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Fragonard

Il s’agira ici d’un peintre admirable, qui n’est que le plus délicieux des petits maîtres avec des dons de très grand artiste, parce que son temps, la faveur des grands et son caprice l’y ont poussé, mais qui représente merveilleusement une heure de la race française et, par là, touche au plus profond de notre histoire.

Jean-Honoré Fragonard, fils d’un mercier, naquit à Grasse le 5 avril 1732. Jusqu’à sa seizième année il vécut dans ce pays lumineux et doux, où il s’ennuyait fort d’être petit clerc de notaire, au point que le tabellion lui-même engagea ses parents à le laisser peindre. Il se peut que ce séjour lui ait, comme le prétendent certains auteurs, et notamment les Goncourt, donné le goût des oppositions d’ombre et de clarté et le secret de son génie futur. Mais nous avouerons croire peu à ces impressions de jeunesse, et penser que le coloris éclatant de Fragonard, sa joie spéciale, et sa vivacité expressive, provinrent plus de sa propre nature et des paysages italiens qu’il aima tant plus tard. En 1748, la famille du jeune artiste le confiait à

Boucher qui, n’acceptant pas d’élèves inexpérimentés, indiquait Chardin pour le premier conseiller, et remettait à six mois l’entrée du jeune Fragonard dans son atelier. Chardin, à ce que prétendent les Goncourt et le baron Portalis, n’apprit rien au débutant, en tout cas déclara à ses parents ne rien pouvoir tirer de lui. Cependant, le peu brillant élève esquissait, dessinait à sa guise, et lorsqu’il se présenta chez Boucher, il fut accueilli, prépara pour son nouveau maître des cartons décoratifs. On sait que le peintre des nymphes roses était alors au comble de la faveur royale, avait peint Mme de Pompadour en 1757, inspectait les Gobelins, éclipsait de Troy, Natoire, Drouais, Tocqué, Nattier, Yien, et semblait entraîner le xvme siècle entier dans sa conception raffinée, galante et un peu sacrilège qui, avec une facilité exquisément élégante, mêlait la mythologie amoureuse à la vie. Boucher fut bon pour Fragonard. 11 influa sur toute sa vie d’artiste, et si le jeune homme eut, au début, des velléités de ce qu’on appelle « le grand art », elles furent vite annihilées, peut-être à souhait, par cette influence.

En 1752, Fragonard, encouragé par son maître, tentait d’obtenir le prix de Borne. Il n’était pas élève de l’Académie, mais la faveur de Boucher valait tous les règlements, et on en eut la preuve en voyant cet enfant de vingt ans obtenir d’emblée le prix avec un Jéroboam sacrifiant aux violes , au détriment de Gabriel de Saint-Aubin qui, du coup, renonça à la peinture « noble » pour devenir le dessinateur actualiste incomparable que l’on connaît.

Les lauréats de cette époque ne rejoignaient pas de suite la grande cité, ils devaient attendre des vacances et des fonds disponibles. Fragonard continua de travailler pour son maître, de reproduire même ses œuvres, et de cette époque datent des toiles comme la Bascule et le Colin- Maillard, qui sont des pastiches de Boucher, mais déjà pleins de maîtrise. En attendant le départ pour Rome, les admissibles entraient à l’ücole des Elèves protégés, que Louis XV venait de fonder, et qui admettait six élèves dans une maison louée place du Vieux-Louvre, sous le contrôle de Carie Van Loo et Lépicié. Là fut admis Fragonard ; il y resta jusqu’en 1756, peignant des sujets mythologiques et religieux dont un, le Lavement des pieds, se trouve encore à la cathédrale de Grasse. Mais enfin il partit pour Rome lorsque ce stage fut fini, et au moment des adieux à son maître Boucher, celui-ci lui dit philosophiquement :

« Mon cher Frago, tu vas voir Michel-Ange et Raphaël. Mais, je te le dis en confidence amicale, si tu prends ces gens-là au sérieux, tu es... perdu. »

Fragonard était déjà celui qu’on allait bientôt appeler partout « Frago ». Il n’était pas destiné à être perdu (le mot de Boucher fut plus énergique). Mais il fut tellement intimidé par les maîtres italiens qu’il resta plusieurs mois sans rien produire qui valût, au grand mécontentement de Natoire, directeur de l’École (alors sise villa Mancini, au Corso), et de M. de Marigny, directeur des Bâtiments civils. L’exemple de Boucher préparait certes fort mal

Fragonard à goûter et à imiter ceux dont il lui avait si pittoresquement recommandé de se délier! Notre artiste se rabattit sur des maîtres moins grands, sur Baroccio, Pietro de Gortone, Tiepolo, en fit des copies, et s’appliqua tant qu’on finit par juger ses envois excellents, parfaitement scrupuleux et corrects, mais peut-être trop impersonnels. Marigny écrivait de lui, avec une justesse rare : « On craint que l’excès des soins ne refroidisse le feu qu’on lui connaissait. On n’y découvre point de ces heureux laissés, ni cette facilité de pinceau qu’il portait cydevant à l'excès, mais qu’il ne faut cependant perdre entièrement en les rectifiant. » Marigny, en vérité, avait plus de liberté d’esprit, en 1759, que maints de nos professeurs d’école actuels ! D’ailleurs, Fragonard reprit vite son « feu » et l’on n’y vit pas de mal, puisque le timoré Natoire lui-même appuya la demande de prolongation de séjour du jeune homme qui avait fini par se plaire à Rome.

11 y resta donc, et à ce moment deux amis lui survinrent, qui devaient influer heureusement sur sa vie L’un fut Hubert Robert, élève de Panini, nommé pensionnaire de Rome par Marigny; l’autre, l’abbé de Saint-Non, figure charmante, une de celles qui nous représentent le plus vivement le xvme siècle français. Robert était déjà l'artiste sérieux et intuitif que l’on admire. Conseiller au Parlement, abbé, Saint-Non, fait tel par sa famille, n’avait voulu faire de soi-même qu’un artiste. Ses hautes relations lui firent obtenir le libre séjour de la villa d’Este,

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