‹ Fragonard, biographie critiqueChapitre 8 sur 26 · F HA GO N A HD · texte numérisé non relu

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aimait l’esprit de la composition, on comprenait moins celui de la facture, l’admirable simplification, l’envolée de cet art. El: on raillait « le heurté, le roullé, le bien fouetté, le tartouillis du divin Fragonard ». Ainsi avonsnous vu contester « l’inachevé » de Delacroix. Par l’anecdote risquée s’excusait la génialité de celui qu’on voulait bien appeler « le Chaulieu ou le La Fare de la peinture » au moment même où, des sujets ressassés par ces pauvres hères, il tirait le poème le plus intense et le plus vrai de la sensualité, des troubles de l’adolescence, des langueurs ou des ardeurs de la femme jeune. L'anecdotier scabreux, familier des coulisses et des boudoirs, était un maître au regard aigu et divinateur, surprenant l’éveil de la vie et du désir dans ce qu’ils ont d’éternel.

Les succès de Fragonard, et le désir des amateurs, devaient le conduire forcément à la peinture décorative. Il en avait les qualités fondamentales, l’improvisation, le coloris clair, l’harmonie : son stage aux Gobelins, scs travaux pour Boucher, ses études d’après Tiepolo en Italie, l’avaient préparé à ce genre. Il fut donc tout prêt à entreprendre les décorations de salons qu’on lui demanda, et dont les premières furent destinées au fermier général Bergeret de Grandcour, lequel avait un goût très vif pour les peintres, et notamment pour Boucher qui, toujours

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obligeant pour son élève, lui lit connaître Fragonard. Dès 1767 figurait au Salon la Ronde d'amours, puis quatre trumeaux complétèrent le travail. La ravissante Fête de Saint-Cloud est maintenant à la Banque de France. Sa facture très soignée la révèle antérieure aux panneaux de Bergeret. Mais il est à remarquer que les décorations de Fragonard furent plus serrées que ses petites esquisses. Larges par la composition (beaucoup de ciel, de grands arbres grêles, de petits personnages), elles sont peintes plus minutieusement que les toiles dont nous venons de parler. Le baron de Saint-Julien (probablement celui qui commanda Y Escarpolette) eut la Main chaude et le Cheval fondu. Mais Frago allait bientôt avoir affaire à deux amateurs plus considérables : Mlle Guimard, la danseuse, et Mme du Barry.

Dans les intérieurs exquis qui abritaient les amours de ces illustres personnes, il était de bon ton de demander l’architecture à Gabriel ou à Ledoux, les plafonds à Vien ou Dallé, les tableaux à Hubert Robert ou Vernet, les marbres à Glodion, les appliques de bronze doré à Caffieri, les bustes à Houdon ou Pajou, les vernis à Martin, les pendules à Marin ou Falconet, les meubles à Riesener avec ciselures de Gouthière, et les panneaux décoratifs à Boucher ou à Frago, à Frago le peintre fêté, le petit Provençal malicieux, sceptique, effronté et galant, pour qui les coulisses, les boudoirs et les alcôves n’avaient plus de secrets. La Guimard, en 1770, était la coqueluche du Paris élégant; idolâtrée à l’Opéra, elle donnait des soupers

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orgiaques et, à son théâtre de Pantin, des parades où elle ne dédaignait pas de danser des pas d’un caractère spécial avec son camarade Veslris devant un public de seigneurs et de jolies hiles. Vers 1771, Frago, à qui l’on prête des relations avec la célèbre danseuse, fut chargé de décorer le salon de son hôtel de la Chaussée d’Antin, surnommé le Temple de Terpsichore. Il y fit d’abord le portrait de la Guimard vêtue en bergère d’opéra, dans des gammes très claires ; puis il compléta la décoration, aujourd’hui dispersée chez divers amateurs. Mais, un peu avant la fin du travail, Frago se brouilla avec son amie. Est-ce, comme on l’a prétendu, pour des raisons passionnelles, ou faut-il accepter qu’il se soit, étant d’humeur vive et aimant, quoique actif, travailler à ses heures, fâché d'un reproche de lenteur excessive? Le fait est que la brouille eut lieu et fut portée au dernier point par la malice du peintre. Grimm raconte qu’il s’introduisit chez la Guimard et, en quelques minutes, substitua sur son portrait une grimace de colère au sourire dont il l’avait parée : de quoi la Guimard, survenant peu après la fuite de Frago, fut si outrée qu’elle ressembla de plus en plus à son nouveau portrait, à la grande joie des amis qu’elle amenait avec elle pour voir les peintures du successeur. S’étant ainsi vengé, Frago accorda de bonne grâce à David, qui était venu la lui demander courtoisement, l’autorisation de terminer ce travail si fâcheusement interrompu. Devant l’embarras de la Guimard, Lcdoux avait eu l’idée de lui proposer David qui venait, âgé alors

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de vingt-cinq ans, de manquer le prix de Rome. David n’oublia pas l’obligeance de Fragonard, et s’en souvint plus tard, en des heures tragiques. Il acheva les décorations de l’hôtel, que la Guimard, gênée, dut mettre en loterie en 1786, et qui a fini par être démoli après la mort de son dernier possesseur, le banquier Perrégaux. Toutefois, Frago avait eu le temps, avant sa brouille, de faire plusieurs portraits de la Guimard (celui de la collection Lacaze, au Louvre, est don leux).

En même temps, Frago entrait en relations avec la du Barry. Celle-ci, ayant reçu Louvecicnnes en cadeau du roi, le faisait aménager. Drouais lui céda, pour servir de dessus de portes, quatre panneaux qu’il avait achetés à Fragonard; ces panneaux, aujourd’hui perdus, prétextèrent une commande directe à F artiste. Frago fut chargé de décorer, non le salon du petit château de Louveciennes, mais celui du pavillon spécial construit par Ledoux, et destiné aux « collations du roi ». Cependant, ce lurent des peintures de Vien qui ornèrent le salon de ce pavillon luxueux où la du Barry donnait à souper à Louis XV. Le sujet choisi était le Progrès de F amour dans le cœur des jeunes filles. La raison de l’exclusion de Frago n’est pas connue. 11 est possible qu’une querelle soit survenue entre lui et la favorite. Il se peut aussi qu'il ait accepté une sorte de tournoi avec Vien, et que celui-ci ait été préféré malgré la vogue de Frago, soit à cause de la faveur de Louis XV, soit à cause enfin du caractère de ses tableaux qui , murmurait-on, répondait au secret désir

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du roi vie illi. f œs compositions de Fragonard sont, en effet, fort décentes auprès de celles de Vieil. Quoiqu’il en soit, Vien fit deux panneaux, Halle et Van Loo complétèrent la décoration, et Frago garda ses toiles sans qu'on puisse trouver trace d’un paiement quelconque. Elles restèrent chez lui durant vingt années, et ce sont celles-là qu'il emporta, aux plus mauvais jours de la Révolution, chez ses amis Maubert qui lui offrirent l’hospitalité à Grasse, dans sa ville natale, à quelques pas de la maison où il était né. Ce sont les célèbres « Fragonard de Grasse », sa plus belle œuvre décorative. En 1899, croyons-nous, leur dernier propriétaire, M. Malvilan, mort en 1903, les vendit à des Américains pour une somme énorme, et il n’en reste en France que le témoignage fidèle des grandes et belles pointes-sèches que M. Malvilan avait du moins commandées à Marcellin Desboutin.

Frago avait décidément moins de chance avec les favorites qu’avec les amateurs! Il n’en avait pas moins fait une merveille. Escalade ou le Rendez-vous , le premier des cinq panneaux, montre la du Barry déguisée en bergère et rejointe par Louis XV travesti en berger galant. Dans la Poursuite , l’amoureux serre de près la jeune fille. Dans les Souvenirs , ils relisent ensemble, enlacés, leurs lettres d’amour. Dans X Amant couronné , la jeune amoureuse offre à son vainqueur les Heurs symboliques, et pour perpétuer ce doux instant un peintre, dans un coin, les dessine. Et enlin, le cinquième panneau, achevé vingt ans plus tard à Grasse par Frago pour ses

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amis Maubert, acheteurs delà série, représente Y Abandon de la jeune tille affaissée au pied de la statue de l’Amour qui lui montre en riant un cadran, symbolisant l'heure du bonheur que le temps arrête et qui ne reviendra jamais.

Fragonard n'a rien fait de plus délicieux que cette série. On comprend qu elle ait déçu, par sa tendresse sentimentale, les vœux de Louis XV et de sa maîtresse, qui souhaitaient sans doute une œuvre d’un autre caractère pour décorer le théâtre de leurs petits soupers. C’est un véritable roman que celte suite de panneaux, un roman d’une grâce exquise, teintée d’une mélancolique douceur. Les costumes sont décents, les altitudes amoureuses mais pures, et cette impression est encore augmentée par le coloris suave des admirables paysages de fond, d’une harmonie rose, pâle, verte et bleuâtre, avec de grands arbres, des statues, des Heurs, d une poésie pénétrante. Nous avons eu la chance de voir ces panneaux, et vraiment rien ne les transposera mieux que le divin soupir des Fêtes galantes de Paul Verlaine. C’est une note pins timide, plus réticente que celle même des pastorales de Watteau. \Y Abandon, resté inachevé (sépia avec d’adorables rehauts roses), est d’une poignante douceur. Dans ces œuvres décoratives de grandeur moyenne (personnages demi-nature), Frago s’est élevé à un lyrisme voilé qui lui est spécial.

Des dessus de portes, des trumeaux complétaient cette vaste décoration (les grands panneaux ont 3m,50 x2m,20),

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