I II ]S T A I N L
LA
couleurs. Peinture mourante, expirante et comme pâmée, toute pleine de la caresse cherchée par les décadences et les plus exquises corruptions d'art! Quelquefois aussi dans ses corps de femme, il fait passer un ressouvenir de Rubens à travers l’éclat de Boucher : alors ce ne sont plus ces molles paresseuses perdues dans la blancheur des draps et la dernière ombre du sommeil, ces blanches Vénus qu’on dirait sorties tout à la fois de l’écume de la mer et de la neige de blancs d’œufs fouettés, ces déesses blondes et moutonnières dont l’apothéose couleur de matin ressemble au lever de la Du thé. Ce sont des corps vivants, sanguins, ensoleillés : des corps où le pinceau pose, sans les fondre, le vermillon, le bleu de Prusse, le jaune de chrome, pour faire la lumière, l’ombre et le reflet d’un bras; des corps dont le coude est fait d’un coup de vermillon nageant dans un reflet de pur jaune d’or; des corps dont le peintre transperce à demi la peau des rouges, des bruns et des verts de l’écorché, de tous les dessous de la vie. Car c’est le miracle de Fragonard : cet accoucheur de songes, avec sa palette de nuages, l’homme de ces tendres esquisses, qui donne aux chairs le glacis bleuâtre ou verdâtre de chairs qu’on voit au travers de l’eau, qui fait de ces femmes nues des fleurs noyées, ce môme Fragonard jette tout à coup des tons animés, le coquelicot, le soufre, la cendre verte; s’emporte dans une gamme de tapage, met le feu à ses couleurs, pique sa toile d’éclairs et de cette main qui tout à l’heure glissait et coulait, empâte de telle façon que la trace de son pin-
32 FRAGONAItD.
ceau reste comme 1’indicalion de l’ébauchoir sur la glaise. Dans cette manière il a laissé des esquisses d’une verve et d'une chaleur inouïes, si carrément touchées qu elles fort penser à la cuiller à pot dont Goya se servait pour ses fresques, des déclarations de berger à bergère d'un coloris brûlé, d’une solidité qui touche au bas-relief, des coins d’intérieur recuits, troués d’un bleu de ciel, d’un azur cru perçant une broussaille fauve, furieux embryons de tableaux où l’on retrouve Se soleil des Vénitiens, les rouges sourds, les bruns puissants du Hassan (1). »
Cette haute tenue technique, et la passion à la fois libertine et sanguine de ce Provençal amusé d’une société corrompue et charmante, cette sincérité de désir, tout cela sauve Frago de la médiocrité alambiquée. Et parfois il s'attendrit, son âme a des pudeurs subites, i! peint, dans une manière de petit maître hollandais, celle chaste et sérieuse toile du Contrat , où vibre une émotion qui s’élève très haut au-dessus des lubricités et du sentimentalisme de son siècle, et où vraiment on sent deux cires se donner l’un à l’autre du fend «Je l’âme, en silence, purement.
On raffolait de ces œuvres, mais leur très grande beauté picturale inquiétait certains. On ne comprenait pas toujours, dans ces prétendues « esquisses », la rêverie vaporeuse et les éclairs de puissance, la synthèse des formes, l’audace des tonalités, — les signes du génie. On
(1) Edmond et Jules de Concourt, l'Art au XVIIIe siecle : Frayv~ nard , passim.