‹ Fragonard, biographie critiqueChapitre 18 sur 26 · FN A GO N A RD · texte numérisé non relu

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(j ue instant, d’être contraint de passer outre. Et quel incomparable enseignement pour nos peintres ! Cela déborde de vie, de pittoresque: la composition est d’une spontanéité jamais lasse, renouvelée constamment. On dirait qu’il se jette sur son sujet, qu’il le vit, qu’il y est acteur, et prend juste le temps de noter ce qu’il voit et fait. Il n’y a aucune distance entre sa pensée et sa main, et ses groupements harmonieux et réels sont toujours décoratifs, balancés avec un charme exquis pour l’œil. S’il dessine et rehausse de bistre une Danaé , on se demande où il a pu voir cette femme renversée, ces suivantes effarées qui s’empressent, cette scène toute vivante. Aucune note d’album ne suffirait à reconsti tuer le Coucher clés ouvrières en modes , avec son inouïe composition, criante de vérité. L’invention ici coïncide à la réalité elle-même. Il dessine avec une sûreté merveilleuse ; voyez ses intérieurs, la moindre moulure d’un plafond est juste, les plans sont exacts, les valeurs sans une faute, tout est en place, avec sa dimension, son relief, son éclairage, et c'est le fait de quelques traînées de sépia où il 11e se sert même pas de blanc comme Baudoin, le papier lui suffisant à donner la plus grande lumière. Animalier, il est l'égal des plus forts spécialistes. Scs ânes, scs taureaux, scs chiens ont leur expression, participent au décor ou à l’action, sont vus dans la profonde réalité de leurs formes et de leurs attitudes, et là on sent combien scs études furent sérieuses, amoureusement poursuivies dans le sens des Hollandais. Mais il ne semble pas avoir étudié par morceaux de détail:

toujours il cherche l'ensemble, le mouvement, et n’arrive à la justesse d'une main qu’en dessinant le personnage tout entier. Pour Frago, Je dessin en mouvement seul existe, et c’est le mouvement qui conduit à la vérité du détail. IJn antre caractère « très moderne » de Frago, c’est sa liberté dans le choix des motifs. Il se décide et s’installe tout de suite. Sa faculté de composition ne s’embarrasse pas de préjugés, ne cherche pas à établir des arrangements. La nature compose pour lui, et partout où il y a vie, là son sujet est prêt, sa curiosité est excitée, la traduction d’art s’ensuit. Un Intérieur de cuisine à San- Remo , des Montreurs d'ours , des Enfants faisant manger un due dans un sarcophage antique , et voilà des notes de voyage aussi rapides que la scène vue, établies admirablement comme après des jours de travail commode dans l’atelier. Frago dessine comme on écrirait, trouve tout intéressant, mais sait mettre à lins tant en lumière ce qu’il sied d’y exposer. Les Japonais seuls ont eu cette adaptation innée, à un tel degré de rapidité sûre.

Ces qualités sont celles de l’illustrateur, et Fragonard en a donné la mesure dans sa série pour les Contes de La Fontaine .

Il se peut que Bergeret lui en ait donné l idée durant leur voyage en Italie, comme le prétend Charles Blanc. Bergeret avait été l’un des souscripteurs de la célèbre édition dite « des fermiers généraux », ornée de compositions d’Eisen et de culs-de-lampe de Choffard, et il serait assez naturel qu il eût formé le projet d’avoir une suite

faite spécialement pour lui par son peintre favori. Quoi qu’il en soit, ce thème si Rien fait pour séduire Frago a donné lieu à trois séries de dessins. La première se compose de quarante-deux dessins faits pendant le voyage avec Bergeret, et qui comptèrent sans doute parmi ceux dont le peintre et le Mécène se disputèrent, au retour, la propriété. La seconde série comprend cinquante-sept sépias reliées par un amateur avec un manuscrit des Contes ; la troisième, une douzaine de dessins plus finis, exécutés vraisemblablement en vue de la gravure, qui n’a pas été achevée.

La première série, révélée à la vente de M. Walferdin, qui la tenait de la famille de Frago, et qui a été le plus sagace, le plus fidèle admirateur et collectionneur du maître, contient les prototypes de tous les autres dessins, faits avec une liberté, une verve, un goût ravissant, tantôt tout à fait terminés, tantôt indiqués mais déjà très nets. On y trouve les meilleures qualités de Frago. On ignore si l’amateur qui commanda la seconde série ne fut pas le fils de Bergeret, resté en bonnes relations avec Fragonard. Celui-ci, sur des décalques de ses premiers dessins, recommença des sépias avec des fonds et des accessoires plus importants, et porta à cinquante-sept le nombre des originaux, qui furent reliés avec une copie calligraphiée sur laquelle on copia les culs-de-lampe de Choffard. Ce manuscrit précieux a appartenu à MM. Feuillet de Conches, Portalis, Paillet, et enlin est aujourd’hui la propriété deM. Beraldi. Quant

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aux douze dessins prêts pour la gravure, ils sont évidemment dus aux demandes des amateurs ayant appris l’existence des précédents. Les graveurs exigeaient une facture plus précise, plus propre à faciliter leur travail, et ces sépias très minutieuses, faites dans ce but par Frago vieillissant, ont moins d’intérêt que les autres. Les estampes, faites sous la direction de l’éditeur Tilliard et d'Augustin de Saint-Aubin, furent charmantes, mais le projet resta en suspens : le texte parut en 1795, il devait contenir quatre-vingts compositions ; Frago, las sans doute de cette répétition de sa série, renonça, et on s’adressa à d’autres artistes pour terminer, notamment à Monnet et à Moreau le jeune. Mais, en dépit de tout, l’édition ne fut jamais achevée. On connaît les Contes de La Fontaine: il suffira donc de dire que les dessins de Fragonard sont pour eux l’illustration rêvée, et un parfait modèle du genre, d’une variété d’invention inépuisable, et d’une haute valeur technique.

Il ne s’en tint pas là, mais sa manière large, emportée, frémissante, n’était pas assez achevée au goût des éditeurs et surtout des graveurs de son temps, qui exigeaient le fini, et avaient peur de livrer des travaux apparemment négligés, ébauchés. Aussi les illustrations de Frago, improvisations de maître où il est si précieux de lire sa pensée première, resterent-elles à l’état de projets, d’esquisses contenant l’essentiel. Il commenta ainsi le Roland furieux , en cent seize crayons mêlés de bistre, d'un emportement lyrique, que lui seul eût pu graver. On sait de lui une

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