LES LISEUSES
l’ont influencé visiblement, du moins sa perfection n’a-t-elle jamais été froide, et a-t-il su voir la vie avec profondeur et vérité dans ce qu’il voulait retenir, ce qui est un mérite surprenant en une époque qui fardait toute la nature II est incomparable clans l’esquisse et de haute valeur dans F achèvement. Il est même un des peintres spontanés qui aient le moins gâté leurs esquisses en les terminant, et Cette réflexion ne semblera pas ironique à ceux qui savent combien terrible est la difficulté qu’elle évoque.
Enfin, Fragonard est un précurseur. C’est un peintre de génie. Les véritables sujets d’un peintre ne sont pas ceux que les titres de tableaux mentionnent. Ce sont les formes, les groupements, les harmonies, les choses que l’œil voit dans la nature et que le raisonnement et la mémoire nomment ensuite. Fragonard n’a pas seulement été un dessinateur savant et un coloriste d’une beauté rare, sachant infailliblement les lois de la composition, la justesse des valeurs, le savoureux secret des matières employées, l’appropriation de la technique à chacun des procédés. Il a été en possession de ces connaissances d’une certaine façon qui le rapproche singulièrement de nos peintres modernes. Il fut un préparateur de l’art impressionniste par sa vision, par son sentiment de l’atmosphère, par son observation très précise des harmonies complémentaires, par sa faculté de comprendre le dessin des mouvements, et enlin par son pittoresque, son sens du caractère intime, ses dons d’historiographe
des mœurs. Quelques-uns de nos plus vrais maîtres ont ressenti son influence, et il vit par eux au milieu de nous. On n’a pas devant lui le sentiment de respect un peu froid qu’on éprouve, dans les musées, devant les œuvres des grands maîtres morts, qui malgré tout sont des morts, séparés de notre existence, appartenant à un âge révolu, à la fois sauvegardés et liges par l'histoire. Frago est, aux cimaises du Louvre, un contemporain souriant, un ami, dont l’âme garde quelque chose d’immortellement jeune. Et il est bien nôtre ; il a, en plus de la science et du génie, un prestige indéfinissable qui nous le fait apparaître comme un sylphe familier, le sylphe clu xvme siècle aristocratique et sceptique et généreux, offrant son art adorable comme une rose suprême, suspendue avant de tomber dans le sang.