LA CHANTEUSE
(Musée du Louvre.)
rubans à leurs li ouïe l tes et ne soupirent pas dans des paysages conventionnels auprès de moutons d’ouate et de soie. Le réalisme intense des costumes, des accessoires, témoigne chez l’artiste de la profonde influence des Hollandais. Les meubles de ses intérieurs, les ustensiles de ses fermes, les nippes de ses bambins nous donnent des documents parfaits sur l’ancienne France provinciale, documents qu’au xvne siècle nous chercherions en vain dans les tableaux, où tout est arrangé, stylisé, enjolivé et affadi, et que nous n’aurions pas sans les dessins et les estampes où le réalisme dédaigné pouvait seulement trouver place.
Cette période rustique du talent de Fragonard est vraiment celle où il a été lui-même le plus naturellement, au point de vue pictural comme à celui de son tempérament personnel. Sa native licence de Provençal y dépouille ce que le désir de plaire aux citadins lui avait ajouté d’un peu inquiétant, et elle se débarrasse d’un maniérisme qu’elle ne comportait pas. 11 y a d’ailleurs toujours dans l’œuvre de Fragonard quelque chose d’énergique, un accent vif et sincère, une autorité d’allure qui le différencie profondément des mauvais mythologues, des galantins symbolistes que turent les poètes des ruelles et des boudoirs à son époque, dont les productions nous apparaissent écœurantes et illisibles, décrépites et non surannées. Il faut placer Fragonard très au-dessus de tout cela : ce grand peintre, ravalé à de petits sujets, n’a pourtant jamais su être médiocre ni suspect. Son intense vitalité relève tout ce qu’il touche.