‹ Fragonard, biographie critiqueChapitre 23 sur 26 · I.1 ESCALADE OU LE RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

I.1 ESCALADE OU LE RENDEZ-VOUS

(D’après la poinle-sèche de Marcellin Desboutin.)

(Grasse.)

ordre, et qu’on les a trop niées après qu’elles eurent été encensées. Evidemment il serait injuste d’écraser ce joli talent sous le redoutable souvenir de Fragonard, auprès duquel il n’existe guère. Mais Marguerite Gérard mérite d'être plus estimée qu’on ne le fait en général dans la critique moderne, par réaction. Elle dessina sérieusement, de façon à tenir une place enviable parmi les artistes de son époque; et elle eut un sentiment curieux, presque précurseur, de l’intimisme et des attitudes de l’enfance, où elle sut discerner une psychologie que Frago n’exprima pas. La Lecture dune lettre et la Mère nourrice exposées en 1900 à la Centennale ont, parleurs belles tonalités, ramené la critique à une appréciation beaucoup plus flatteuse de ce talent, où se condensa sans doute le meilleur de l’âme de cette étrange créature, jolie, égoïste, sans élan, capable d’une affection mièvre et sans profondeur. Ses lettres à Fragonard la montrent prévenante, prompte à dire de jolis riens et à bien tourner un compliment, mais jamais elles ne révèlent un mouvement du cœur. L’affec-

tion que Frago lui porta l’éclaire d’un reflet immortel, et devant l’avenir, qui sans lui l’eût peut-être oubliée, il la sert comme il la servit de son vivant, avec sa bonté et son génie.

Alexandre-Evariste, né à Grasse en 1780, fut un bon élève de David, eut un prix de 3 000 francs de la Convention nationale en l’an 11, lit de nombreux projets de monuments, que l’Empereur approuva mais que la débâcle de 1815 empêcha d’exécuter. Peintre et statuaire, sans

FKAGONARD.

que rien rappelle son père dans sa manière estimable et soigneuse, il a fait des plafonds au Louvre, des compositions historiques, la stalue colossale de Pichegru, des lithographies, des dessins et des modèles sculptés pour la manufacture de Sèvres, où il plaça son lils Théophile, qui fut peintre sur porcelaine. Alexandre-Evariste mourut à soixante-dix ans, en 1850. Et l’arrière-petit-fils de Frago, Antonin Fragonard, mort en 1887, est le dernier qui se soit occupé d’art dans cette descendance qui existe encore. Je donné ces détails rapides dans un intérêt purement historique, car, en réalité, rien du génie de Frago n’est passé ni dans sa femme, ni dans sa belle-sœur, ni dans son lils que l’inlluence classique dévoya tout de suite et qui, comme Mlle Gérard, a fourni une carrière honorable et, moins favorisé qu elle, est actuellement entré dans l’oubli définitif.

Quant à un catalogue de l'œuvre de Fragonard, on n’attendra pas que ce court ouvrage en donne la moindre idée, lorsqu’on saura que cette œuvre extraordinaire compte environ 500 toiles, 1050 dessins et une centaine de miniatures, ce qui est presque invraisemblable (1).

On reste effrayé de l’abondance d’une telle production, surtout lorsqu’on constate l’exécution minutieuse de ces

(1) Le lecteur soucieux de plus amples renseignements dépassant le cadre de ce livre ne saura mieux faire qu’en consultant le volume définitif écrit par le baron Portalis sur F ragonard (J . Rothschi Id, 1 889), où cet amateur passionné a dressé avec tout le soin désirable un catalogue de ces 1650 pièces, avec un scrupule et une abondance de documents qu’il serait bien difficile de dépasser. La seule lecture de

I, A l> 0 U II S U l T E .

(D’après la pointe-sèche de Marcellin DesboutinJ

(Grasse.)

petites toiles, dont deux cents au moins sont extrêmement poussées, et de ces dessins dont cinq cents sont également complets. Personne n’a eu plus de force, plus de lucidité dans la conception et l’exécution d’un labeur immense, parmi nos artistes.

Voilà donc, succinctement, ce qu’a été Fragonard. Grand peintre de petits sujets, ainsi pourrait-on le définir : mais alors faudrait-il définir ce que sont les sujets petits ou grands, et dire à quel point leur choix importe, et là-dessus personne ne donnera le dernier mot en appréciant un art, et nous y renoncerons tout d’abord. Un sujet n’est noble ou bas, grave ou futile, émouvant ou indifférent, qu’au degré où qui le traite l’est lui-même. Il nous sera permis de souhaiter, d’attendre, d’aimer d’autres sujets que ceux de Fragonard, mais si nous cherchons

ce catalogue est le meilleur hommage qu’on puisse rendre à Fragonard, à sa puissance créatrice, à sa vision variée, à son intelligence picturale qui a touché à tout avec bonheur.

Auprès de cet ouvrage, il sera utile de consulter le délicat volume des frères de Concourt, celui de M. Virgile Josz, et divers documents historiques : les Archives de l’art français , les Procès-verbaux de l’ Académie loyale , la Correspondance des directeurs de l’École de Borne , si utiles pour l’éclaircissement de la jeunesse et de la période ascendante de Frago, et la Bévolution française, revue d'histoire moderne et contemporaine , spécialement les tomes XXXVlllet XXXIX, qui remettent au point certaines allégations des Concourt et de M. Josz.

Fit AG ON A UD.

ceux-là, nul au monde ne les traita mieux; et un sujet n'est traité valablement que s’il répond au caractère, aux dons, à l’époque de son interprète. Il y a deux sortes d’artistes : ceux qui sont isolés dans leur temps, arriérés, ou précurseurs, ou rêveurs individuels, et ceux qui sont les floraisons de ce temps. Or Fragonard est de ces derniers. Pérît tout le xvmc siècle artistique, il en donnerait l’image essentielle. Il a eu le don de se maintenir dans une harmonie absolue avec son temps, avec sa nature; il n’a fait que ce qu’il était né pour accomplir, et c’est le secret de sa merveilleuse abondance. Par un bon sens suprême qui, à un tel degré, devient une vertu intellectuelle, il a su ne jamais forcer son tempérament tout en lui faisant rendre le maximum d’effort. 11 a arrangé sa vie, ses instincts, son talent, ses sujets, avec une souple compréhension. Et ainsi il est un homme représentatif, l’expression même d’un temps, et par là une force française. Il n’y a pas à regretter que Fragonard n'ait employé son talent à d’autres conceptions : il eût été mauvais, emphatique ou plat, et il le savait bien. Les autres sujets ont été traités par d’autres hommes, et nous n’avons qu’à les leur demander. Rien d’imprécis dans Frago, rien qui donne à penser qu’il eût pu taire autre chose, rien qui décèle son souci de tenter, son regret de n avoir pu toucher à d’autres ordres de la pensée humaine : aucun mystère, aucun désir vague — et il y a des artistes qui nous émeuvent infiniment plus parce qu’ils sont pleins de ce mystère et de ce désir, parce (pic nous les poétisons en leur

LES S 0 UVEMRS.

(D’après la pointe-sèche de Marcellin Deshoutin.

(Grasse.)

prêtant tout ce qu’ils rêvaient de taire alors qu’ils moururent sans avoir pu l’accomplir. Mais ces sujets de Frago,ils sont humains aussi, ils sont une forme de la vie, comme le tragique de Rembrandt, la joie haute de Titien, l’exaltation sensuelle de Rubens, la rêverie de Watteau, et il fallait que quelqu’un les traitât, et l’important était qu’ils le fussent avec beauté. Fragonard les a traités, et il est allé en eux aussi loin que les autres maîtres dans les leurs.

Quand un artiste en vient à ce degré, on peut dire que les sujets s’évanouissent, qu’il n’y a plus de sujets, mais seulement des visions de l’existence qui s’équivalent Ainsi, quand on raisonne scientiliquement la vie, il n’y a plus ni vices ni vertus, mais des actes déterminés par des causes naturelles, qui présentent impartialement des ordres divers d’intérêt et sont des états de l’esprit humain. Fragonard a été le représentant synthétique et prédestiné d’un état humain qu'on appelle le xvme siècle français, et il l’a incarné d'une manière définitive. On trouve dans son œuvre la déiinition de sa nature propre, du goût de son temps, des mœurs, des aspirations ; elle est un document personnel et général. Le moraliste, le théologien, le politique peuvent énoncer des préférences sur les diverses phases de l’évolution d’une race : aux artistes qui les représentèrent, le critique n’a que le droit de demander de les avoir bien représentées, et Fragonard, à ce titre seul, appartiendrait à l’histoire. Au reste, ses petits sujets ne sont pas si petits, puisqu’il a su dépasser ses anecdotes par la puissance de son invention, et

FRAGÜNARD.

devenir le poète de la jeunesse amoureuse, des timidités de 1 âge ingrat, c est-à-dire toucher à des points éternels de ia créature humaine. Il suffit de le comparer à Pater, à Lancret, ou a d autres habiles hommes, pour mesurer la distance qui sépare un maître d’un artiste ingénieux devant les mêmes sujets. Et personne dans le xvme siècle n a été, au degré de Frago, peintre de figures, de paysages, d’intérieurs, d’animaux, d’ornements, de miniatures, de portraits, avec une telle supériorité dans tous les genres.

Si maintenant nous quittons la question des sujets pour en venir à la technique, alors le peintre apparaît très considérable, un des plus beaux que notre école ait jamais comptés. Et par « école » j’entends cette suite admirable d’artistes qui, à travers les siècles et malgré l’invasion italienne, a gardé pures les qualités foncières de la France. Fragonard est l’exemple même de ce que peut, contre l’éducation académique, la force de réaction d'une nature libre, ne voulant puiser sa science que dans le contact ininterrompu avec la vie. Ses dessins, ses sépias, ses esquisses de nu vont de pa'r avec les plus belles choses que les grands maîtres aient laissées en ces genres, et là il les rejoint au delà des sujets. Assurément il eut autant de dons que quiconque. 11 ne peut être mis au rang des grands créateurs parce que son domaine a été restreint, qu’il a cédé à l’improvisation et au désir de plaire : il n’a pas inventé une vision ni un monde de formes. Mais il a eu le don divin de la grâce, et s’il n’a pas renouvelé les aspects du monde sensible, si ies Hollandais et Boucher

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