Frans Hais, est celui de M. de la Bretèche en joueur de guitare; ce morceau du Louvre est de 1769, année du mariage de Frago. Comme il n'y avait guère à Paris de toiles de Hais, si nous en croyons les catalogues, il est naturel de penser que notre peintre était allé l'étudier dans son pays.

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